POÉTIQUE DU LANGAGE INITIATIQUE DANS LA LITTÉRATURE ORALE : ENCODAGE ET DÉCODAGE DE LA PAROLE SAGE.
Afankoé Yannick Olivier BÉDJO
Université Félix-Houphouët-Boigny, Côte d´Ivoire
ABSTRACT
Oral literature discourses are usually full of initiatory words and symbols. Understanding and interpreting sometimes requires a long period of instruction on language codes, which allows the “initiates” to appreciate the different levels of speech through accurate cultural data which are allusive and psychological. In practice, this training gives the initiate a special status because it makes a special poetic use of the language. Thanks to his training, the initiate becomes a key player in the social life and he is often consulted by members of the community on important issues. The knowledge of encoding and decoding mechanisms of the initiatory language makes thus a sage of him. This article aims at formalizing the key acquisition mechanism of this initiatory language through the stylistic and poetic approach of two theories: the “intentation” of Jean Cauvin and initiatory function of language of Bernard Zadi Zaourou.
Keywords: initiation/symbolic discourse, speech encoding/decoding, initiatory function, intentation, levels of interpretation.
INTRODUCTION
Dans les sociétés traditionnelles telles que celles de l’Afrique qui ont « conservé vivante […] la pratique d’un art verbal qui se décline en genres traditionnellement affectés à l’oralité », la parole y est le point centripète et centrifuge autour duquel se tissent les rapports sociaux et universels. Elle est donc le canal phare par lequel l’on acquiert et transmet les enseignements et le savoir qui conduisent à la sagesse sociale. Elle porte son enseignement sur tout ce qui est questionnement de l’Homme; et même sur les liens entre la terre et l’univers (visible et invisible), la créature et son créateur, des techniques d’intégration de l’un en l’autre. Selon les niveaux d’enseignement, la didactique peut être claire et sans ambigüité, se coder ou se surcoder. A ce niveau-ci, le langage se déploie à travers un discours fait d’images, d’allusions et de symboles. Les sens courants sont éclatés et prennent d’autres significations. L’enseignement rentre alors dans une sphère à plusieurs degrés d’interprétation Poétique du langage initiatique dans la littérature orale 219 des agirs, des êtres, des phénomènes et des choses; et là, proférer des paroles est un engagement social, car aucune parole n’y est gratuite. Sa maîtrise confère un statut social important et fait de son possesseur, un sage de la communauté. Par quels mécanismes poétiques, stylistiques et linguistiques une parole ordinaire se transmue-t-elle en une parole codée, initiatique ou symbolique? Pour répondre à cette interrogation, notre analyse s’intéressera à la mutation du signe linguistique à travers le mécanisme de la fonction initiatique de Zadi Zaourou et le procédé de l’intentation de Jean Cauvin. Le premier conduit à déceler les niveaux de connotation et de symbolisation du langage pour une construction du sens, quand le procédé de l’intentation permet d’analyser la figure de l’homothèse. Pour y parvenir, notre méthode fera une combinaison de la stylistique fonctionnelle, de la poétique et de la sémantique interprétative de François Rastier; l’objectif étant de proposer deux mécanismes linguistiques et poétiques d’encodage et de décodage du langage initiatique.
DEVENIR SAGE PAR LA PAROLE: UNE NÉCESSAIRE MAÎTRISE DES MUTATIONS SÉMANTIQUES DU MOT
D’emblée, une personne sage est celle qui, experte en son rôle de conseiller, sait cultiver l’art de bien dire et de dire juste; c’est-à-dire un maître de la rhétorique et de l’argumentation ; et comme le dit H. Talibi Moussa, « qui s’exprime dans un foisonnement de raisonnements qui s’appuient sur le symbolisme et les images de la vie. » Ce type de langage ne peut se passer de l’image et du symbole construits généralement sur une manipulation sémantique du signe (sémiologique, psychologique ou linguistique) aboutissant à un langage surcodé empreint de significations nouvelles. En ce qui concerne la construction de ce type de discours, c’est le signe linguistique qui en est le fondement. Pour y parvenir, on le soumet à diverses mutations sémantiques.
LA MUTATION DU SIGNE LINGUISTIQUE VERS LE MOT
Saussure présente le signe linguistique sous une structure bipolaire : Signe linguistique = signifiant + signifié ; le signifiant étant la forme acoustique dans laquelle prend place le signifié, l’image mentale du signe. Il est pré-discursif, c’est-à-dire qu’il se place sur l’axe paradigmatique. Dans cette posture, il ne peut être dynamique ou porteur de signification; signification entendue comme valeur ajoutée au sens. Pour les post-saussuriens en revanche, il convient de présenter le signe linguistique sous une structure plus complexe en éclatant le signifiant en phonie/graphie et en élevant le signifié au niveau de la sémie. Avec eux, on aura: signe linguistique = signifiant (phonie et/ou graphie) + signifié (image notionnelle + sémie); la sémie désignant l’ensemble des traits de sens qui caractérisent le signe linguistique. Le signe linguistique devient alors une unité linguistique évoluant avec ses différentes occurrences sémantiques courantes répandues dans l’intercompréhension. La prise en compte de la sémie dans le signe linguistique offre un pan important du langage à la langue. Désormais, en plus des traits spécifiques et génériques du signe linguistique, il convient de lui ajouter les traits de sens latents, virtuels et associatifs courants de son usage dans une langue donnée; c’est-à-dire les faits de langue, qui participent de l’orthosémie, quittent le langage pour retourner à la langue. Ces deux conceptions présentent une réelle différence de positionnement du signe linguistique sur les axes du discours. Avec Saussure, le signe linguistique ne se retrouve que sur l’axe paradigmatique, c’est-à-dire avant sa projection sur l’axe syntagmatique. Chez les Post-Saussuriens, il acquiert une position ambigüe. Il est normalement sur l’axe paradigmatique, mais est aussi capable d’être extrait de l’axe des combinaisons pour revenir sur l’axe des choix si son intercompréhension ou son contexte d’énonciation se fige ou est fortement répandu à un moment donné de son usage. Lorsque le signe linguistique est activé en langue, il a besoin d’un contexte d’énonciation. Il évolue donc vers la lexie et devient un mot. Celui-ci apparaît donc comme un signe linguistique contextualisé. Sur le plan de la forme, il est polymorphe. Sur le plan sémantique, il est difficile de lui définir un cadre rigide qui le contienne intégralement. Car devenu mot, le signe linguistique est sémantiquement cotable. Le mot est donc un discours et se place sur l’axe des combinaisons. Néanmoins, il évolue toujours selon deux directions contextuelles: la dénotation et la connotation. Lorsqu’au signe est affublé d’un « contexte normal », c’est-à-dire lorsque le mot est utilisé dans les limites de l’intercompréhension, il est en dénotation. Etre sage par la parole nécessitant d’abord de savoir adapter son discours à son interlocuteur, le niveau dénotatif du langage peut être utilisé pour donner un conseil, une directive surtout dans un cadre bien adapté; car un conseil ou une directive devient inefficace s’il n’est pas clairement perçu par le récepteur. Cependant, ce langage dénotatif peut ne pas courir tout au long du discours. Il est permis d’y insérer des énoncés connotatifs ou imagés, voire symboliques; le symbole étant d’abord et avant tout une réalité matérielle à laquelle l’on fait communiquer «quelque chose d’immatériel (une idée, une valeur, un sentiment…) »[1]. Il est donc une matérialité sociologique ou anthropologique mise en communication verbale ou non verbale et compréhensible seulement en situation ou en contexte d’apparition ou d’énonciation. Sémiologiquement, c’est un signe particularisé: il existe un détachement ou une autonomie sémantique notable entre l’existence factuelle du signe utilisé et la ou les significations circonstancielles qu’on lui prête; c’est-à-dire que la fonction première du signe est détruite, ou tout au moins réduite au profit de fonctions nouvelles ou significations autonomes ou voulues.
DU MOT AU SYMBOLE
Le second versant que peut emprunter la parole sage s’ouvre donc avec la connotation. C’est l’ensemble des valeurs sémantiques affectives, psychologiques ou culturelles que l’on peut ajouter au sens courant d’un mot. Celui-ci devient un univers sémantiquement ouvert à l’usage avec des tendances autonymiques ou axiologiques (dépréciatives ou mélioratives). L’on pourrait classer ces variations selon trois degrés: la connotation, l’image littéraire et l’image symbolique qui englobe le langage initiatique. Le mot, dans son usage courant, peut produire des effets affectifs selon « le système imagologique» (psychologique, sociale ou culturelle) du locuteur et/ou du récepteur. Cela est généralement lié au fonctionnement social du référent (dans ses relations avec les autres référents). L’on est alors dans la connotation axiologique. L’image littéraire survient lorsqu’un signifié de base est mis en rapport de similitude ou de contigüité avec un autre sur la base de certains sèmes inhérents communs ou contigus aux deux. Ici, deux champs lexicaux se télescopent dans un choc mou: les sèmes mis en valeur dans l’image littéraire sont transférables et repérables d’un champ lexical à l’autre. Pour paraphraser Georges Molinié qui classe les figures de rhétorique en « figures micro-structurales » et en « figures macro-structurales » 2 , appelons ce type d’images, « images micro-structurales » ou « monolinguistiques », vu que les traits mis en valeur appartiennent à l’intercompréhension, aux affects socio-linguistiques de l’univers des interlocuteurs, ou mieux, aux lexies en situation de dénotation. Sur l’exemple emprunté à Molinié, appelons « images macro-structurales » ou « hétérolinguiques » les images contenant un sème symbolique ou initiatique; c’est-à-dire des sémies appartenant à la fois à la linguistique et à la métalinguistique. Ainsi, il y aura « image macro-structurale » dans un discours lorsque le locuteur motive l’intercompréhension d’un mot de manière spécifique, de sorte à: • Complexifier son intercompréhension en y dévoilant des sèmes inhérents moins apparents et peu usuels ;
- Complexifier son intercompréhension en lui attribuant des sèmes afférents singuliers ;
- Mettre en relation deux contextes : l’un linguistique et l’autre non linguistique dans un choc parfois élastique ;
- Détacher le mot de l’intercompréhension en lui afférant des sèmes nouveaux.
C’est dans cette seconde vague de l’expression linguistique que le sage devient un sourcier du langage. Sa parole met l’accent sur la véridiction et cultive alors la prudence, la modération et le discernement. Elle se fonde généralement sur la codification discursive, ou tout au moins sur une complexification de l’image littéraire, micro-structurale. Dans le cadre de cette étude, nous nous limiterons à l’analyse, parmi les formes les plus courantes de ce type de discours, à seulement deux: le proverbe et la parole initiatique, qui porte toujours un symbole. Pour les définir brièvement, disons que ce sont des énoncés du champ parémiologique formulés de façon elliptique, condensée dans une structure plus ou moin figée et qui portent une morale, une leçon de vie fondée sur l’expérience ontologique du peuple ou de la communauté qui l’émet. Leurs référents sémiologiques sont donc issus de la réalité sociale de la communauté. D’auteur généralement anonyme, le proverbe émet toujours un message premier fourni par le texte lui-même (aspect linguistique) et un message second implicite à décoder par l’interprétation en situation factuelle. Ses référents linguistiques peuvent être des images ou des signes en dénotion première mais son référent essentiel est toujours l’homme dans sa réalité sociale. D’aucuns voient dans la relation entre ses éléments linguistiques textuels et ses référents situationnels, une métaphore. Or, le fonctionnement métaphorique est essentiellement lié aux sèmes inhérents communs aux signes mis en présence. La métaphore se limite donc au champ linguistique. Dans le proverbe, en réalité, il s’établit une relation entre un système linguistique et un système extra-linguistique, sociologique. Jean Cauvin a raison qui y voit, non plus une métaphore, mais ce qu’il a appelé l’homothèse; car le proverbe et ses images sont compréhensibles, non pas en références linguistiques uniquement, mais mieux en références situationnelles. Voici un proverbe courant au Sénégal en illustration: « C’est gaspiller du savon que de laver la tête d’un singe ». En référence situationnelle, ce proverbe signifierait qu’il est inutile de vouloir raisonner ou convaincre quelqu’un qui refuse de comprendre. Il n’est donc pas question de singe ni de savon. L’énoncé linguistique ne sert que d’élément de représentation de la situation. Normalement, les référents sociologiques et linguistiques de cette parémie ne se lisent pas sur l’axe symbolique mais en fonction factuelle courante. Lorsque le symbole s’y glisse, on rentre dans ce type de discours que nous appelons parole initiatque. Une parole est qualifiée d’initiatique lorsque la compréhension du discours qu’elle énonce nécessite l’interprétation de certains termes de l’expression indépendamment des significations et des référents communément admis dans l’intercompréhension ou dans ses représentations et connotations courantes. Ce discours et sa signification se construisent selon la volonté de l’émetteur ou selon les repères sémantiques culturels ou sociologiques fixés librement par un groupe restreint d’individus. Cette parole, du fait qu’elle cherche à représenter Poétique du langage initiatique dans la littérature orale 223 des réalités au-delà ou en rupture avec l’intercompréhension, motive des mots et leurs signifiés de sorte à symboliser la réalité référencée: ce discours est symbolique. Pacéré Titinga, dans Quand s’envolent les grues couronnées, écrit: « Il est bubale/Il s’immole chaque fois qu’il reçoit un hôte de marque» (1976:34). Structurellement, il s’établit une relation métaphorique factice entre le référent « il » (chasseur) et l’animal bubale. En fait, il n’existe pas de sème commun spécifique inhérent aux deux signifiés: le chasseur (il) ne ressemble en rien (ni dans ses traits physiques ni dans son sémantème) au bubale. Ils ne partagent que le sème générique de l’animalité. La relation relève plutôt de la nommination totémique. Pour faire bref, disons qu’à connaitre les sociétés des chasseurs traditionnels africains, chacun des membres de la caste a un totem. Celui du personnage en question est justement le bubale. Ainsi, dans l’univers ésotérique, il est bubale; le bubale est donc son symbole. Il s’établit alors entre ce personnage et cet animal, une relation d’identité, non métaphorique mais autonymique, faite d’affectivité et de non agression aussi bien dans le monde physique que dans le monde métaphysique. Or ce chasseur, lorsqu’il a des visiteurs qu’il estime énormément, il ne tue d’autres animaux que des bubales pour les offrir en repas à ses hôtes. Ce faisant, il porte atteinte à sa vie spirituelle. Dès lors, se comprend la seconde phrase de l’énoncé: « il s’immole chaque fois…» Cette proposition engendre des idées telles que « porter atteinte à sa force vitale», « se sacrificer au prix de sa vie». On y lit l’idée de don de soi. On écrira alors que « bubale» est ici le symbole du don de soi. Le signe «bubale» a été polarisé ou dévié de son intercompréhension. Le discours émis est un discours initiatique.
DEVENIR SAGE PAR LA PAROLE: UNE NÉCESSAIRE MAÎTRISE DE LA STRUCTURE LINGUISTIQUE DU SYMBOLE
En sa qualité d’élément sémiologique capable d’être traduit en discours verbal, le symbole est récupéré par la linguistique. Dès lors, il devient un signe verbal. Cependant, à la différence du signe linguistique, qui se limite à son image notionnelle placée sur l’axe paradigmatique ou à une intercompréhension limitée, le symbole est un discours placé, soit sur l’axe syntagmatique, soit sur un troisième axe: l’axe polaire ou des paradigmes symboliques. Sa particularité réside dans son aptitude à multiplier à l’infini ses symbolisés, c’est-à-dire la construction du sens. Ses paramètres sont généralement puisés dans ce que Zadi Zaourou appelle l’univers parallèle, où se forgent les afférences sémiques symboliques. Il apparaît donc deux systèmes de signes dans le symbole: l’un linguistique, l’autre métalinguistique tourné vers l’homme dans sa réalité sociologique ou psychologique. Ce double ancrage fait du signe symbolique, un signe hétérolinguistique et discrimine du coup, tous les signes mono-linguistiques, c’est-à- Nordic Journal of African Studies 224 dire les signes ancrés uniquement dans le système linguistique et l’intercompréhension logique et normative.
L’ASPECT MÉTALINGUISTIQUE DU SYMBOLE
Dans le symbole, un autre système de signes extrapolant le discours linguistique glisse des inférences extralinguistiques dans l’énoncé. C’est le domaine du métalangage (du symbole). Comme dans le système linguistique, il se constitue aussi de trois éléments. Le premier est le mot (phonie /graphie + sémie + contexte) issu du premier système. Il devient désormais le « symbolisant ». Le second est le « symbolisé » et le troisième, le symbole lui-même, nouveau total associé du « symbolisant » et du « symbolisé ».
LE SYMBOLISANT
Le premier élément du système métalinguistique mis en place par le symbole est le mot. Il est un paradigme constitué pris à un premier contexte discursif. Il est dès lors, plein de ses concepts, de ses définitions et de ses afférences intercompréhensives. Il peut à juste titre, être appelé le symbolisant. Résultat de l’association du signe et du contexte dans le système linguistique, il devient un simple facteur dans le système métalinguistique. En effet, le processus de symbolisation capture le mot linguistique pour lui attribuer désormais une fonction de signifiant; c’est-à-dire une sorte de matière première, de forme servant à l’accueil de nouveaux concepts. Cependant, et différemment du signifiant linguistique qui est vide de sens et ne sert que de support au sens (Saussure), ou limité au stade de l’intercompréhension (postsaussuriens), le « symbolisant », entité concrète, est à la fois sens et forme. C’est un paradigme déjà contextualisé car:
« Dans le sens, une signification est déjà construite, qui pourrait fort bien se suffire à elle-même, si [le symbole] ne la saisissait et n’en faisait du coup une forme vide, parasite. Le sens est déjà complet, il postule un savoir, un passé, une mémoire, un ordre comparatif de faits, des idées, de décisions. »
Le symbolisant porte donc une signification que l’on tente de voiler dans la construction du symbole. C’est une démarche dialectique qui engendre cet effet : dans le « symbolisant », le signifiant est valorisé au détriment du signifié qui refuse son éviction du signe. Dans ce contenu sémantiquement appauvri, prendront place des idées-images, des signifiés nouveaux, de nouveaux métasèmes, des afférences singulières. Ce sera le symbolisé.
LE SYMBOLISÉ
Autant un signifiant appelle un signifié, autant le « symbolisant » appelle un ou plusieurs « symbolisés ». Ceux-ci seront les néosèmes que le locuteur impose au mot devenu « symbolisant ». On les appellera aussi des afférences symboliques. Dans son fonctionnement psychologique, le « symbolisé » absorbe tout le sens premier dégagé par le mot et lui attribue une autre représentation motivée, intentionnelle et déterminée au-delà de l’image littéraire classique cette fois-ci. Le symbolisé est donc un défi lancé à l’intercompréhension. Sa fonction est de polariser le mot en lui ouvrant d’autres possibilités de signification. En réalité, le « symbolisé » ne dégage pas d’image notionnelle immédiatement connue de tous les usagers de la langue comme c’est le cas pour le signifié. Cela s’explique par le fait que le parcours du « symbolisant » au « symbolisé » est bien motivé et commandé. Le « symbolisé » sera à cheval sur le langage et le métalangage car il intègre dans le discours, des sèmes extralinguistiques (des néosèmes) dont la fonction est de déformer, à l’infini, l’intercompréhension. On l’appellera aussi l’image symbolique.
LE SYMBOLE
Le symbole est le résultat de l’association du symbolisant et du symbolisé. Il est une reconfiguration non formelle mais sémantique et philosophique du mot. Il se positionne sémantiquement au-dessus de l’intercompréhension, car il se veut un discours particulier dont le fondement est le code: un mot ordinaire multiplie ses valences et devient capable d’exprimer l’extra-compréhension, et se faire image. C’est le langage symbolique ou le discours initiatique. Son fonctionnement poétique repose, non sur la similitude ou la contigüité seulement ou séparément, mais surtout sur le principe d’identité sur la base de l’analogie géométrique d’Aristote. Là, l’on a affaire à un discours bâti, non plus sur deux dimensions (axe paradigmatique + axe syntagmatique) mais sur un système en trois dimensions (axe paradigmatique + axe syntagmatique + axe polaire/axe des paradigmes symboliques) c’est-à-dire la langue, le langage et le métalangage. L’analyse des procédés d’encodage et de décodage de ce langage permettra de mieux apprécier son fonctionnement sémantique.
PROCÉDÉS D’ENCODAGE ET DE DÉCODAGE DU LANGAGE SYMBOLIQUE
Être sage par la parole demande de savoir ce qu’il faut dire juste dans une situation donnée ; mais encore, de comprendre juste ; et parfois, au-delà de ce que dit l’interlocuteur afin d’y apporter les réponses nécessaires et appropriées. Nordic Journal of African Studies 226 Pour ce faire, la maîtrise de systèmes d’encodage et de décodage s’impose. On en étudiera deux : le procédé de l’intentation de Jean Cauvin et la fonction initiatique de Bernard Zadi Zaourou.
LE PROCÉDÉ DE L’INTENTATION SELON JEAN CAUVIN
Jean Cauvin présente l’intentation comme un procédé de décodage de l’image parémiologique. Ce procédé y trouve son assise mais peut extrapoler cette figure du discours pour s’appliquer à l’ensemble des « images macrostructurales ». Il nous appartiendra donc, à partir du mécanisme de la figure de l’homothèse, d’étendre le champ d’application de l’intentation aux autres figures macrostructurales.
DE LA FIGURE DE L’HOMOTHÈSE …
L’homothèse est le nom rhétorique que Cauvin a trouvé pour désigner l’image parémiologique ou image proverbiale. C’est un discours qui se sert des expériences de la vie quotidienne pour expliquer une réalité en situation, qu’on se refuse de nommer directement, mais que les allusions contenues dans l’énoncé aident à comprendre. C’est en somme un discours qui escamote le cours d’une logique discursive en le condensant dans un énoncé bref et ramassé. Cauvin la présente comme un cas de double dénotation : « Un énoncé qui a une première dénotation et renvoie ainsi à un référent premier est appelé par le jeu de la dénotation multiple, à signifier d’autres situations. » Il ajoute que « c’est un moyen de donner un sens à ce qui n’est pas, et quand l’émetteur dit un proverbe, il a bien l’intention de mettre une signification sur ce qu’il dit, que ce soit pour constater la conséquence d’une cause antérieure ou pour annoncer un effet futur. »
Cauvin distingue bien cette image de la métaphore. Celle-ci, dans son processus tropique est une figure micro-structurale. Son fonctionnement analogique met en situation de similitude des sèmes inhérents à des lexèmes dans une production discursive. Le procès métaphorique et comparatif découle d’un mouvement de sèmes du domaine linguistique vers le domaine linguistique, en mettant en relation des mots à traits inhérents communs. L’homothèse quant à elle, révèle des liens extra-lexicaux ; mieux, des liens de situations hétérogènes. Elle met en relation deux domaines différents non superposables, car l’un est un discours quand l’autre est une situation sociale concrète. Dès lors, cette figure, tout comme le symbole, naît du télescopage, en choc élastique, d’une situation d’énonciation et d’un énoncé volontairement rendu inapproprié à cette situation. Et Cauvin de dire que dans ce cas, « le discours linguistique (domaine de l’énoncé), déborde largement la linguistique et ne trouve sa signification nouvelle que dans la confrontation avec le domaine extralinguistique. » En clair, l’homothèse est différente de la comparaison et de la métaphore. C’est une figure à double ancrage : l’un linguistique, l’autre paralinguistique. Voici l’explication qu’en donne Cauvin : « Lorsque la situation d’énonciation contredit l’énoncé, lorsqu’elle apparaît comme un référent qui n’est pas lié au signifié et qui en modifie le contenu, il faut se demander quel est le rapport entre la référence et la signification. » Il s’agit de découvrir « comment une situation vécue dont on ne parle pas dans le discours, peut-elle être signifiée par un énoncé qui fait référence directe à une autre situation? » Car c’est la saisie de la situation de l’énoncé qui éclaire la situation d’énonciation. Pour répondre à sa propre interrogation, Jean Cauvin propose le procédé de l’intentation comme système de décodage et de compréhension de l’homothèse.
...AU PROCÉDÉ DE L’INTENTATION
Selon Cauvin, l’intentation est « l’acte par lequel on met en relation une situation vécue ou supposée telle avec un énoncé apparemment étranger à cette situation. » Cet acte de mise en relation relève, non pas de l’analogie métaphorique sémique que sous-tend la notion de sème commun inhérent aux lexies en présence, mais bien d’une analogie de situation. Elle peut se rapprocher de l’analogie aristotélicienne, qui, bien que fondée sur l’analogie mathématique, s’applique mieux à des objets autres que les objets mathématiques ; elle est à la recherche de propriétés ou de situations communes à des objets, à des choses ou à des phénomènes semblables ou parfois hétérogènes. Elle transcende le cadre du contexte linguistique pour appeler en renfort un contexte extra-discursif. Les propriétés ou les situations y sont tout aussi transférables que convertibles. Elle fonctionne sur une relation logique non sémique, mais situationnelle et de total en total. Elle dira par exemple, « comme la vue est dans l’œil, la raison est dans l’esprit, ou : comme le calme est dans la mer, est l’absence de vent dans l’air, […] ce qui veut dire que les relations dans une sphère donnée sont parallèles aux relations dans une autre sphère. L’analogie exprime ici donc le parallélisme entre des sphères différentes, […] c’est-à-dire déterminer la similitude de relations comme quelque chose de commun à des objet très différents». On dira ainsi : autant une relation est établie entre des éléments donnés dans des domaines précis, autant on pourra établir des rapports de correspondances sphériques entre les analogies d’une sphère à une autre. On se retrouve alors dans l’analogie des effets : « il n’y a pas d’appellation commune pour l’épine d’un poisson et la patte de certains animaux, bien que les deux soient d’une nature correspondante ». L’intentation a donc pour fonction de déceler les rapports de correspondance entre la situation d’énonciation et l’énoncé A analyser de plus près, la situation linguistique énoncée par le proverbe et la situation sociale ou culturelle à laquelle elle fait référence sont tenues parallèles, non pas par un sème commun, mais par une situation extralinguistique dont les propriétés sont transférables dans la situation de l’énoncé. En effet, ladite situation aura une valeur de paradigme contextuel et pourra servir ainsi de point d’ancrage à l’énoncé dans sa compréhension. Dans la théorie cauvinnienne, on l’appelle l’« abstract ». Voici un proverbe des Grands Lacs Africains en relation avec l’action de Dieu : « Un roseau planté par Dieu ne peut être emporté par le vent. » Appliquons-lui le procédé de l’intentation pour saisir son sens.
Étape 1 : capture de l’énoncé proverbial ou symbolique
« Un roseau planté par Dieu ne peut être emporté par le vent »
Étape 2 : Mise en situation des domaines linguistique et paralinguistique
Relation
Dénoté premier : référence normale Le vent ou les intempéries sont incapables de déraciner ou de tuer un roseau auquel Dieu a donné vie.
A …………………. B
Domaine de l’énoncé
Un roseau est une herbe fragile et souple qui pousse généralement naturellement et qui, du fait de son état, est fortement soumis aux différentes intempéries
Intentation
Domaine réel absent de l’énoncé
L’énonciateur parle de quelqu’un qui est parvenu à un niveau social enviable alors que les difficultés sociales qu’il rencontrait auraient dû l’empêcher de parvenir à ce niveau de réussite.
Dénoté second : référence imageante
Roseau : personne faible, sans soutien véritable au sein de la communauté.
Dieu: Symbole de la bienveillance, de la protection et de la détermination.
Le vent : Symbole des difficultés, les obstacles à la réussite sociale.
A’ ………………. B’
Étape 3 : Déduction de la situation commune entre l’énoncé et le contexte.
Abstract : Tout autant le roseau est fragile et subit toutes sortes d’intempéries mais ne succombe pas aux effets des vents, tempêtes et orages, tout autant un homme déterminé à atteindre des objectifs peut surmonter les oppositions et les obstacles dressés sur son chemin. L’intentation dégage alors une relation sémantique entre la situation et l’énoncé pour valoriser le proverbe. Par ailleurs, celui-ci peut avoir une énonciation linguistique multiple et s’appliquer à plusieurs situations sociales paralinguistiques. L’important est de conserver « l’intentation ». En somme, le présent proverbe, sur le plan linguistique, évoque la situation du roseau face aux intempéries pour l’appliquer à une personne déshéritée qui, comme le roseau, est soutenue par la puissance mystique de Dieu afin de résister aux difficultés de l’existence humaine. Elle pourra alors surmonter tous les obstacles pour parvenir à un niveau de réussite sociale appréciable.
LA FONCTION INITIATIQUE DE BERNARD ZADI ZAOUROU
Si le procédé de l’intentation permet le décodage du message proverbial, voire symbolique, la fonction initiatique, quant à elle, joue un double rôle : encoder et décoder le message symbolique ou initiatique.
LA FONCTION INITIATIQUE : UNE APPROCHE PHILOSOPHIQUE DU LANGAGE SYMBOLIQUE
Il est clair que la fonction référentielle de Jakobson, chargée de dévoiler le référent ou l’objet du message, se limite aux informations objectives. Elle ne peut dévoiler la pensée profonde et détournée, symbolique ou initiatique. Quant à la fonction métalinguistique, qui consiste à clarifier le message, elle n’est fonctionnelle que dans les définitions, les illustrations didactiques, les synonymies à valeur explicatives. Elle ne propose pas d’outil d’analyse en double connotation. Ces fonctions sont donc incompétentes à expliquer l’énoncé en extra-contexte discursif. Ce constat d’inefficacité a conduit Zadi Zaourou à initier, dans la signification et l’interprétation du discours, la fonction initiatique. Elle procède du principe des mutations sémantiques du mot en aventure. Voici ce qu’il en dit : « La fonction initiatique confère au mot négro-africain un champ sémantique très large et une autonomie suffisante qui l’émancipe relativement par rapport à l’axe des contiguïtés. » Nordic Journal of African Studies 230 Elle est rattachée au signe symbolique. Son rôle essentiel est de décrypter le message sur le plan d’une poétique philosophique. Elle s’intéresse au non-dit de l’énoncé pour dévoiler la réalité du discours. En fait, « la fonction initiatique recherche dans le discours initiatique, l’essence du sens, c’est-à-dire la lumière de la signification à travers les ombres épaisses des encodages complexes du langage. Elle part à la quête de l’esthétique du sens. Pour ainsi dire, la fonction initiatique interroge l’intentionnalité du discours pour dévoiler l’information voulue, le message. Elle relève donc de l’explication organisée en système de décodage.» Elle s’adonne à l’examen de ce qui constitue l’exquis et le raffiné de la pensée du message. Ainsi, la fonction initiatique se charge de déceler la pensée profonde du message à partir de trois types de parole : « la parole grave et lourde de conséquences (c’est-à-dire le mythe qui est sacré), la parole profonde de l’art et la parole initiatique enfin. » Cette pensée d’essence philosophique, en général, ne se dévoile pas clairement dans le message, pour peu que l’encodeur assujettisse une solidarité expressive sémantique des mots à son énoncé. C’est-à-dire que dans un même énoncé, l’émetteur fait jouer deux messages au moins. Le premier, clairement exprimé, et qui peut être pris en charge par les fonctions poétique, référentielle et métalinguistique, n’est en fait qu’un prétexte discursif, voire un leurre énonciatif. Le ou les seconds messages portent en eux une philosophie, une vision que l’énonciateur veut communiquer à travers l’énoncé linguistique, mais qui, tout en étant portée sur l’axe syntagmatique, ne retrouve sa signification que projetée sur l’axe polaire (axe des paradigmes ou combinaisons symboliques, ou encore axe extra-contextuel.
LES NIVEAUX OU DEGRÉS DE LECTURE DE LA FONCTION INITIATIQUE : LES DEGRÉS 1 ET 2
Généralement, la fonction initiatique saisit l’interprétation symbolique à trois niveaux:
LA SYMBOLISATION DE DEGRÉ 1 : LA MÉTAPHORISATION DE L’INTERCOMPRÉHENSION
Ce niveau de symbolisation établit entre les facteurs du symbole, des relations analogiques de l’ordre de l’homothèse. Un contexte d’énonciation non exprimé est manifesté par un énoncé linguistique avec lequel il rentre en télescopage ; c’est-à-dire un contexte en inadéquation avec un énoncé mais dont les situations extralinguistiques sont joignables. Car les rapports que tissent le symbolisant et Poétique du langage initiatique dans la littérature orale 231 le symbolisé sont plus ou moins saisissables logiquement, mais avec une part d’intercompréhension liée au contexte sociologique. On dira alors que le contexte est métaphorisé. Lord Afankoe écrit par exemple : « L’outarde en plein vol a ouvert son outre et a pondu un œuf » (2012 : 9). Les signes symboliques apparents sont « l’outarde » et « l’œuf ». Mais limitons-nous au noyau symbolique « outarde ». Dans son fonctionnement sociologique, cet oiseau au vol bas et lourd se pavane surtout avec au moins deux femelles. Sur la base des sèmes définitoires singuliers ici présentés, l’on pourra établir les correspondances symboliques suivantes :
− Le vol bas et lourd (sèmes : difficultés, bassesse, domination) symbolise le sous-développement
− La présence d’au moins deux femelles à ses côtés représente un double sème : la polygamie et l’attachement à la famille.
Ces déductions sémiques symboliques, du fait de leur relation directe avec le fonctionnement sociologique et linguistique du signe, sont rattachées au premier degré de symbolisation ; d’où la métaphorisation de l’intercompréhension. Ces afférences symboliques sont de degré 1.
LA SYMBOLISATION DE DEGRÉ 2 : L’ÉCARTÈLEMENT DE L’INTERCOMPRÉHENSION
L’encodage symbolique, à ce niveau, procède généralement par allusion culturelle, historique, psychologique : une sémie subit un saut qualitatif pour acquérir des valeurs particulières liées à la culture, à l’histoire, à la psyché humaine ; ou être le fruit d’une allusion. Pour l’encoder, le producteur de sens prend appui sur des éléments fondateurs ou fort éloignés dans le temps et/ou dans l’espace, fait référence à des mythes ou à des légendes dont la valeur symbolique est plus ou moins fixe, constituée ou ancrée dans la psyché communautaire. Sur cette base, le poète construit un discours dont la rigueur sémantique se perd. Alors, l’intercompréhension, même analogique, devient superficielle. On dit alors que le signe est polarisé ; son champ sémantique s’irradie. A l’ouverture de D’Eclairs et de Foudres, Jean-Marie Adiaffi écrit :
« La Terre s’ouvre sur le trou / du Ciel et le Ciel enferme la terre dans son trou » (1980 : 5)
C’est une parole initiatique livrée par le tam-tam sacré akan (Attoungblan) propre au mythe cosmologique et étiologique agni (peuple du sud-est de la Côte d’Ivoire). Ce verset est culturellement codé, et toute explication qui ne prendrait pas en compte le fonctionnement sociologique du signe particulier à ce peuple ne serait que vaine description. Adiaffi lui-même en donne une explication :
« Le trou du ciel, c’est le trou sexuel de la fécondité de toute chose pure et particulièrement de la parole pure. Chez nous (les Akan), au commencement, Nanan Niamien Kwamé (le Ciel) et Assiè Yaba (la Terre) formaient un couple. C’est de leur amour qu’est né le monde. Et c’est pourquoi chez nous, avant tout acte de parole sérieuse et lourde de conséquences, le parleur invoque le ciel et la terre et leur union pour les prendre à témoin, afin de prouver l’authenticité du propos, car la parole vraie est sacrée… »
Cette formule en préambule au texte d’Adiaffi exprime donc un sceau culturel d’authentification de la vérité. Elle indique que tout le discours de D’éclairs et de foudres relève de la parole pure et sérieuse.
LE DEGRÉ 3 DE SYMBOLISATION : L’ANÉANTISSEMENT DE L’INTERCOMPRÉHENSION
Le niveau d’arbitraire y est le plus accru. Il réalise le sens anagogique : « … c’est celui que l’on a lorsqu’on explique au point de vue spirituel un écrit, lequel, et par le sens littéral et par les choses signifiées, représente les choses de la vie éternelle… » Pour atteindre ce niveau d’encodage discursif, le poète ordonne lui-même la vie des mots et leurs significations en rompant les sémies et leurs afférences latentes, virtuelles ou associatives. Il pousse les métasèmes à divorcer avec l’intercompréhension. Le mot subit ainsi une mutation interne d’ordre qualitatif. Amadou Hampâté Bâ, dans le préambule du conte initiatique peul Kaïdara écrit :
« Conte, conté, à conter Es-tu véridique ? Pour les bambins qui s’ébattent au clair de lune, Mon conte est une histoire fantastique. Pour les fileuses de coton pendant les longues nuits De la saison froide, mon récit est un passe-temps Délectable. Pour les mentons velus et les talons rugueux, c’est une véritable révélation. Je suis à la fois futile, utile et instructeur. » (Hampâté Bâ, 1994 : 251)
L’on pourrait dire que le conteur énumère les catégories sociales et les classes d’âge des auditeurs du conte : enfants, femmes et hommes et vieillards ; ainsi que l’intérêt qu’ils y trouvent. Dans le fond, il ne s’agit pas du conte mais du savoir et de ses niveaux de possession ou de quête: donc de l’initiation. Poétique du langage initiatique dans la littérature orale 233 Les propos liés « aux bambins », « s’ébattre » et la circonstancielle « au clair de lune » développent des métasèmes sociologiques inhérents tels que « ingénuité», «immaturité ». A ces traits, s’ajoute l’expression « au clair de lune ». C’est une période du mois au cours de laquelle les choses paraissent plus visibles, la nuit, dans leur matérialité. C’est aussi un moment de jeux et d’ébats. Mise en relation avec le mot « bambins », la relative « qui s’ébattent au clair de lune » dénote l’amusement, et l’ensemble désignera symboliquement l’esprit de légèreté de certains quêteurs du savoir. Ainsi, le discours porté par le nominal « bambins » (image symbolique) fera référence à ceux qui trépignent aux portes de la connaissance vraie en se limitant à la lettre, à la matière et à la science. C’est le premier degré d’initiation.
Par inhérence sémique « les fileuses de coton » sont des êtres en activité, qui réalisent des œuvres. Par afférence sémique, ce syntagme développe les sèmes tels que « la patience», « la concentration », « la douceur ». Lorsqu’à ce groupe nominal on adjoint la circonstancielle de temps « pendant les longues nuits de la saison froide », il se développe d’autres afférences : « l’enfermement, le repli sur soi, l’introspection ou la quête du moi intérieur ». Ainsi les « fileuses de coton » feront référence à l’activité intellectuelle pratique: l’esprit humain qui croit parvenir à la connaissance pleine par ses propres efforts intellectuels, théoriques et pratiques. Le syntagme « fileuses de coton » (image symbolique) manifeste l’activité intellectuelle dense mais limitée, et qui ne peut se surpasser. C’est le degré deux. Dans la dernière catégorie d’auditeurs, deux types voisins apparaissent : « les mentons velus et les talons rugueux » sont des métonymies de l’homme adulte dans la foi et la pratique. Par afférence sémique, « mentons velus » porte les sèmes tels que « hommes mûrs », « hommes sages et pleins d’esprit», (la barbe est un signe de sagesse, d’obéissance et de maturité religieuses), « expérimentés ». Ainsi: mentons velus = hommes intellectuellent expérimentés et dont l’esprit est tourné vers les réalités divines. De « talons rugueux », se dégageront des afférences telles que « personnes imbues de l’expérience des uns et des autres, des phénomènes et des choses »,« personnes dont la grandeur d’esprit est une protection contre l’esprit du mal », car le talon, dans la mythologie grecque et romaine (le talon d’Achille) et dans le mythe biblique de la Genèse est le point faible de l’homme par où passe la mort et l’esprit du mal. Le qualificatif « rugueux » prendra ainsi le sens de résistance, de protection contre le mal. Dès lors, l’on pourra établir les rapprochements suivants : talons rugueux et mentons velus (image symbolique) conviennent aux personnes ayant acquis un esprit profond de connaissance et de compréhension des êtres, des phénomènes, des choses et du divin. C’est le degré anagogique de l’initiation.
CONCLUSION
Au terme de cet essai, il convient de retenir que la quête de la sagesse par la parole oblige à un exercice difficile du verbe parce que le discours initiatique prend toujours appui sur une parole détournée dont le support linguistique est le mot dans son évolution vers le symbole. En sa qualité de signe à double ancrage (sociologique et linguistique), le symbole est constitué du symbolisant et du symbolisé. Sur le plan de la linguistique, ces éléments sont des signes déjà constitués, c’est-à-dire des mots en situation intercompréhensive. Leur télescopage crée une situation d’inconfort sémantique et appelle tout un système d’encodage et de décodage du discours. Dans l’optique de parvenir à mieux saisir les significations engendrées dans le symbole, notre étude a analysé deux mécanismes poétiques d’encodage et de décodage du langage imageant et imaginant : le mécanisme de l’intentation et la fonction initiatique. Il en ressort que la compréhension d’un discours initiatique dépend toujours des niveaux dans lesquels on l’appréhende et du recours à une situation extralinguistique. Dans le mécanisme de l’intentation fondé sur le discours parémiologique (l’homothèse), une situation linguistique est exprimée par un contexte sociologique logiquement décalé. Cauvin parle alors de double dénotation. Quant à la fonction initiatique, son support discursif est le symbole et le langage initiatique. Elle procède par identité situationnelle entre le signe symbolique (linguistique) et le signe en tant qu’élément sémiologique ouvert. Elle tente de saisir le symbole par la métaphorisation de l’intercompréhension (degré 1), par l’écartèlement ou la polarisation de l’intercompréhension (degré 2) et par une sorte d’anéantissement de l’intercompréhension qui fait échec à la logique et à la raison sémantiques (degré3). Il s’agit, dans ce dernier degré, d’une manifestation de l’imaginaire symbolique singulière du locuteur. Il se permet de donner aux signes et aux mots, le sens et la signification qu’il désire. Il en ressort une sorte de poétique, aussi bien dans l’encodage que dans le décodage du langage initiatique ou symbolique ; car le but d’un tel discours est non seulement d’enseigner et d’éduquer, mais aussi de plaire par la finesse de l’esprit. Cette poétique-là, nous l’appellerons la poétique interprétative.
BIBLIOGRAPHIE
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About the author: Afankoé Yannick Olivier Bédjo est enseignant-chercheur, Maître-Assistant, (option : Stylistique, Poétique et Rhétorique) à l’Université FHB Abidjan Cocody
Jérôme Monnet, « La symbolique des lieux : pour une géographie des relations entre espace, pouvoir et identié », Cybergo : European Journal of geography [en ligne], Politique, Culture, Représentations, document 56, mis en ligne le 07 avril 1998, consulté le 17 septembre 2014, URL : http://cybergo.revues.org/5316 ↑




