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Les infrastructures numériques du vote en Afrique. Biométrie, machines à voter et marchands de démocratie au Kenya et au Sénégal
Cecilia Passanti
To cite this version:
Cecilia Passanti. Les infrastructures numériques du vote en Afrique. Biométrie, machines à voter et marchands de démocratie au Kenya et au Sénégal. Sociologie. Université Paris Cité, 2025. Français. ⟨NNT : ⟩. ⟨tel-05149369⟩
Université Paris Cité
École doctorale 623 Savoir, Sciences, Éducation (SSE)
Centre Populations et Développement (CEPED, UMR 196)
Les infrastructures numériques du vote en Afrique Biométrie, machines à voter et marchands de démocratie au Kenya et au Sénégal
Cecilia Passanti
Thèse de doctorat de Sciences, techniques et sociétés
Dirigée par Monsieur Mathieu Quet et Co-encadrée par Madame Sara Angeli Aguiton
Présentée et soutenue publiquement : 6 février 2025
Jury composé de :
Madame Sara Angeli Aguiton, Chargée de Recherche (CNRS), co-encadrante et membre invité
Monsieur Richard Banégas, Professeur des Universités (Science Po), rapporteur
Madame Florence Brisset-Foucault, Maître de conférences (Université Paris 1), examinatrice
Madame Marielle Debos, Professeure de science politique (Université Paris Nanterre), présidente
Monsieur Achille Mbembe, Professeur des Universités (University of the Witwatersrand), examinateur
Monsieur Mathieu Quet, Directeur de Recherche (IRD), directeur de thèse
Madame Francesca Musiani, Directrice de Recherche (CNRS), rapporteuse
Titre de la thèse - Français
Les infrastructures numériques du vote en Afrique. Biométrie, machines à voter et marchands de démocratie au Kenya et au Sénégal.
Résumé - Français
Les machines à voter, ou urnes électroniques sont désormais des figures proéminentes de la vie publique en Afrique : les majorités parlementaires les invoquent pour promouvoir des politiques modernistes ; les oppositions les accusent de s’en servir pour pirater les bases de données électorales au profit de chefs d’État élus par ordinateur ; les citoyens, désormais experts en ingénierie du vote, réclament l’ouverture des serveurs pour dévoiler « la vérité électorale », critiquent les choix des fournisseurs, tout en se demandant si les opérateurs respectent leur souveraineté numérique. Au Kenya, au Sénégal, l’élection du chef de l’État se déroule dans le contexte d’une démocratie technique singulière, inexplorée par les études sociales des sciences (STS), dont la spécificité est d’inscrire les débats sur les technologies de l’informatique dans le cadre de la fabrique de la démocratie parlementaire. Que nous apprend l’inflation des outils, des métiers et des industries numériques sur l’autorité politique, sur sa relation à l’autorité technique, et sur l’exercice du pouvoir en postcolonie ? À l’intersection entre les STS, les études africaines et de la sociologie du vote, cette thèse rend compte d’une relation étroite entre les pratiques de la démocratie postcoloniale et le développement des industries numériques mondiales. Loin de n’être que le produit exogène d’une évolution de l’administration du vote, les technologies électorales numériques se construisent parallèlement à la massification de la citoyenneté et des pratiques de vote après les Indépendances, à travers une valorisation industrielle de la participation populaire. La thèse s’appuie sur une enquête comparative conduite de 2017 à 2022 et portant sur la numérisation du vote au Kenya et au Sénégal. Je me base sur a) deux terrains de recherche au cours des élections présidentielles de 2017 (Kenya) et de 2019 (Sénégal), observant aussi bien la scène du débat politique que les coulisses du travail de production technique des institutions électorales ; b) un corpus d’entretiens avec soixante-treize personnes impliquées dans l’organisation du vote et de la biométrie électorale en Afrique depuis les années 1970 : ingénieurs-informaticiens africains et occidentaux, acteurs d’entreprises de biométrie, responsables d’agences de coopération au développement ; sur une collecte de documentation (lois électorales, presse, documents industriels) couvrant l’histoire industrielle des technologies. La thèse apporte trois résultats principaux : le premier illustre la longue durée de la gouvernance informatique au Kenya et au Sénégal. Loin d’être une innovation de notre siècle, elle a émergé dans les années 1960 et 1970, avec l’arrivée des ordinateurs dans les administrations publiques du monde entier. Apparue en même temps que les Indépendances, la gouvernance informatique s’inscrit dans la continuité des formes transnationales de gouvernance de l’État postcolonial, des populations et du politique. Le deuxième résultat montre comment les « problèmes électoraux » au Kenya et au Sénégal – souvent considérés comme des enjeux locaux et nationaux – sont en réalité étroitement liés aux pratiques d’intervention internationale par le biais de l’informatique. La biométrie au Sénégal et la transmission électronique des résultats électoraux au Kenya sont deux produits du marché et deux modèles de démocratie - hégémoniques et voyageurs - élaborés entre le champ électoral local et la sphère internationale de l’aide au développement (de la France) et à la démocratisation (des États-Unis). Le troisième résultat montre que, loin d’être un instrument de pacification électorale, l’informatique constitue une dimension clé des violences politiques. Déjà mobilisée lors des élections les plus controversées de l’histoire des pays étudiés (années 1980-1990) et présents lors des violentes émeutes postélectorales de 2007 au Kenya, l’informatique dans le vote apparaît comme un outil de centralisation du pouvoir, de contrôle des partis à l’opposition et de pérennisation du pouvoir, tant au niveau national qu’au niveau transnational.
Mots-clés - Français
Gouverner le vote, participation publique, infrastructures de la démocratie, pratiques de la démocratie, informatique électorale, industrie de l’identité numérique, biométrie civile, aide au développement, aide à la démocratisation, controverses électorales, État biométrique, Kenya, Sénégal, Afrique.
Titre de la thèse - Anglais
Digital infrastructures of African Elections. Biometrics, voting machines and the democracy industries in Kenya and Senegal
Résumé - Anglais
Voting machines have become prominent features of public life in Africa. Parliamentary majorities advocate their use to support modernization policies, while opposition parties accuse them of hacking election databases to favor a « computer-generated » president. Citizens, now well-versed in voting technology, are demanding that servers be opened to reveal the truth about election results. They criticize the selection of technology providers and question whether operators respect their digital privacy and sovereignty. In Kenya, Senegal, and other countries across the continent, the election of the head of state unfolds within the context of a unique technical democracy - largely uncharted by Science and Technology Studies (STS) - characterized by the integration of computing technology debates within parliamentary democracy. What does the proliferation of digital tools, professions, and industries tell us about political authority, its relationship with technical authority, and the exercise of power in the postcolony? At the intersection of STS, African Studies, and the sociology of voting, this dissertation examines the close relationship between postcolonial practices of democracy and the development of digital and biometric industries. Far from being the product of administration evolution, digital voting developed alongside the expansion of citizenship and electoral practices after the 1960s Independence, through market creation and the industrial valorization of postcolonial popular participation. The thesis draws on a comparative investigation conducted from 2017 to 2022 on the digitization of voting in Kenya and Senegal. It is based on: a) Two ethnographic field studies during the presidential elections of 2017 (Kenya) and 2019 (Senegal), observing the articulation between public political debates (the stage, the interface) and the behind-the-scenes work of electoral institutions on the production of voting technologies (the infrastructure, the back office); b) A corpus of interviews with seventy-three individuals involved in the organization of voting and electoral biometrics in Africa since the 1970s: African and Western computer engineers, actors in the biometrics industry, and officials from development and democratization cooperation agencies; c) A collection of documentation (electoral laws, print and online media, industrial documents) covering the industrial history of electoral technologies in the two countries studied, from 1977 to 2022. The thesis presents three findings that contribute to the literature in political anthropology, anthropology of the state, sociology of development and democracy, and the sociology of voting. The first concerns the longue durée of computer governance in Kenya and Senegal. Far from being an innovation of our century, IT governance was established with the worldwide introduction of computers in public administrations during the 1960s and 1970s. Emerging in parallel with African independences from the colonial rule, IT governance exists in continuity with the transnational forms of governance initiated during the colonial era. The second finding reveals how electoral problems, often viewed as striclty national and local, are on the contrary closely linked to practices of international intervention through computing. Biometrics in Senegal and the electronic transmission of election results in Kenya are two market products and two travelling and hegemonics models of democracy, developed between the local electoral field and the international development and democracy sphere. The third finding shows that, contrary to viewing computing as a tool for politica pacification, it is a key dimension of political violence. Already used in the most controversial elections in the history of the two countries (1980s-1990s) and present before Kenya’s violent post-election riots in 2007, electoral computing emerges as an instrument for governing political opposition and perpetuating power, both nationally and transnationally.
Mots-clés - Anglais
Governing the vote, public participation, democracy’s infrastructures, democracy’s practices, electoral computing, digital identity industry, civil biometrics, development aid, democracy aid, biometric state, electoral controversy, Kenya, Senegal, Africa.
Titre de la thèse - Italien
Le infrastrutture digitali del voto in Africa. Biometria, macchine per votare e i mercanti della democrazia in Kenya e Senegal.
Résumé - Italien
Le macchine per votare sono degli attori centrali nella vita pubblica e politica dell'Africa contemporanea: le maggioranze parlamentari le invocano per promuovere delle politiche moderniste; le opposizioni accusano di utilizzarle per hackerare i database elettorali a favore di capi di stato generati artificialmente; i cittadini - oramai esperti in ingegneria del voto - rivendicano di aprire i server per rivelare «la verità elettorale». Essi contestano le scelte dei fornitori - che siano occidentali o asiatici - e si questionano su quanto, questi attori, abbiano a cuore la protezione la loro privacy e quella della sovranità digitale del proprio paese. L’elezione si svolge in una democrazia tecnica singolare, inesplorata dagli studi sociali della scienza et della tecnologia (STS), caratterizzata dalla proliferazione dei discorsi e delle pratiche delle scienze informatiche nel contesto della democrazia parlamentare. Cosa ci rivela l’inflazione degli strumenti, delle professioni e delle industrie digitali sull’autorità politica, sul suo rapporto con l’autorità tecnica e sull’esercizio del potere nella postcolonia? All’incrocio tra STS, gli studi africani, la sociologia del voto, questa tesi esamina la coproduzione tra le pratiche postcoloniali della democrazia e l’emergenza mondiale delle industrie digitali, soprattutto quella della biometria. Lungi dall’essere il prodotto naturale dell’evoluzione dell’amministrazione, il voto digitale si sviluppa in modo parallelo con la massificazione della cittadinanza e delle pratiche della democrazia, che ha seguito le indipendenze degli anni 1960. Questa estensione ha creato delle forme precoci di valorizzazione industriale della partecipazione popolare postcoloniale. La tesi si basa su un’indagine comparativa condotta dal 2017 al 2022 sulla digitalizzazione del voto in Kenya e in Senegal. Essa poggia su 1) due studi etnografici svoltisi durante le elezioni presidenziali del 2017 (Kenya) e del 2019 (Senegal) tanto dei dibattiti politici pubblici che del lavoro amministrativo e quotidiano delle infrastrutture digitali ; 2) un corpus di interviste con settantatré persone coinvolte nell’organizzazione del voto digitale (ingegneri informatici africani, occidentali, asiatici, attori dell’industria della biometria e funzionari di agenzie di cooperazione allo sviluppo e alla democratizzazione) ; 3) una raccolta di documenti di seconda mano che copre la storia industriale delle tecnologie dal 1977 al 2022. La tesi fornisce tre risultati principali che contribuiscono alla letteratura in antropologia politica, antropologia dello Stato, sociologia dell’aiuto allo sviluppo e dell’aiuto alla demarcazione e sociologia del voto. Il primo riguarda la longue durée della «governance informatica» in Africa. Lungi dall’essere un’innovazione del nostro secolo, questo tipo di governance si afferma con l’arrivo degli anni ‘60 e ‘70 dei computer nelle amministrazioni pubbliche, di tutti i paesi del mondo. Nei contesti coloniali, la «governance informatica» emerge negli stessi anni e dunque parallelamente all’avvento delle Indipendenze et alla costruzione dei nuovi stati. Essa è in un continuum diretto con le forme transnazionali di governance dello Stato, delle popolazioni e delle categorie politiche. Il secondo risultato rivela come i «problemi elettorali» dei due paesi, spesso interpretati come degli eventi nazionali e locali, sono in effetti strettamente legati alle pratiche di internazionale di intervento sulle politiche locali attraverso l’informatica. La biometria elettorale in Senegal e la trasmissione elettronica dei risultati elettorali in Kenya, oltre all’essere due prodotti di mercato, sono due modelli viaggiatori e egemonici di democrazia, elaboratisi tra il campo elettorale locale e il campo internazionale dell’aiuto allo sviluppo francese e alla democratizzazione statunitense. Il terzo risultato illustra che, contrariamente alla visione dell’informatica come strumento di pacificazione politica, essa è una delle dimensioni della violenza politica. L’informatica è già utilizzata durante le elezioni più controverse della storia del Kenya e del Sénégal (quelle degli anni 1980 e 1990) ed è già presente nel contesto delle violenze post-elettorali del 2007 in Kenya. I computer nel voto appaiono dunque come uno strumento di governo dell’opposizione politica, di centralizzazione e riproduzione del potere, sia sul piano nazionale che internazionale.
Mots-clés - Italien
Governare il voto, partecipazione pubblica, infrastrutture della democrazia, pratiche della democrazia, informatica elettorale, biometria civile, industria dell’identità digitale, aiuto allo sviluppo, aiuto alla democratizzazione, stato biometrico, controversie elettorali, Kenya, Senegal, Africa.
Remerciements
Merci à Sara Angeli Aguiton et Mathieu Quet d’avoir accepté, puis supporté avec endurance la direction de mon travail de recherche. Je vous remercie d’avoir consacré tant de temps à lire de tant de textes, en m’aidant à extraire tout ce qu’il était possible d’en tirer. Inutile de dire que sans vous, tout cela n’existerait pas. J’ai également eu un excellent Comité de suivi de thèse, composé de Marielle Debos, Rémy Bazenguissa-Ganga et Clément Mabi, qui m’ont toujours posé de très belles questions auxquelles je cherche encore les réponses. De nombreuses idées qui circulent dans cette thèse proviennent de personnes qui peuplent ou ont peuplé l’Institut Français de Recherche en Afrique (IFRA-Nairobi) à l’époque de la direction de Marie-Emmanuelle Pommerolle ; du groupe du Digital Empire coordonné par Marine Al Dahdah et Mathieu Quet; de la bande de Technology Globalisation from Below coordonnée par Mathieu Quet ; de la Fondation pour l’Innovation de la Démocratie d’Achille Mbembe, dont Georges Macaire Eyenga ; du groupe la Bureaucratisation des sociétés africaines coordonné par Susann Baller dont Ulrike Luttenberger, Kamina Diallo, Aissatou Seck, et les autres avec qui on a passé une période dakaroise magnifique ; ainsi que du réseau dont nous avons rêvé avec Boubacar Diagana et Yves Valéry Obame et qui doit encore voir le jour. Certaines d’entre elles proviennent de réseaux extra-universitaires, notamment ceux des industriels et des informaticiens (merci à Didier Bernard, Alfa Pama, Clément Aganahi d’avoir passé autant de temps à me répéter le B.A.-BA de la biométrie) et des amis de terrain, notamment Edwin, Aisha, Kalunda (vous me manquez tous les jours). Merci à Marie-Emmanuelle Pommerolle, Leonore Morgenstern, Eleonora Garzia, Clément Herrmann, Alain Garrigou, Alizée Dauchy, Claude Rosental, Elieth Eyebiyi, Didier Bernard, Jørgen Elklit, pour avoir pris le temps de me lire et de me faire des commentaires sur des versions précédentes de ce texte. Merci à Joëlle Chabot-Klots de l’Association Langue Française Étudiants Étrangers (ALFÉE), qui a fait tout ce qu’elle pouvait pour corriger mes fautes de français. Merci à Rigas Arvanitis d’avoir été un magnifique directeur de labo et Mahamat Nour Moussa pour m’avoir aidée un nombre incalculable de fois. Merci à Cat, Elisabeth et Eric Opigez. Merci à Michela Perla et Massimo Passanti, pour m’avoir soutenu et avoir effectué une partie du travail domestique nécessaire pour que je puisse y aboutir. Je vous aime immensément, même si cela se voit à peine. Merci à Amadou Tidiane Bah pour ta présence et tes soins, particulièrement pendant la fin de thèse.
Un particulier merci à toutes les femmes de la fac qui, en toute conscience ou non, m’ont soutenue et inspirée (par ordre d’apparition dans ma vie) : Sara Angeli Aguiton, Florence Brisset-Foucault, Marie-Emmanuelle Pommerolle, Chloé Jossé-Durand, Marine Al Dahdah, Marielle Debos, Susann Baller, Jessica Pourraz, Nadine Machikou. Cette thèse a été rédigée sur le son de Rob Viktum. Elle a été financée par le programme sur la Bureaucratisation des sociétés africaines de la fondation Max Weber, de l’Institut historique allemand, et du Centre de recherches sur les en politiques sociales (2018-2021), ainsi que par le Prix Jeune Chercheur en 2022 de la Fondation des Treilles.
À Elric.
Et à tous les textes qui sont nés après toi
Table des matières
INTRODUCTION : LES NOUVELLES FIGURES DU POLITIQUE ......................... 14
Numériser le vote : technologies électorales et citoyenneté biométrique .............................. 20
Pratiques et infrastructures de la démocratie ........................................................................ 23
Choix des terrains .................................................................................................................. 26
La longue durée de la gouvernance informatique ................................................................... 36
Objectivation nationale et transnationale du vote .................................................................. 38
Gouverner l’alternance par les instruments ........................................................................... 45
Plan de la thèse ..................................................................................................................... 47
PARTIE 1. GOUVERNER LE VOTE PAR L’IDENTIFICATION (SENEGAL) ............ 52
Chapitre 1. L’ère de l’informatique électorale (1970-2000) ................................................ 57
Le problème du registre d’état civil ........................................................................................ 60
Ses solutions : gérer les listes électorales avant la biométrie ................................................. 65
Entre informatique et biométrie : le tournant des années 2000 .............................................. 73
Conclusion ............................................................................................................................ 76
Chapitre 2. La valeur du vote : aux origines de la biométrie civile ...................................... 80
1960 : Naissance de la biométrie comme industrie d’ordinateurs .......................................... 82
1970 : Les origines ouest-africaines de l’industrie française de la biométrie .......................... 86
1990 : L’émergence du marché mondial ................................................................................ 97
2000 : Après le 11 septembre ............................................................................................... 102
Conclusion .......................................................................................................................... 108
Chapitre 3. Histoire de la numérisation du vote au Sénégal (2004-2019) .......................... 114
La démocratie au service de la distribution documentaire ................................................... 114
La pensée écologique de l’identification .............................................................................. 122
- La Carte d’identité numérisée d’Abdoulaye Wade : du vote à l’identité ................... 122
- La Carte biométrique de la CEDEAO de Maky Sall : de l’identité au vote ................. 127
La biométrie au travail : le principe de la liste électorale extractive ...................................... 137
Conclusion .......................................................................................................................... 144
PARTIE 2. GOUVERNER LE VOTE PAR L’INFORMATION (KENYA) ................. 148
Chapitre 4. Histoire de la numérisation du vote au Kenya (2002-2017) ............................. 150
Le problème du résultat du vote : produire, publier et déclarer sous contrainte ................... 151
Les technologies de vote avant les violences interethniques de 2007-2008 ......................... 155
- 2002 : Renforcer l’infrastructure de communication .............................................. 155
- 2007 : Multiplier l’information électorale ................................................................ 160
L’après-crise : renaissance d’une institution moderne ........................................................ 169
Kenyan Integrated Election Management System (KIEMS) : numériser à la source ............... 181
Conclusions ........................................................................................................................ 189
Chapitre 5. Démonstrations de démocratie ................................................................... 193
La démo électorale : une mobilisation électorale multifonctionnelle ................................... 194
Démonstration 1. La vérification biométrique des électeurs ................................................ 197
- L’agent vérifie l’électeur ......................................................................................... 199
- Les électeurs vérifient leurs propres données ........................................................ 202
- L’IEBC organise une interaction électeurs-machines ............................................. 204
- Les institutions forment les agents à la machine .................................................... 206
- Les techniciens mobilisent l’électorat pour vérifier le réseau technique ................. 209
- La vérification par le bas : les citoyens vérifient le travail des institutions ............... 211
Démonstration 2. Les applications de gestion du vote ......................................................... 214
- Les petites mains de l’informatique électorale ....................................................... 215
- Les scénarios techniques dans le vote ................................................................... 218
Electronic Voter IDentification (EVID) : identifier les électeurs ir/réguliers ................... 220
Restults Tranismission System (RTS) : orienter vers un bon calcul ............................... 225
- Inclure le public savant dans la conception de la technologie ................................ 227
Démonstration 3. La simulation du Results Transmission System ....................................... 232
- Un public privilégié ................................................................................................. 234
- Le démonstrateur assassiné .................................................................................. 238
- Démonstration d’insécurité .................................................................................... 239
- Démonstration de dépendance .............................................................................. 240
Conclusion .......................................................................................................................... 241
PARTIE 3. INFRASTRUCTURES, POUVOIRS ET CONTESTATIONS
(SENEGAL ET KENYA) ................................................................................................ 246
Chapitre 6. Entre controverse et contestation électorale ............................................... 250
La controverse au Kenya en 2017 ......................................................................................... 250
- Se préparer à la controverse ................................................................................... 251
- Le jour du vote : la réception des premiers résultats ............................................... 254
La contestation au Sénégal en 2019..................................................................................... 258
- Avant du vote : contester le détournement des infrastructures de l’État ................. 259
- Après le vote : une contestation qui ne prend pas ................................................... 262
Souveraineté électorale numérique ..................................................................................... 262
- Première configuration : gouverner la biométrie par l’entreprise ............................. 263
- Deuxième configuration : gouverner la biométrie par l’expertise ............................. 267
Conclusion .......................................................................................................................... 270
Chapitre 7. Gouverner l’alternance ............................................................................... 274
Émeutes et informatique (1980-1990) .................................................................................. 275
- Contester par les instruments ................................................................................ 275
- Gouverner par les instruments ............................................................................... 278
Les années 2000 : multiplier les instruments, déplacer le débat public ............................... 281
- Cartes biométriques et crise politique au Sénégal .................................................. 281
- L’audit du fichier électoral : un instrument politique ambigu .................................. 283
- L’informaticien comme figure de vérité .................................................................. 288
- La production sociotechnique de l’échec électoral au Kenya ................................. 291
Conclusion .......................................................................................................................... 302
Conclusion générale .................................................................................................... 306
- La promesse sociotechnique dans le vote .................................................................. 307
- L’émergence de l’industrie numérique pour la gouvernance ....................................... 309
- Deux modèles de réforme et de conflit politique ......................................................... 311
- Réformer l’État par les bases de données ................................................................... 313
- Politiques multifonctionnelles .................................................................................... 315
- Gouverner le débat public ........................................................................................... 316
ANNEXES ........................................................................................................ 319
Annexe 1 : Liste des agences de l’aide au développement/à la démocratisation .................. 319
Annexe 2 : Liste des sociétés d’informatiques et de biométrie ............................................. 319
Annexe 3 : Liste des entretiens ............................................................................................. 321
Annexe 4 : Liste des observations ........................................................................................ 326
Annexe 5 : Table des figures ................................................................................................. 328
Annexe 6 : Table des encadrés ............................................................................................. 332
Bibliographie ....................................................................................................................... 333
Introduction : Les nouvelles figures du politique
Les machines à voter sont désormais des figures proéminentes de la vie publique en Afrique. Un ensemble hétérogène d’acteurs, organisés autour du vote, les mobilise à des fins diverses. Les majorités parlementaires légifèrent autour de ces dispositifs pour promouvoir des politiques modernistes (Markò 2016; Rader et Périer 2016; Debos 2021a). Les institutions électorales1 les mettent en scène (Rosental 2019; Latour et Weibel 2005) (Figure 1)2 pour convaincre les électeurs de participer à un vote conforme à la loi, tout en démontrant la volonté de faire de la démocratie (Coles 2004; 2007; Guilhot 2005).
1 Les pays subsahariens organisent les élections de deux principales façons. Une majorité de pays les organisent par le biais d’organes indépendants, souvent controversés, appelés Commissions électorales nationales indépendantes ou autonomes (CENI ou CENA). Une minorité de pays, dont le Sénégal, organise le vote par le biais de départements spécialisés au sein du ministère de l’Intérieur (Gazibo 2006; Makulilo, Ntaganda et Away 2016; Zekeria Ould Ahmed Salem 2002). De nombreuses élections sont organisées selon des modèles intermédiaires entre ces deux pôles. Pour une description de l’administration du vote au Kenya et au Sénégal, voir « Choix des terrains ».
2 Nation « New electoral kits to speed up results release », 15 avril 2017. Au centre, Wafula Wanyonyi Chebukati, président de l’Independent Electoral and Boudaries Commission (IEBC), à sa droite Consolata Nkatha Bucha Maina, sa vicé-présidente, et à sa gauche le PDG Ezra Chiloba.
Figure 1. Les dirigeants de la commission électorale du Kenya présentent à la presse les tablettes de vote qui viennent d’arriver à Nairobi (15 avril 2017)
Les gouvernements établis cherchent à le mobiliser pour matérialiser la légitimité de leur gouvernance (Figure 2)3. Les oppositions politiques s’appuient sur les machines à voter pour mobiliser massivement les électeurs autour de questions et de matériels controversés (Eyenga 2023a; Marres et Lezaun 2011). Elles les mobilisent autour de théories sur la fraude électorale – désormais informatique - qui permettraient aux gouvernements de rester au pouvoir plus longtemps qu’ils ne le devraient. Les bases de données des institutions électorales – qu’il s’agisse de celles qui recensent les électeurs ou de celles contenant les résultats du vote – sont considérées comme des terreaux de pouvoir : elles sont des lieux de production générative de l’autorité politique. Au sein des bases, des agents tiers risquent de s’infiltrer, y introduire des algorithmes permettant de produire de chefs d’État élus par ordinateurs (Passanti et Pommerolle 2022; Odote et Kanyinga 2020).
3 La personne à gauche de la vignette est Uhuru Kenyatta, président du Kenya de 2013 à 2022 et candidat sortant lors de l’élection de 2017 (élection qui constitue le cœur de cette thèse). À droite, on reconnaît l’avocat Pheroze Nowrojee, membre de l’équipe juridique représentant Raila Odinga, principal candidat de l’opposition, lors du procès portant sur les résultats de cette élection. Dans cette vignette, ils incarnent deux camps opposés, chacun en quête d’une formule mathématique et informatique susceptible de garantir la légitimité d’un récit autour du vote. La vignette, intitulée Legitimacy Formulae (2017), est l’œuvre de Gado, célèbre caricaturiste kényan.
Figure 2. Le président Uhuru Kenyatta et l’avocat Pheroze Nowrojee tentant de décrypter la legitimacy formulae pendant la controverse juridique qui a suivi la proclamation des résultats d’août 2017 au Kenya
Les allégations de fraude électorale informatique traduisent, d’un côté, des doutes - formulés en termes techniques - sur la source de l’autorité des élus. D’un autre côté, elles catalysent la diffusion du jargon et des notions propres à l’informatique, auprès de la population. Invoquée lors des manifestations de rue organisées pour contester le piratage du système informatique des institutions (Agbu 2016) et revendiquer l’ouverture des serveurs (Amoah 2019; Omwoha 2022), dans le but de dévoiler la « vérité électorale »4, l’informatique est une présence permanente et normalisée au sein du débat politique et électoral. Les citoyens, désormais familiers de l’ingénierie du vote, maîtrisent ce nouveau vocabulaire politique : ils discutent du fonctionnement de tel ou tel algorithme de piratage, de la manière dont les configurations matérielles des technologies excluent des franges précaires des populations, des géographies occidentalocentrées des clouds (Carnino et Marquet 2018; Ensmenger 2021)5, mettant à mal la souveraineté des États africains. Les citoyens critiquent aussi les choix des fournisseurs des infrastructures, qu’ils soient français ou coréens, discutent des trajectoires mondiales des données numériques, tout en se demandant si les vendeurs respectent leur vie privée ainsi que la souveraineté numérique du peuple sur les bases de données électorales (Figure 3)6.
4 Marie-Emmanuelle Pommerolle « ‘Truth is contained in the servers’: electoral truth and the production of sovereignty in times of technology », Culture and Technologies of 2017 Kenyan elections. Les recherches sur les conditions matérielles de la production publique de la « vérité électorale » - production de règles et d’un accord autour duquel les acteurs s’entendent pour reconnaître une vérité électorale partagée - sont au cœur d’un virage matérialiste de la sociologie africaniste. Réalisé à partir de 2016, autour du numéro de Politique Africaine « La matérialité du vote » (2016) coordonné par Marie-Emmanuelle Pommerolle (Paris 1-Phanthéon Sorbonne), Sandrine Perrot (Science Po-CERI) et Justin Willis (Durham University), la question est aujourd’hui au cœur de l’ANR VERELECT « La fabrique de la vérité électorale. Controverses nationales et circulation internationale « (2021-2024) coordonnée par Hélène Combes (Science Po-CERI).
5 The Star, « NASA tallying centre in Kenya and clouds, not Tanzania », 24 juillet 2017.
6 TV5Monde, « RD Congo : test des boîtiers de vote électronique », 19 décembre 2023. Au sujet des machines à voter en RDC, voir les travaux de Ebuteli, institut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence. Voir, « De la biométrie à la machine à voter. Analyse de deux décennies d’innovations technologiques dans les élections en République démocratique du Congo (RDC) », août 2024 ; et « Quelle crédibilité pour un fichier électoral sans registre complet de la population ? » janvier 2025.
L’informaticien émerge dans cette configuration comme une figure contestée de la vérité électorale. Se situant à l’interface entre le travail de coulisses et celui de la scène du vote (Bennani-Chraïbi 2005), les informaticiens sont invités à apparaître lors des conférences de presse, des émissions télévisées et devant les tribunaux pour rassurer les électeurs, soutenir telle ou telle vérité, décrypter, interpréter de nouvelles architectures électorales. Au même titre que les figures de la lutte contre la corruption (Wrong 2009; Bachelard 2010), les informaticiens deviennent des protecteurs de la justice et sont si imbriqués dans le jeu du pouvoir que celui-ci peut leur coûter la vie7.
Il semblerait, ainsi, que le débat politique se déroule dans le contexte d’une « démocratie technique » singulière (Callon, Lascoumes et Barthe 2001) inexplorée par les études sociales de la science (STS), dont la spécificité est la participation de nouveaux profanes – citoyens, électeurs, hommes politiques, représentants d’institutions – aux débats sur les technologies de l’informatique se déroulent dans le cadre de la participation à la vie politique et de la fabrique de la démocratie parlementaire. Que dire de la démocratisation des savoirs techniques dans le cadre de la démocratie représentative ? D’où vient cette présence technique8 ? Que nous apprend l’inflation des instruments (Boudia 2014), des métiers et des industries numériques sur l’autorité politique et l’exercice du pouvoir en postcolonie (Mbembe 1995; 2000b) ?
7 John Walubengo, « Fare thee well, Chris Msando », 7 août 2017; Nanjala Nyabola, « The murder that shook the Kenyan elections », 1 août 2010.
Figure 3. Un débat entre des électeurs et une agente électorale au sujet de la machine à voter, autour d’une machine à voter en République Démocratique du Congo (RDC)
Les études sociales des sciences et des techniques se sont intéressées à la controverse autour des machines à voter à l’occasion de la crise électorale américaine des années 20009, clôturée par l’intervention de la Cour suprême (Lacorne 2007) établissant la victoire du républicain George W. Bush sur le démocrate Albert Arnold Gore. En raison d’une marge de victoire étroite [trop étroite pour l’appareil de mesure utilisé (Michael Lynch 2001a)] et après que les médias ont rendu visible l’incertitude en déclarant successivement l’un et puis l’autre président élu, le pays a connu un mois de controverse. Au cours de ce mois, la fiabilité du système de vote a été remise en question par un large éventail d’acteurs. Les institutions n’ont pas été en mesure de déterminer qui avait effectivement remporté le vote, tout en mettant en évidence le rôle actif des machines à voter dans la détermination des votes qui comptent le plus et de ceux qui comptent le moins10.
8 La notion de présence technique est une reprise de Présence Africaine, revue fondé par Alioune Diop (1947) aujourd’hui maison d’édition homonyme. Le titre, destiné à souligner la présence africaine dans la pensée intellectuelle mondiale, est utilisé ici pour appuyer mes propos : évoquer les jeux d’absence et de présence autour des figures du pouvoir politique en Afrique, des lieux de pouvoir non personnifiés par des êtres humains. La notion de présence évoque les formes d’organisation, de « commandement » (Mbembe 2000a) et de gouvernement de la société qui découlent d’infrastructures matérielles et techniques et s’exercent donc de manière partiellement autonome et relativement détachée des acteurs humains.
9 Le vote dans les années 2000 a ainsi été étudié par des chercheurs de renoms tels que Theodore Porter ; l’équipe de Sheila Jasanoff dans un numéro dédié de Social Studies of Science dans lequel interviennent Susan Leigh Star et Geoffrey Bowker (2001). Parmi les auteurs français, citons Éric Brian (2001) et Olivier Ihl (2003). La France est également le terrain d’études critiques sur les machines à voter et l’informatique électorale menées principalement par Nathalie Dompnier, Pierre-Yves Baudot et Bouchra Daoudi (Dompnier 2002; Daoudi 2021; Baudot 2014a; 2011).
10 Les États à fort taux d’électeurs pour Gore, qui étaient les États à fort taux de populations racialisées, disposaient de machines à voter de mauvaise qualité qui ont produit de nombreux votes, classés plus tard comme nuls du fait que la machine n’avait pas proprement décollé les morceaux de papier sur le bulletin électoral (les fameux hanging chads) qui exprimaient le choix de l’électeur en faveur d’Al Gore.
Or, quiconque connaît l’Afrique et l’Amérique latine sait à quel point ce scénario correspond à la trajectoire normale de la production de l’autorité politique. En ces contextes, l’élection n’est qu’un des éléments impliqués dans le processus plus large et plus complexe de sélection des dirigeants11, qui ne se conclut qu’après un passage obligé par la controverse. Cependant, les études sur la controverse électorale des années 2000 soulignent l’étonnante exceptionnalité de la question, non seulement pour l’histoire des États-Unis, mais aussi pour la sociologie des sciences et la science politique elle-même. L’exceptionnalité de la controverse nord-américaine s’expliquerait par le fait que cette élection défiait la norme : en temps normal, les institutions et les publics font confiance aux chiffres ; au fonctionnement discret des machines et des infrastructures ; ne remettent pas en question de manière continue les intentions, les politiques et le rôle actif qu’elles jouent dans la production du résultat du vote (Michael Lynch 2001b; Brian 2001; Carson 2001). Si l’élection de Bush a été un évènement important pour la science, qu’en est-il des Suds ? Des terrains où les mobilisations pour la démocratie passent par les infrastructures (Von Schnitzler 2016), tout en les mettant en visibilité de manière permanente ? Des élections où ni les chiffres ni les machines n’ont suffisamment de « charme » (Brian 2001, p. 54) pour attester l’autorité du gouvernement et de l’État à gouverner ? Là où les instruments, les institutions, les lois et les experts sont régulièrement contestés, car perçus comme ouvertement politiques ? Que révèle une crise électorale qui perd son caractère exceptionnel ? Que nous apprend donc le vote en Afrique sur l’autorité politique et ses rapports avec l’autorité technique ?
11 Cette approche du vote est portée par les travaux de Rémy Bazenguissa-Ganga (2015) autour du séminaire « Approche narrative des élections : construction à partir des cas africains », EHESS, et du projet de création d’une base de données numérique pour une anthropologie des élections EleQta. Voir également les travaux classiques en sociologie électorale africaniste (Hermet, Rouquié et Linz 1978; Bennani-Chraïbi 2005).
Numériser le vote : technologies électorales et citoyenneté biométrique
Une littérature normative abondante, ainsi qu’un ensemble tout aussi vaste de pratiques administratives et industrielles, considère la numérisation du vote - et de l’administration publique en général - comme une étape nécessaire vers un État plus efficient et proche des citoyens12. En distribuant des équipements informatiques (des tablettes, des téléphones) aux différents groupes de personnes de l’échelle administrative (agents et citoyens), et en développant des logiciels ainsi que des interfaces au sein des services, le numérique est pensé pourvoir fluidifier les relations sociales, les libérer des choix partisans et modérer les tensions exacerbées autour du système de désignation des gouvernants. Cette compréhension du numérique est revisitée par une vaste littérature critique portant tant sur les pays du Nord que sur ceux du Sud13. Ces derniers constituent néanmoins des terrains privilégiés pour l’étude critique du numérique. Dans les pays du Sud, l’inflation des instruments modernistes, technicistes, et financiers de la gouvernance coexiste avec des situations populaires de contestation et de critique politique, parfois radicale (Baller 2021; Awenengo Dalberto et Banégas 2021; Banégas et Cutolo 2024). Cette tension entre la modernité et la crise remet en cause, de manière évidente, la doxa positiviste de l’administration numérique14.
12 Pour la littérature normative en sciences de l’informatique et science politique, voir notamment (Achieng et Ruhode 2013; Maphunye 2019; Adeyinka et Olasina 2012; Asante et Adams 2019; Micheni et Murumba 2018). Les organisations multilatérales et les agences de coopération historiquement engagées dans l’assistance électorale en Afrique (le Programme des Nations Unies pour le développement, la Commission européenne, l’Organisation internationale de la Francophonie) ont publiés un corpus de rapports sur les technologies numériques dans le vote. Ces publications ont eu lieu notamment entre 2007 et 2017, et matérialisent l’intérêt croissant pour ce domaine ainsi que la volonté de règlement la technicisation du vote. Après 2017, les agences s’engagent de moins en moins dans les technologies électorales au profit de l’intérêt croissant vers la biométrie. Cette dernière prend, à fur et à mesure, le pied sur les technologies électorale en cadrant la nécessité de solutions de numérisation plus globales du service public dont les « registres des populations » et les Digital Public Infrastructures (DPI). Pour une réflexion à ce sujet, voir « L’émergence de l’industrie numérique pour la gouvernance ».
13 Pour la littérature en STS et en sociologie sur la gouvernance, l’État électronique et l’État plateforme, voir notamment (Gaudillère 2008; Dagiral 2011; Alauzen 2019a; 2019b; Puech 2021; Mabi 2022; Li Vigni et Blanchard 2022).
14 Trois projets de recherche ont, entre autres, exploré cette tension entre les instruments de la bonne gouvernance et les contestations. Voir, « Identité, identification et bureaucratisation en Afrique subsaharienne (XIXe-XXIe siècle). Pouvoirs, matérialités, subjectivation (2015 – 2018 - Séverine Awenengo Dalberto) ; l’ANR PIAF sur « La vie politique et sociale des papiers d’identification en Afrique (2016 - 2019) et « La bureaucratisation des sociétés africaines » dirigé par Susann Baller, dont j’ai été partie de 2018 à 2021.
Les études sur la biométrie électorale soulignent que la promesse d’une élection sans fraudes et ni conflits, se tenant quelque part au-delà de l’action humaine, n’est jamais réalisée (Debos 2023)15. Documentant le chevauchement entre les contestations politiques et la modernisation de l’appareil administratif, la littérature fait apparaître, dans plusieurs pays, l’exacerbation des conflits autour des pratiques électorales et de distribution des droits citoyens (Obame 2021; Zekeria Ould Ahmed Salem 2018; Debos 2016; 2018; Banégas et Cutolo 2024; Awenengo Dalberto et Banégas 2021). D’autres études soutiennent que les instruments déplacent les pratiques de la fraude électorale (Amoah 2019; Afolabi 2020; Golden et al. 2015; Nwangwu, Onah et Otu 2018), les stratégies des partis à d’opposition pour remettre en discussion la légitimité des ceux au pouvoir (Odote et Kanyinga 2020), ainsi que la capacité des instances traditionnelles de l’observation électorale à dénicher la fraude (Cheeseman, Lynch et Willis 2019). L’historiographie sur l’État biométrique (Breckenridge 2014b) illustre qu’il s’agit d’une forme de gouvernance se basant sur un dispositif antifoucauldien de savoir sur les populations. Différemment de son prédécesseur, l’État biométrique ne se base pas sur la production d’un savoir épais, qui vise la gouvernance des comportements et des corps (Foucault 1976). Il s’agit, plutôt, d’une gouvernance se basant sur la production d’un dispositif de savoir statistico-mathématique, visant la gouvernance de la force de travail et l’exclusion des droits civiques (Breckenridge 2012; Weitzberg 2015). Dans la continuité de cette littérature, des études plus récentes illustrent comment la numérisation des documents d’identité dégrade les conditions d’accès à la citoyenneté et au vote plutôt que de les favoriser (Eyenga, Omgba et Bindzi 2022; Amoah 2019; Cheeseman, Lynch et Willis 2019; Masiero et Arvidsson 2021; Manby 2021; Okunoye 2024)16. Un autre corpus se penche sur l’étude des technologies électorales et biométriques à l’échelle internationale et géopolitique. Les autrices défendent l’idée selon laquelle ces instruments incorporent une nouvelle forme d’« aide à la démocratisation »17, se caractérisant par l’intervention indirecte (Debos 2021b; Katja Jacobsen 2020). Les bailleurs de fonds, en perte de légitimité vis-à-vis des États bénéficiaires, mettent en avant une intervention dans les pays par les marchés. Ainsi, le financement et l’achat des infrastructures numériques apparaissent comme une forme de présence moins directe ou politique (Larkin 2013; Ferguson 1994) – et donc moins contestée - au sein des affaires publiques des États africains. Si cette forme d’intervention se présente comme moins directe, elle s’inscrit néanmoins en continuité avec les formes classiques du gouvernement des populations et des territoires (Foucault 1981; 2004). Les infrastructures numériques constituent, en ce sens, un nouvel arsenal de gouvernance du politique : elles « gouvernent le vote »18, en proposant des lectures technicistes de la notion de « démocratie »; en mettant en avant certains problèmes plutôt que d’autres (Katja Jacobsen 2020; Debos 2021b). Vues à l’échelle transnationale, les technologies électorales et biométriques semblent renforcer les structures mondiales de pouvoir (Katja Jacobsen 2020), par la continuité de l’action des industries du numérique avec la géographie impériale (Madianou 2019; Debos et Desgranges 2023).
15 Pour une réflexion à ce sujet, voir « La promesse sociotechnique dans le vote ».
16 À ce sujet, voir la thèse en préparation de Boubacar Diagana, « La biométrie dans l’identification civile en Afrique : Mauritanie et Côté d’Ivoire. Sociologie politique de l’identité et de l’effacement de la citoyenneté à l’ère des systèmes biométriques d’identification », Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.
17 Tout au long de cette thèse, l’« aide à la démocratisation », comme l’« aide au développement », doit être comprise dans l’ambiguïté originelle du terme, mise en évidence notamment par les travaux de Philippe Marchesin (2021). L’aide, en tant qu’institution et ensemble d’échanges visant à gouverner les relations internationales, consiste en diverses formes d’intervention, notamment financières, par le biais de prêts bancaires du pays donateur aux pays bénéficiaires. L’expression « aide au développement de la France » souligne la manière dont cette formule semble suggérer qu’il s’agit à la fois d’un financement qui bénéficie au pays récipiendaire et d’une action financière qui contribue au développement économique de la France, pays fournisseur de l’aide. Pour une réflexion plus détaillée sur cette inversion sémantique de la notion d’aide, voir l’introduction de l’ouvrage de Marchesin. La même inversion opère dans le domaine, moins étudié en cet angle, de l’« aide à la démocratisation états-unienne ». Ce système, similaire dans sa logique de gouvernance des relations internationales, est historiquement mis en place par les Etats-Unis à partir de la seconde moitié du XXe siècle, par le biais des fondations d’aide à la démocratisation. En ce sens, l’aide peut être vue comme une intervention dans les pays du Sud visant, à renforcer la démocratisation des États-Unis plutôt que dans les pays bénéficiaires.
18 La notion, largement mobilisée dans cette thèse, dérive de l’article de Hélène Combes et Gabriel Vommaro (2017)« Gouverner le vote des ‘pauvres’ ». Les auteurs y étudient la manière dont les agences multilatérales et les experts électoraux établissent un dispositif de gouvernance du vote des classes populaires au Mexique, liant la qualité de la démocratie au lien pauvreté – clientélisme. Ce dispositif déplace ainsi l’attention sur l’évaluation du comportement des classes populaires plutôt que de le concentrer sur les lieux du pouvoir. Les études de Marielle Debos et Katja Jacobsen (2021b; 2020) offrent une approche comparable du rôle de la biométrie dans le vote. Je développe ce point notamment dans les chapitres sur le Kenya, qui offrent des explications détaillées sur la manière dont les technologies numériques, par le travail d’encadrement et de correction des comportements des utilisateurs, déplacent la responsabilité de la justice électorale sur les populations, en l’éloignant des élites. Voir notamment, « Chapitre 4. Histoire de la numérisation du vote au Kenya (2002-2017) » et « Chapitre 5. Démonstrations de démocratie ».
Pratiques et infrastructures de la démocratie
Dans cette thèse, en m’inscrivant dans cette littérature, j’apporte une perspective ancrée dans les études sociales des sciences et des technologies (STS). Cette perspective est lacunaire dans les études sur les élections et les formes de décision collectives (en raison de la division classique du travail académique entre les STS et les sciences politiques) et d’autant plus dans les contextes du Sud. Une telle perspective est, toutefois, nécessaire en raison de la spécialisation croissante des infrastructures électorales et de l’identification citoyennes, ainsi que des instruments du gouvernement et de l’action publique19. Si la technicisation de l’action publique est un phénomène global, elle est particulièrement visible dans les Suds, où l’appareil gouvernemental s’est construit depuis les indépendances des années 1960 en collaboration avec les acteurs de l’informatique commerciale20. En ce sens, l’étude de gouvernance et des procédures de production de l’autorité politique nécessitent une perspective analytique capable de prendre en compte sa dimension matérielle et infrastructurelle. Il s’agit, en autre, de comprendre les logiques internes aux technosciences, aux marchés, et des aux instruments dérivant des industries numériques. Les acteurs et les entreprises venant du monde du numérique constituent désormais un nouveau champ de l’action publique (Bourdieu 2012; Bigo 2020a) qui possède sa propre culture (Cardon 2019), ses propres stratégies politiques et d’affirmation, ses propres concurrents (Didier et Pellegrino 2013), ses modèles économiques (Guyer 2016; Cardon et Casilli 2015; Yahyaoui 2021), ses structures de travail et ses réseaux d’approvisionnement (Passanti 2025). Regarder le vote à travers les yeux des industries numériques (Tréguer 2019), c’est comprendre comment leurs valeurs et leurs visions du monde circulent et transforment l’institution électorale, l’État et la manière dont les institutions engagent les populations21. Ainsi, il s’agit de comprendre comment les infrastructures numériques contribuent à façonner de nouveaux liens entre les gouvernants et les gouvernés.
19 Le domaine interdisciplinaire des Sciences, Techniques et Société (STS) s’est constitué en rupture avec les sciences sociales classiques (en particulier la sociologie et les sciences politiques) qui ont longtemps négligé la dimension politique des sciences et des technologies, les considérant comme des domaines situés quelque part au-delà de la société. Si la spécialité des STS réside dans l’étude de la politique en dehors des lieux traditionnels du pouvoir, il convient néanmoins - et notamment au sujet de l’étude de la gouvernance - de renouveler la symétrie de l’étude sociale des S&T aux champs classiques du pouvoir. Il s’agit, d’un côté, d’une priorité pour les STS elles-mêmes qui ont intérêt à ne pas limiter ses approches à leurs terrains traditionnels. De l’autre, c’est aussi une priorité pour les sciences politiques et la sociologie qui s’intéressent à l’État, au vote, à l’administration publique, aux partis politiques, à la campagne électorale, à la mobilisation populaire et aux forums de délibération. Ces domaines sont aujourd’hui des terrains d’importants développements, de marchés et d’industries technoscientifiques prennant en charge celles que pendssnt longtemps on été des spécialisation de groupes d’acteurs travaillent au-delà des industries. Dans ce sens, les technologies électorales et biométriques constituent un terrain privilégié pour observer la technicisation croissante des appareils de gouvernance du politique. Le besoin croissant d’un dialogue entre STS et science politique est particulièrement visible dans ce champ, à travers des publications provenant majoritairement du monde de la science politique et de la sociologie classique, tandis qu’une minorité émane de formations en STS. Indépendamment de leur discipline d’origine, les auteur·e·s mobilisent des concepts issus des STS — souvent réappropriés — tels que la “controverse”, la “promesse technoscientifique”, les “technopolitiques”, le “solutionnisme”, la “boîte noire” ou encore la “participation matérielle”. Pour ces travaux, on peut se référer aux recherches de Georges Macaire Eyenga (2023a), Marielle Debos (2018; 2023), Collins Odote et Karuti Kanyinga (2020), ainsi que Cheeseman et al (2019). La mobilisation de ces concepts souligne à la fois la nécessité d’un croisement entre STS et science politique, mais surtout la nécessité et l’intérêt croissante des STS pour les Suds. Sur ce point, voir (Quet, Kleiche-Dray et Dumoulin Kervran 2024; Quet et al. 2025).
20 À ce sujet, voir « La longue durée de la gouvernance informatique ».
Plus précisément, la thèse mobilise trois corpus de littérature issus des STS. En premier lieu, les études sur les infrastructures informatiques et numériques, ainsi que sur les systèmes de classification qui en découlent (Star 1999; Bowker et Star 2000; Pelizza 2016; Dumitrica et Wyatt 2015), et les études sur la maintenance et le travail quotidien des données (Jérôme Denis 2018). Ces derniers se rapprochent, dans leurs méthodes comme dans leurs résultats, de l’anthropologie de l’État et des bureaucraties en Afrique (Bierschenk et Olivier de Sardan 2014; 2019), qui sont donc envisagées conjointement dans cette thèse. En deuxième lieu, les études sur technologies en relation avec leurs publics et usagers. Ces études recoupent à la fois la littérature sur la manière dont les outils définissent et mettent en scène les qualités des usagers (Akrich 2006; 2010), constituent et gouvernent les publics (Marres et Lezaun 2011; Rosental 2002). Ainsi que les travaux sur l’État numérique (Mabi 2022), la plateformisation du politique (Li Vigni 2022), le rôle des instruments sur la forme et le contenu de la classe dirigeante (Kelty 2008a; 2008b; 2014; Lemoine 2016; 2022a). En troisième lieu, la thèse mobilise les études postcoloniales de la science et de la technologie (Warwick Anderson 2002; Harding 2011). Ce corpus souligne la contribution active des contextes postcoloniaux – des Afriques, de ses terres et populations - aux appareils scientifiques, techno-industriels, et aux instruments de gouvernance de l’Occident (Schiebinger 2005; Inikori 2002; Breckenridge 2014b). L’ensemble de ces littératures sont ici croisées avec deux littératures qui sont au cœur de l’argumentaire de thèse : les études sur l’aide au développement de la France, notamment dans la période de sa conversion techniciste qui suit la crise des empires coloniaux (Marchesin 2021; Meimon 2007; Pacquement 2010) ; et ceux sur le « champ transnational » de la gouvernance et de la démocratie (Guilhot 2005; Deforge 2019; Coles 2007; 2004) de matrice nord-américaine et onusienne. Ces corpus sont en grande partie gardés séparés pour des questions à la fois disciplinaires (développement vs démocratie) et de terrain d’enquête (monde francophone vs anglophone). Ces deux littératures sont combinées dans cette thèse pour soutenir l’idée que développement et démocratie répondent aux mêmes exigences éthiques des anciennes puissances coloniales pour justifier leur présence dans les politiques des autres : l’aide au développement est à la France, ce que la promotion de la démocratie est aux États-Unis.
21 À ce sujet, je prépare une contribution à l’ouvrage collectif dirigé par Christophe Le Digol, Émilie Rosenblieh et Christophe Voilliot, intitulé Le geste du vote, à paraître en 2026. L’ouvrage – qui rassemble des contributions issues d’un cycle d’ateliers tenu entre 2022 et 2024 – met en avant des perspectives sur les pratiques, les gestes, ainsi que sur les instruments, les objets et les matériaux, qui s’organisent et qui organisent les formes de décision collective.
En se basant sur ces littératures, la thèse émet l’hypothèse d’une relation étroite entre l’institutionnalisation de la démocratie et de la citoyenneté postcoloniale, et le développement des industries numériques mondiales, y compris les industries biométriques et informatiques intégrées dans l’aide au développement et la démocratisation. La notion de « pratiques et infrastructures de la démocratie » vise à proposer une compréhension pragmatique de la démocratie comme un ensemble de pratiques situées et matérielles (Birkbak et Papazu 2022; Guilhot 2005; Coles 2007), fondées sur le travail quotidien des personnes et des instruments employés au sein des institutions publiques responsable de la participation citoyenne. Ces activités, réalisées au jour le jour, sont générées sur la base des gestes et pratiques quotidiennes, ayant lieu par l’intermédiation des ordinateurs, interfaces et systèmes informatiques. Ces activités participent à la construction des infrastructures qui sous-tendent et soutiennent une multiplicité de théories politiques sur la manière dont l’État, les institutions et d’autres acteurs sociaux devraient intervenir pour réformer la société. Bien que ces pratiques soient situées et matérielles, elles sont également transnationales, standardisées et s’appuient sur des chaînes de relations sociales et d’approvisionnement à grande échelle (Tsing 2009). Elles sont inscrites au sein de pratiques et de réseaux de marché. Parmi les « pratiques et infrastructures de la démocratie » les plus évidentes, figure la distribution du droit à la citoyenneté par le biais des cartes d’identité, ainsi que l’attribution du droit de vote par le biais des cartes d’électeur. Les droits citoyens sont indissociables de leur forme matérielle et sont donc intégrés à un réseau de production marchande et industrielle. La fabrication des droits citoyens implique la production et la maintenance d’une infrastructure nationale dédiée à la production de l’instrument « carte », reposant sur un ensemble de relations internationales entre l’administration locale et le marché mondial des systèmes d’information. Ce vaste système d’approvisionnement participe à l’établissement des relations humaines – commerciales, marchandes, institutionnelles - qui définissent les multiples formes de démocratie dans lesquelles nos sociétés existent.
La principale qualité de l’approche de la démocratie sous l’angle des pratiques matérielles est, d’une part, de mettre l’accent sur la multiplicité des théories politiques qui circulent sur les infrastructures informatiques de la démocratie. D’autre part, cela permet de lire le lien entre la démocratie en tant que pratique politique et en tant que pratique de marché. La thèse soutient qu’au Kenya et au Sénégal, l’établissement des pratiques de démocratie et de citoyenneté des années postindépendance s’est produit à travers et en parallèle avec des formes de valorisation industrielle de la vie civique. Par conséquent, la numérisation et cette dimension matérielle sont inscrites dans l’ADN de la démocratie et de la participation électorale.
Choix des terrains
Pour explorer cette hypothèse, je m’appuie sur une enquête comparative menée de février 2017 à février 2022 autour du développement et recours aux technologies numériques dans les élections au Kenya et au Sénégal. L’approche comparative a pour visée de fournir une lecture transversale des élections (Quantin 2004; Otayek 1998), qui permet d’analyser les différentes trajectoires nationales tout en tenant compte de la dimension standardisante de l’industrialisation numérique du vote. Elle permet une lecture transversale du rapport entre la technicisation et la « mise en crise » (Aguiton, Cabane et Cornilleau 2019; Bonnecase 2011) du vote en des contextes différents. En autre, elle permet d’étudier les circulations continentales des technologies de vote22 (ici entendu comme des modèles itinérants et hégémoniques de gouvernance de l’alternance). Le choix de deux terrains éloignés tel que le Kenya et le Sénégal permet d’analyser de manière comparative deux formes dominantes de gouvernance transnationale du vote en Afrique : celle de la France en Afrique de l’Ouest et Centrale, et celle des États-Unis, s’exerçant notamment en Afrique de l’Est. Les deux terrains sont éloignés à plusieurs égards. D’abord en matière de géographie et d’histoire politique. Par leur situation géographique aux confins de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique de l’Est, les deux pays jouent un rôle géopolitique important. Ils sont donc ciblés pour leurs sphères d’influence respectives, et sont également des terrains de technicisation du vote très poussée. Deuxièmement, ce sont aussi des terrains éloignés en matière de gestion des élections. Au Sénégal, les élections sont gérées en interne par le ministère de l’Intérieur à travers la Direction générale des élections, dont le travail est supervisé par une Commission électorale autonome, donc externe au gouvernement. Au Kenya, les élections sont gérées par une Commission électorale autonome - l’Independent Electoral and Boundaries Commission (IEBC) - dont l’indépendance est toujours en débats. Menée par un financement externe, l’institution vise la création des conditions d’une autonomie dans le champ de la gestion du vote. L’IEBC est responsable de l’organisation matérielle des élections depuis 2011, après avoir pris le relais de la Commission électorale indépendante intérimaire (IIEC, 2009-2011), mise en place après la crise postélectorale de 2007-2008 et la dissolution inconstitutionnelle de la Commission électorale du Kenya (ECK), active depuis l’ère Daniel Arap Moi. La décentralisation de l’organisation matérielle des élections vers les soutiens est un mouvement qui a démarré principalement sur le continent autour des années 1990 (Gazibo 2006; Makulilo, Ntaganda et Away 2016).
22 À ce sujet, voir « L’émergence de l’industrie numérique pour la gouvernance ». Les perspectives sur la circulation des savoirs et des dispositifs de vote sont aujourd’hui portées notamment par le réseau « Les ‘sciences’ électorales. Expertises, dispositifs et circulations des savoirs sur les élections » récemment constitué autour du « séminaire d’Amiens », 28 – 29 mars 2024.
L’enquête s’appuie sur un travail de terrain ethnographique nécessaire pour saisir la dimension quotidienne, ancrée au sein de la vie pratique de l’administration du vote, des relations internationales de gouvernance se jouent autour des machines à voter. Ces relations ordonnent les gestes, le sens et le travail des fonctionnaires publics ainsi que leur rapport aux autres citoyens. Elles sont, en autre, au cœur des manières de faire et de contester le vote et la démocratie. En continuité avec les instruments classiques de l’anthropologie, ma présence sur les deux terrains m’a servi d’instrument de mesure (Piasere 2002) d’un décalage entre deux formes techniques qui portent des politiques (Langdon 1986) et ordonnent leurs publics/usagers (Akrich 2010; Von Schnitzler 2016). Il s’agit de deux dispositifs de gouvernance numérique du vote qui ne peuvent pas être appréhendés de manière distante du terrain d’enquête. Mon travail de terrain a donc été une exploration entre ces deux dimensions23 de la démocratie, qui consistent en deux modèles – naissant comme distincts – de réforme de la gouvernance.
23 La multiplicité des dimensions du politique est mise en avant à la fois par les études sur comment le numérique reconfigure les pratiques représentatives et participatives (Mabi 2021; Li Vigni 2022) ainsi que par la sociologie du vote. Par exemple autour la notion de scène et de coulisse du vote issue des travaux de Mounia Bennai-Chaïbi (2005). L’autrice oppose ces deux dimensions dans une étude sur les élections présidentielles monarchiques des années 2000 au Maroc. Déconstruisant la dichotomie monarchie/parti, l’autrice considère la pluralité des acteurs qui interviennent dans le vote « ceux qui occupent le devant de la scène, comme ceux qui sont actifs dans les coulisses » (Ibid., p. 15). Ainsi, il conçoit le vote comme une procédure parmi d’autres qui participent « à la sélection des détenteurs du pouvoir » (Ibid.). J’utilise cette notion pour souligner une autre dichotomie, à savoir celle qui existe entre les infrastructures du vote et la scène politico-électorale et comment la première dimension est, grâce aux contextes que j’étudie, visible en tant qu’agent intervenant dans l’ensemble des procédures qui participent à la sélection des détenteurs du pouvoir.
Figure 4. Bureaux de vote du quartier de Sarangombe (Kibra, Nairobi) lors de la vérification biométrique des électeurs : Ayany Primary, KPG, Ayany Bus Station (mai 2017)
Figure 5. Siège ministériel de la Direction de l’Automatisation de Fichiers (DAF - Plateau, Dakar). Février 2019/Avril 2022
Le premier dispositif de gouvernance numérique du vote est notamment observable au Kenya (Figure 4). Il s’agit d’un dispositif qui vise la gouvernance des publics et de leurs opinions sur les institutions et l’administration publique. Ainsi, les technologies encadrent particulièrement les savoirs et le travail des fonctionnaires, ainsi que la relation entre ces derniers et ce groupe spécifique d’usagers (Weller 2010; Alauzen 2019b; Blundo et Olivier de Sardan 2007) qui sont les citoyens-électeurs. Mon terrain kenyan a consisté dans une exploration des technologies électorales à l’interface avec leurs publics. Il s’est déroulé à Nairobi, de janvier à septembre 2017, autour de l’élection présidentielle du 8 août. Dans la capitale, j’ai mené dix observations d’évènements publics autour des technologies électorales. En particulier, j’ai observé les activités d’organisation du vote tenues entre le Département de l’informatique de la Commission électorale24 et Safran Morpho, le fournisseur français des infrastructures informatiques. J’ai participé à un mois d’expérimentation des technologies sur le terrain, depuis le quartier de Sarangombe, de la circonscription électorale de Kibra appartenant historiquement à l’opposition. En contact étroit avec les fonctionnaires électoraux, j’ai accordé une attention particulière aux interactions autour des tablettes électorales au bureau de vote entre les fonctionnaires et les électeurs. En suivant la campagne, j’ai assisté à des réunions du parti d’opposition (la National Super Alliance, NASA, de Raila Odinga), examinant les discours et l’élaboration de théories au sujet de la fraude informatique. J’ai observé la journée électorale du 8 août 2017 (dans la même circonscription que lors du terrain précédent) avec Marie-Emmanuelle Pommerolle, alors directrice de l’IFRA, avec qui j’ai mené plusieurs observations autour de l’élection. En suivant de près et depuis son émergence, la montée de la controverse postélectorale déclenchée autour de la publication des résultats juste après l’apparition des premiers résultats, je suis restée en contact étroit avec les agents de terrain et j’ai pu observer les interfaces du système de vote électronique qui avait été développé pour permettre au public de suivre les résultats du vote en direct et de télécharger les procès-verbaux de chaque bureau de vote25. Je suis rentrée en Italie début septembre, au moment où l’opposition déposait un recours en annulation des élections auprès de la Cour Suprême, recours qu’elle a obtenu par la suite. À côté des observations, j’ai mené quatorze entretiens de terrain avec des dirigeants de la Commission électorale, des directeurs du Département de l’informatique actuel et passé, des industriels d’entreprises fournissant les technologies, des experts de l’aide électorale intervenant dans leur production, des membres d’organisations locales de l’observation électorale, des militants des droits civiques engagés dans des actions juridiques visant à améliorer les conditions de production de la technologie électorale (dont Okyia Omtatah), ainsi que du personnel des agences de terrain de l’aide au développement (PNUD-Kenya). Le deuxième dispositif de gouvernance numérique du vote est notamment observable au Sénégal (Figure 5). Ce dispositif vise la gouvernance du travail des fonctionnaires au sein des administrations du vote – ce que Bierschenk et Olivier de Sardan (2019) définissent comme le backoffice des administrations. Le terrain sénégalais a été donc une exploration dans les coulisses de l’administration des infrastructures de la biométrie. Le travail de terrain s’est déroulé à Dakar, entre janvier et juin 2019, pendant la période électorale du 24 février, mais également entre janvier et février 2020 et pendant le mois d’avril 2022. Alors qu’à Nairobi, le travail de terrain se déroule dans les espaces publics et médiatisés du vote, au Sénégal, dès mes premiers contacts avec le terrain, j’ai eu accès au travail des coulisses de la production documentaire et numérique de l’identification des citoyens et électeurs. À Dakar, j’ai effectué neuf observations, en particulier en suivant un membre de la Commission électorale nationale autonome (CENA) chargée de superviser la chaîne de production des cartes d’identité des électeurs. Cette chaîne de production est gérée par la Direction de l’Automatisation du Fichier (DAF) qui est le service chargé des systèmes d’information du ministère de l’Intérieur et de la gestion des fichiers de population à des fins non policières, dont les bases de données des citoyens et des électeurs. Le travail de la Direction de l’Automatisation se croise avec celui de la Direction générale des Élections (DGE), qui est le département ministériel responsable de l’organisation matérielle des élections. La gestion des cartes d’identité et d’électeurs est gérée par la DAF alors que le reste du vote est géré par la DGE ainsi que par d’autres institutions.
24 L’Independent Election and Boundaries Commission (IEBC).
25 Les élections en général, et la période qui suit le scrutin en particulier, ne sont pas un moment propice pour se trouver à Kibra ou dans tout autre espace public et populaire. Ainsi, après le vote, nous avons suivi confortablement les résultats depuis le domicile de ma copine avec les amis et collègues, tout en profitant des privilèges d’expatriés, alors que les résultats commençaient à être publiés.
J’ai ainsi observé la chaîne bureaucratique au cours de laquelle les citoyens déposent leurs demandes d’inscription sur les listes électorales et le travail de transformation (Pelizza 2021) de ces demandes papier en données informatiques. J’ai cartographié l’infrastructure et le réseau professionnel d’ingénieurs-informaticiens sénégalais, employés par fois par le secteur public et celui privé au sein du ministère de l’Intérieur, responsable de la transformation des informations personnelles en données informatiques. J’ai plus en particulier observé le travail quotidien de production et de maintenance des infrastructures biométriques, ainsi que de production et gestion du fichier électoral. J’ai porté une attention particulière à l’organisation des hiérarchies et à la répartition des responsabilités [ce que j’appelle ailleurs « la division du travail biométrique » (Passanti 2025)] entre les fonctionnaires et les acteurs du secteur privé, ainsi qu’aux conflits et aux relations amicales entre les trois principaux groupes d’acteurs travaillant à la production des infrastructures : a) le personnel de l’administration informatique publique (policiers de l’informatique) ; b) le personnel de la société privée sénégalaise d’informatique et de conseil qui a géré les listes électorales pendant une longue période avant de perdre le contrat ; c) le personnel de la société privée malaisienne qui fournissait l’infrastructure.
Au cours du travail de terrain, j’ai mené vingt-trois entretiens avec des personnes des trois institutions de gestion des élections (la Direction générale des Élections, la Direction de l’Automatisation des Fichiers, la Commission Électorale nationale Autonome) notamment avec les directeurs et responsables de la communication, de l’informatique, des ateliers de travail (salle de saisie, salle d’évaluation, salle de l’impression des cartes biométriques), les directeurs et responsables des sociétés privées impliquées. En dehors des institutions, j’ai réalisé des entretiens avec des personnes issues d’organisations de la société civile telles que l’ « ONG-3D-Démocratie-Droits humains-Développement » et « Y en a marre » - impliqué dans l’éducation civique autour de la carte biométrique - ainsi qu’avec des personnes impliquées dans le projet de numérisation des registres d’état civil financé par l’Union européenne.
En plus de ces deux volets d’enquête principaux, j’ai mené un ensemble d’entretiens hors site avec vingt-deux personnes (souvent rencontrées plusieurs fois)26 issues du monde de l’expertise électorale numérique, tant dans les deux pays étudiés que dans d’autres pays du continent et au-delà. Réalisés à Paris, au Luxembourg et en ligne, ces entretiens ont été menés avec trois groupes de personnes les plus impliquées dans les élections numériques : En premier lieu, j’ai rencontré des ingénieurs africains de différents pays du continent, dont le Kenya, le Sénégal, le Togo, le Bénin, l’Ouganda, l’Afrique du Sud, employés à la fois dans les organes de gestion des votes et de manière indépendante ; quelques ingénieurs français, américains, et venant d’autres pays d’Européens. En deuxième lieu, j’ai discuté avec des personnels issus du monde de la promotion de la démocratie, dont le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le National Democratic Institute (NDI), l’European Center for Electoral Assistance (ECES), l’International Foundation for Electorale Systems (IFES) et de l’aide technique au développement dont la Société internationale d’études, de recherches et d’organisation Société Informatique (SINORG). Entre ces personnes, j’ai particulièrement vu celles impliquées dans les technologies, donc des gestionnaires de programmes, des informaticiens, des consultants, des experts en audit du fichier électoral, du personnel du PNUD chargé de l’achat des machines. En troisième lieu, des personnels issus du monde de l’industrie de la biométrie et de l’identité numérique. J’ai rencontré des fondateurs d’entreprises historiques, des dirigeants, des experts indépendants, des employés d’entreprise dont Morpho Système, Safran Morpho, IDEMIA, Innovatrics, HF Security, L-1, Laxton.
Ce corpus d’entretiens hors site m’a donné accès à la dimension historique des technologies électorales, de l’informatique et de l’industrie de la biométrie sur le continent, ainsi que de leur imbrication avec les questions publique liée au vote. En plus de donner voix aux témoignages personnels des pionniers de ce champ, cette dimension historique permet d’inscrire les technologies numériques au sein d’infrastructures informatiques plus anciennes et porteuses d’un discours moins moderniste. Ces infrastructures constituent un excellent matériau pour comprendre comment les infrastructures travaillent, au quotidien et depuis longtemps, le fonctionnement de l’État et du vote, tout en gouvernant le sens et la manière dont on fait le politique27.
26 J’ai rencontré au total cinquante-neuf personnes.
La thèse s’appuie également sur une collection de données secondaires, recueillies sur et en dehors des terrains. Ce corpus porte sur les technologies électorales et biométriques couvrant la période de 1977 à 2022 au Sénégal et au Kenya. Le corpus comprend les textes législatifs réglementant l’introduction des technologies, au niveau national et international notamment dans le cadre de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de l’Union européenne (UE). Je m’appuie sur les documents de développement des technologies (cahiers des charges, appels d’offres), les rapports d’analyse et d’évaluation de la réglementation (rapports d’observation électorale, audits financiers et de marché), la mise en forme et en images de la technologie électorale pour la communication aux publics (images sur les systèmes techniques, diapositives de présentation et d’éducation civique dont des affiches de terrain), les documents de l’industrie (brochures, démonstrations, présentations de produits et d’entreprises). Pour suivre les critiques populaires et les théories de la fraude électorale, je m’appuie notamment sur les publications sur les réseaux sociaux et sur les articles de presse.
Sur le terrain, en 2017 au Kenya et en 2019 au Sénégal, j’ai collecté des corpus d’articles de la presse nationale (au Kenya, le Nation et le Star ; au Sénégal, le Dakar Times, Walf Quotidien, Enquête et Le Soleil). Pour la période antérieure à 2017, entre les années 2000 et 2016, je m’appuie sur les articles numériques collectés dans les archives du Daily Nation (dans ses locaux de Moi Avenue, Nairobi) et la presse en ligne pour le Sénégal notamment sur les Archives de l’Observatoire des systèmes d’information, des réseaux et de l’information au Sénégal (OSIRIS), un site web de collecte des politiques et des débats sur le numérique. Ces archives de presse permettent de retracer à la fois la communication institutionnelle sur la technologie ainsi que les critiques populaires qu’on lui porte.
27 À ce sujet, voir « La longue durée de la gouvernance informatique ».
Les données collectées mettent en lumière trois grands résultats qui parlent à la fois à l’échelle nationale des conditions de production du politique et de ses crises, et à l’échelle internationale de la dimension géopolitique de la gouvernance du vote qui se joue autour des instruments numériques.
La longue durée de la gouvernance informatique
Le premier résultat atteste de la longue durée de la gouvernance informatique dans les deux pays étudiés. Contrairement aux pays européens, où les élections et la citoyenneté ont été pratiquées et se sont institutionnalisées pendant deux siècles avant l’avènement de l’informatique, le vote et la citoyenneté postcoloniale apparaissent dans la même décennie que l’informatique commerciale (Zimmermann 1984; Mounier-Kuhn et Duby 2010; Agar 2008; Campbell-Kelly 1996). Ainsi, l’essor des indépendances africaines des années 1960 a lieu au moment où les premiers mégaordinateurs sont apparus dans le monde, au sein des administrations publiques (Agar 2003; Pelizza 2016). Cet évènement a eu plusieurs implications cruciales sur les pratiques actuelles du vote et de la citoyenneté. Tout d’abord, le vote et la citoyenneté postcoloniaux s’institutionnalisent avec l’informatique commerciale. L’indépendance a conduit à l’émergence de quelque 42 nouveaux pays et, dans la conception des pratiques de l’État et de la démocratie de l’époque, cela signifiait que 42 pays allaient commencer à construire des infrastructures nationales, souveraines et autonomes par rapport à l’État. L’indépendance vis-à-vis de l’administration coloniale aurait signifié, plus précisément, que chacun de ces 42 pays aurait commencé à développer son propre système de recensement de la population ; que chacun de ces pays aurait commencé à produire des cartes d’identité pour quelque 400 millions de personnes, dont beaucoup étaient citoyens pour la première fois. Ces chiffres illustrent comment l’avènement de la démocratie postcoloniale – conçue dans sa dimension matérielle - a constitué une massification des pratiques citoyennes immédiatement récupérée par l’industrie numérique. La vie citoyenne a été rapidement mise au travail (Cardon et Casilli 2015; Yahyaoui 2021) et en valeur (Sarraut 1923) par les prestataires de services informatiques de l’État, à un moment où les entreprises informatiques sont déjà intégrées dans l’appareil d’aide au développement (en particulier en Afrique francophone) et d’aide à la démocratisation (en Afrique anglophone). C’est dans ce contexte des années 1970 qu’entre Paris et Dakar, est né le marché de la biométrie (Debos et Desgranges 2023). Cette naissance s’est donc produite non pas après la crise de la démocratie que souvent on associe au 11 septembre 2001. Ou après les violences électorales des années 2007 au Kenya, au Nigeria ou à la guerre en RDC. Cette naissance a lieu pendant l’expansion mondiale de la démocratie qui a suivi la fin des empires coloniaux. En ce sens, la « marchandisation du vote » (Banégas 1998) est une logique qui se structure à partir d’en haut, au sein des relations internationales entre société de l’informatique, l’aide au développement et l’administration publique, et sur les vagues de la privatisation de l’État. Elle se matérialise par la valorisation informatique de l’ensemble des instruments étatiques indépendants, y compris les pratiques électorales28.
La deuxième implication de ce résultat d’ordre historique réside dans le fait que l’administration postcoloniale s’est fortement technicisée, ou selon les mots de Jean-Benoit Zimmermann, « dans des proportions supérieures à celles existant en France métropolitaine » (Zimmermann 1984, p. 80). La valorisation des indépendances a produit un appareil gouvernemental beaucoup plus technicisé et branché sur le secteur privé de l’informatique (qualité partagée par de nombreux pays postcoloniaux) que dans d’autres aires culturelles. Conséquence directe du gouvernement extraverti (1960) et des cycles de criminalisation et privatisation de l’État (1980-1990) (Jean François Bayart, Ellis et Hibou 1997), la présence de l’informatique dans les affaires publiques est banale et quotidienne (Baudot 2011; Dompnier 2007). Cette présence structurelle et historique a permis aux entreprises technologiques de croître avec l’État (Lopez-Solano et Castañeda 2024), tout en devenant dépositaires de l’expertise en matière de gouvernance (Deforge 2019). S’imposant peu à peu, par le bas et sur la base de la présence sur terrain (ce terrain particulier qu’est l’administration publique d’État), comme un groupe d’experts de la politique africaine : les mieux placés pour savoir ce qu’il faut faire pour créer, réformer l’État et la politique (de L’Éstoile 2004). Les technologies de l’information sont ainsi portées par un champ d’entrepreneurs qui fédèrent de plus en plus d’activités qui, dans d’autres contextes, sont gérées par des champs de savoirs et d’expertises différentes, notamment des entrepreneurs du vote (Garrigou 1993), de la bonne gouvernance (Blundo 2019), de la démocratie (Guilhot 2005) et du développement (Bourdon 2023). Les travaux sur l’État biométrique l’ont défini comme une forme de gouvernance fondée sur la production d’un vide informationnel sur les populations gouvernées (Breckenridge 2012). Ma thèse, qui enquête sur le monde administratif, pointe plutôt vers la thèse d’un déplacement de savoir sur la gouvernance de l’administration coloniale à l’administration de l’informatique, de l’entreprise et de l’industrie de la biométrie comme acteurs porteurs de ce savoir-faire administratif. Ces dernières revendiquent une connaissance de l’administration africaine qui leur est propre puisqu’elle remonte aux années 197029. Dans le discours des informaticiens des années 1970, les ordinateurs sont mis en avant comme des outils qui permettent, enfin, à l’administration en Afrique de devenir autonome de l’administration coloniale. Les technologies de l’information ont progressivement remplacé les mécanismes de gouvernance politique et de dépendance coloniale, consolidant de nouveaux mécanismes de dépendance inscrits dans l’infrastructure informatique et financière de l’État. Il s’agit d’une nouvelle forme de gouvernement privé indirect (Mbembe 1999) basée sur l’intervention technique permanente de « l’autre colonial » dans les infrastructures nationales.
28 À ce sujet Marielle Debos parle de « marchandisation des listes électorales et des bases de données biométriques » (2023, p. 15).
Objectivation nationale et transnationale du vote
Le second résultat de la thèse rend compte des formes spécifiques que la technicisation du vote prend dans les deux pays étudiés et sa relation au problème et à la crise électorale. Contribuant aux études sur la matérialité et l’équipement du vote (Perrot, Pommerolle et Willis 2016; Garrigou 1988; Bertrand, Briquet et Pels 2007), notamment à travers la comparaison Sénégal-Kenya, la thèse montre que la technicisation du vote consiste en une problématisation des relations politiques nationales à l’aide de l’international et à l’aide de l’industrie du numérique.
29 Le rôle prédominant de l’institution informatique sur la gouvernance est à lire en continuité historique mains aussi en concurrence avec le monopole, au tournant des indépendances, des institutions d’aide au développement sur cet ensemble de savoirs. La présence de l’informatique au sein de ces institutions s’est progressivement émancipée et autonomisée au point de prendre une place prépondérante dans l’entreprise globale de développement. Aujourd’hui, l’industrie numérique est une force dominante au sein de l’aide au développement et en guident des nombreuses actions et interventions.
À l’échelle nationale, le Sénégal et le Kenya témoignent d’abord de deux cultures différentes de la numérisation du vote. Les institutions numérisent au Sénégal la carte d’identité et la carte d’électeur ainsi que la gestion du fichier électoral30. Au Kenya, elles numérisent presque tout le processus électoral, mais notamment la constitution, transmission, tabulation et publication des résultats du vote. Cette dernière phase du vote – la publication des résultats – qui n’est pas numérisée et qui est très peu problématisée au Sénégal occupe au Kenya une place centrale, à la fois dans l’histoire matérielle du vote et dans la production de crises électorales. Tout comme au Sénégal, les pratiques d’identifications des électeurs occupent une place importante dans les contestations électorales, mais au Kenya le document d’identité comme instrument de revendication démocratique est absent du répertoire. Ces deux manières de faire le vote illustrent comment la numérisation s’ancre dans le vote en fonction des questions les plus controversées dans l’histoire politique nationale. En effet, ces deux cultures politiques faisant à « la question de la reconnaissance » (Awenengo Dalberto et Banégas 2021; Banégas et Cutolo 2024) dans le cas du Sénégal, et « la question de la représentation » dans le cas du Kenya.
Au Sénégal, qui a connu la colonisation française et une dure ségrégation de la majorité africaine en matière d’accès aux droits de citoyens, la lutte pour la démocratie au moment de l’indépendance a tourné autour de la demande d’extension de la citoyenneté à l’ensemble de la population sénégalaise. À l’ère postcoloniale, la citoyenneté populaire est acquise, mais la question de l’accès aux droits reste au cœur des revendications démocratiques et se reconfigure à l’occasion d’importantes revendications citoyennes, face à l’appareil d’État (Hunter 2016), pour recevoir ses documents de manière correcte. En ce contexte, la problématisation du vote tourne autour d’accusation de la mauvaise gouvernance administrative qui porte sur la liste électorale et la pièce d’identité. Ces objets sont au cœur des revendications des oppositions politiques qui le considèrent des supports de pratiques étatiques et institutionnelles reproduisant l’exclusion de la vie civique (Awenengo Dalberto 2020).
30 La numérisation interviens dans le moment de l’introduction des données des électeurs dans une interface nourrissent une base de données à partir de laquelle les administrations impriment les cartes d’identités des citoyens électeurs.
Au Kenya, la problématisation de la démocratie se constitue d’une manière très différente, liée à la question de la représentation des collectivités au sein de l’appareil d’État. Ce pays a connu une colonisation britannique violente basée sur l’accaparement des terres et leur redistribution aux populations loyalistes pour produire la légitimité du gouvernement colonial (Mamdani 1996). La lutte pour l’indépendance fut une guerre contre les colonisateurs, se déroulant sous la forme d’une guerre civile entre les rebelles et les loyalistes (Branch 2006). L’État indépendant est né avec une forte dimension anti-insurrectionnelle (Rich et Stubbs 2001; Breckenridge 2014b) et, lors du transfert de pouvoir des colons à la nouvelle classe dirigeante, l’État s’est configuré en appareil centralisé, représentant mal la complexité des communautés ethniques du pays. Notamment en produisant la surreprésentation de l’un des nombreux groupes par rapport aux autres31. Le vote incorpore l’inégalité des groupes au sujet de leur pouvoir d’élire un président appartenant à sa communauté et ainsi voir ses intérêts représentés. Dans l’époque postcoloniale, la lutte pour la démocratie reste au Kenya une revendication pour une meilleure représentation des communautés qui revendiquent d’avoir été exclues de l’appareil de l’État central. La quête de représentativité devient, toutefois, un problème d’administration du vote. Elle façonne une problématisation du vote particulière qui se concentre autour du résultat du vote. Cet artefact administratif incorpore l’histoire politique de l’État kenyan et de sa constitution. Les élections se matérialisent, ainsi, autour de résultats qui sont inconnaissables (Hilgartner 2001), dont la publication soulève une crise politique récurrente, car ils ne sont pas reconnus comme représentatifs par une grande partie de la population.
Les instruments de vote concentrent les tensions politiques qui traversent l’histoire des pays : au Sénégal, la liste électorale est accusée de ne pas représenter l’électorat ; le réseau de distribution des pièces d’identité est défini pouvoir exclure les franges d’électeurs de l’opposition politique. Au Kenya, la publication du résultat du vote reflète mal la volonté du peuple. Ces conflits politiques - des conflits si spécifiques s’appuient sur des instruments et des artefacts électoraux si particuliers - sont inscrits au cœur des contentieux électoraux contemporains. La numérisation intervient sur ce terrain, s’installe et se construit sur ces luttes historiques : des revendications pour la démocratie.
31 Au niveau parlementaire, le débat sur la structure de l’État a été très important au moment de l’indépendance, entre ceux qui soutenaient un État centralisé représentant les communautés majoritaires du pays, et les promoteurs de l’État régional, plus représentés dans les communautés minoritaires au niveau nationale, mais issues de territoires où elles sont dominantes et leur garantissant une certaine autonomie par rapport au centre (David Anderson 2005). Après les indépendances, l’État centralisé fut rapidement normalisé, accompagné d’un récit de l’unité nationale (Lonsdale 2016; Berman et Lonsdale 1992), renforcé par le numérique (Poggiali 2017) rendant invisible la complexité ethnique du pays, tout en discréditant le projet d’État régionalisé.
Les deux enjeux que je viens d’illustrer prennent naissance dans la colonie (qui est une configuration de gouvernance internationale) et sont aujourd’hui des terrains d’action internationale. En effet, les conflits politiques nationaux font appel à l’intervention des entrepreneurs politiques pour leur résolution. Ces entrepreneurs interviennent en continuité avec les relations que le pays entretient à l’international. En d’autres termes, les « problèmes électoraux » du Sénégal et du Kenya sont assortis avec les solutions offertes par les réseaux d’aide au développement au Sénégal et à la démocratisation au Kenya. Le réseau d’aide au développement de la France au Sénégal s’est saisi de la question de la reconnaissance et génère une industrie numérique (l’industrie de la biométrie) qui promet d’offrir et résoudre le problème de l’identification des citoyens. Le réseau d’aide à la démocratisation des fondations nord-américaines et onusiennes intervient au Kenya. Ce réseau se propose en aide sur les conflits autour des résultats de vote et développe un instrument de gestion et de domestication des résultats du vote, mais surtout des populations les recevant : les Results Transmission Systems (RTS). Les deux réseaux internationaux ont en commun d’utiliser des ordinateurs et des dispositifs numériques pour proposer des modèles de gouvernance pour le vote et la réforme sociale qui sont sensiblement différents.
Ces deux modèles se basent sur les conceptions du développement et de démocratie de leurs pays d’origine (France, USA). Ils diffèrent dans la façon d’induire le changement et - plus important encore - dans la façon d’intervenir pour le provoquer. Le modèle français est tourné vers l’intérieur et propose d’intervenir directement sur l’administration publique comme terrain privilégié de la réforme sociale : une réforme qui vise l’appareil bureaucratique pour se propager dans un deuxième temps au sein de la société (du haut vers le bas). Ainsi, les ordinateurs biométriques proposent une réforme de l’appareil administratif en renforçant ses infrastructures de quantification. Au contraire, le modèle anglophone/nord-américain se développe à l’extérieur de l’État et propose d’intervenir sur les terrains de l’espace public (Lits 2014; Banégas, Brisset-Foucault et Cutolo 2012; Banégas 2012) pour produire le changement : notamment en agissant sur l’information et l’environnement communicationnels comme moyens de réformer les populations, d’en faire des « citoyens de distinction » (Brisset-Foucault 2013; Brisset-Foucault 2019), et de les faire agir pour le changement. L’aide à la démocratisation renforce les infrastructures de la Commission électorale – une instance dite autonome de l’État – et les médias pour réformer la société à partir de l’espace public. Les infrastructures proposées dans ce réseau font partie de la catégorie autrefois nommée « Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) », porteuses d’une conception de la démocratie selon laquelle la fourniture et la distribution d’appareils portables aux populations, leur donnant accès à l’« information », amélioreraient leurs capacités cognitives en construisant une masse d’individus autonomes (dans le sens d’empowerment) et capables de poursuivre la vérité (Wolton 1999; Gaudillère 2008). Ce deuxième modèle se distingue du premier par sa manière de distribuer la responsabilité de la réforme et du changement politique sur « le-bas-du-bas » de la société politique (Banégas 2018; Jean-François Bayart 1989) : une réforme du citoyen, de l’utilisateur, censée se répercuter sur le haut, de façon ascendante32. Ces deux modèles sont visibles dans l’opposition symétrique entre les deux premières parties de la thèse portant, la première, sur le Sénégal et la seconde sur le Kenya. Les configurations de ces deux formes de gouvernance du vote et du changement social, dans leur aspect quotidien, se retrouvent notamment dans le Chapitre 3 qui illustre comment la biométrie gouverne l’État et l’administration publique ainsi qu’au Chapitre 6 qui illustre comment les RTS gouvernent le vote par les utilisateurs – les agents et les électeurs – tout en laissant les lieux de pouvoir hors de toute remise en question.
32 L’écart entre ces deux répertoires de gouvernance du vote et de la démocratie (c’est-à-dire du changement et de la réforme sociale) est dû à la distance différente des deux institutions par rapport à l’appareil d’État et de gouvernement local : l’intimité coloniale de la France en Afrique de l’Ouest implique une longue présence dans les coulisses de l’administration publique. En revanche, la distance relative des États-Unis par rapport à l’entreprise coloniale et l’histoire impériale du pays permettent le développement d’un modèle médiatique de démocratie, qui se manifeste en Afrique par sa dichotomie avec le gouvernement direct de l’empire français. En fin de compte, la distance entre les deux modèles est celle qui existe entre les relations extérieures basées sur la notion de Développement (qui invoque un développement dur de l’appareil d’État) et celle de Démocratie (qui invoque un projet qui passe par la sphère publique).
Encadré 1 : Gouverner le vote par les instruments : deux modèles FORME DE GOUVERNANCE NUMERIQUE DU VOTE GOUVERNER PAR L’IDENTIFICATION (Biométrie/ Sénégal) GOVERNER PAR L’INFORMATION (Results Transmission Systems / Kenya) TRAGECTOIRE DES QUESTIONS PUBLIQUES Question politique publique - Système sélectif de gestion de la citoyenneté ; - Dichotomie citoyen/sujet ; - Dichotomie État central/ État régional ; - Équilibre entre les composantes ethniques du corps électoral ; - Poursuivre l’État central sans remettre en cause l’équilibre entre les composantes du corps électoral Question administrative / Problème de la démocratie - Les partis contestent la fiabilité des listes électorales et la carte d’identité ; - Définition de l’impossibilité de voter/constituent une bonne liste électorale sans le registre de la population ; - Définition de l’absence des registres documentaires de l’état civil comme problème principal de l’administration publique. - La déclaration du résultat de vote déclenche des émeutes ; - Définition de la nécessité de mieux communiquer les résultats ; - Définition de la mauvaise gestion de l’information électorale comme problème principal de l’administration du vote. Problème électoral - Gestion du fichier électoral et de la carte d’identité - Gestion du résultat de vote et de sa publication Solution numérique - Biométrie électorale - Results Transmission Systems Institution les portent - Aide technique au développement de la France - Frange technique des fondations états-uniennes de l’aide à la démocratisation Industrie émergente - Réseau des entreprises françaises de l’informatique à l’internationale (SINORG, Caisse des Dépôts et des Consignations) - Développement d’une entreprise de biométrie pour le vote et la citoyenneté (Morpho Système) - Développement l’industrie civile de la biométrie - Développement d’une médiation des contrats entre l’institution électorale et les fournisseurs privés (IFES, PNUD, USAID) Terrain d’intervention - Intervention au sein de la structure de l’administration publique et de l’État - Intervention au sein des populations par la multiplication des périphériques et de la gouvernance des comportements des usagers
La comparaison des trajectoires de numérisation entre le Sénégal et le Kenya permet également de contribuer à la littérature sur les modèles voyageurs (Olivier de Sardan 2025; Von Schnitzler 2013; Behrends, Park et Rottenburg 2014) ainsi que de l’informatique comme « science électorale » transportable (Baudot 2014a). En effet, les technologies électorales sont des modèles itinérants de théories de la réforme sociale, qui ne se trouvent pas seulement dans les pays étudiés, mais qui sont présents dans l’espace public et administratif de la démocratie contemporaine sur le continent et bien au-delà. Les deux systèmes étudiés dans la thèse (biométrie et système de transmission des résultats) sont aujourd’hui largement utilisés dans de nombreux autres pays du continent, dans les deux sphères d’influence et souvent ensemble. Ainsi, si l’on compare leur émergence dans l’un et l’autre pays, on voit apparaître leur trajectoire de diffusion et d’expansion : le premier ordinateur biométrique pour gérer les électeurs apparaît à Dakar en 1970 (Chapitres 1 et 2), mais ne s’impose dans le vote au Kenya qu’en 2010 (Chapitre 4), soit près de 40 ans plus tard. La biométrie industrielle fait son apparition dans le vote au Kenya, alors que cette technologie est déjà le modèle de gouvernance dominant dans l’État de la totalité des pays postcoloniaux. En effet, les années 2010 sont également marquées par la naissance du système de recensement biométrique de l’Inde Aadhaar. L’apparition de ce système signe la normalisation de l’industrie biométrique dans la gouvernance de l’État postcolonial. Le croisement de dates illustre comment un modèle de gouvernance né en Afrique de l’Ouest, plus précisément au Sénégal, se diffuse dans le reste du monde.
De même, les Results Transmission Systems (RTS), bien que moins visibles à l’échelle internationale et industrielle, sont largement répandus sur le continent. Les RTS, qui émergent au Kenya en 2002, sont également présents en Afrique centrale et orientale dans les années 1990, disséminés sur le continent là où des fondations américaines et le PNUD travaillent. Prenant différentes formes, dont les Parallel Vote Tallying (PVT), les RTS sont présents dans presque tous les pays du continent et sont utilisés notamment par les organisations de la société civile pour fournir un décompte parallèle aux résultats des institutions et pour surveiller l’émergence de violences électorales sur le terrain. Ainsi, en 2019, lors d’un travail de terrain à Dakar, j’ai découvert que les RTS sont au cœur du dispositif technique de la société civile pour policer les résultats électoraux fournis par les institutions gouvernementales.
Gouverner l’alternance par les instruments
Le dernier résultat de la thèse offre des pistes pour réfléchir à la relation entre la technicisation du vote et le changement politique. Notamment, la troisième partie de la thèse montre que les ordinateurs pour le vote apparaissent pour la première fois au Sénégal et au Kenya entre les années 1970 et 1990, durant le règne des partis politiques historiques qui étaient au pouvoir depuis l’indépendance dans les années 1960 : respectivement le Parti Socialiste et le Kenya African National Union (KANU). L’avènement de l’informatique électorale se produit à un moment de crise à la fois économique et politique, accompagné du retour à un multipartisme de façade (jusqu’à cette époque, la compétition partisane était interdite). Ce retour au multipartisme pousse les partis politiques historiques à renforcer leur hégémonie par le vote. Et c’est dans ce contexte que les technologies électorales émergent comme une forme ambiguë de gouvernance du vote.
Premièrement, les gouvernements en place développent l’usage des ordinateurs dans le vote avant - et non après - les élections les plus violentes de l’histoire des deux pays. La violence des élections des années 1980 et 1990, romps le lien causal entre une violence politique perçue comme naturelle et préalable, et l’arrivée d’une réforme informatique censée la réguler. Au contraire, les technologies de l’information sont déjà imbriquées dans des contextes électoraux tendus dès leur premier jour.
Deuxièmement, les gouvernements développent l’informatique conjointement avec un arsenal d’outils pour se maintenir au pouvoir tels que la mise au point de réseaux clientélistes, et des techniques de fraudes électorales. Parallèlement, l’informatique - de même que la réforme des lois électorales - apparaît comme une technologie qui vise la gouvernance des partis d’opposition et des leurs critiques au pouvoir.
En fin, les outils informatiques semblent avoir un impact mitigé sur le changement des élites politiques qui évoluent avec les grands évènements politiques : le vote, l’organisation des partis, les changements de régimes internationaux, etc. Néanmoins, ces instruments instaurent et poursuivent une forme spécifique de débat politique. Pendant la période des partis politiques historiques, comme dans les années 2000, les partis d’opposition critiquent les gouvernements au pouvoir à travers les infrastructures publiques et électorales. Ils revendiquent des technologies toujours nouvelles pour sécuriser le vote et permettre l’alternance. Par ces revendications, les oppositions dénoncent la résistance au changement des gouvernements, qui s’ancrent dans les infrastructures de l’État pour leur continuité politique. Dans les deux pays étudiés - au Kenya et au Sénégal - les partis au pouvoir acceptent volontiers d’introduire ces outils numériques porteurs de promesses. En ce sens, la solution numérique pour le vote se concrétise - s’objectivise, selon le vocabulaire de la sociohistoire du vote (Garrigou 1993) - dans un moment de consensus politique (Debos 2018) parlementaire entre opposition et pouvoir. Dans les deux pays, ce consensus autour de la digitalisation du vote et de la mise en biométrie des pratiques d’identification, toutefois, est temporaire. Il dure tant que la solution numérique reste un « idéal », dans lequel, les technologies sont perçues comme immatérielles et capables d’apporter une solution à divers projets, parfois contradictoires. Par exemple, le projet de la numérisation du vote peut porter à la fois un projet de contre la fraude électorale mise en place par les institutions et le parti au pouvoir. En même temps, elle porte un projet de réforme moderniste visant la légitimation du parti au pouvoir.
Cependant, lorsque la dimension matérielle des technologies émerge - c’est-à-dire lors de la mise en œuvre et du développement du projet technique - les contestations des partis d’oppositions ressurgissent autour des aspects techniques et matériels des technologies. Les technicités soulèvent des questions constitutionnelles, notamment celle de l’exclusion de la vie civique et politique, ainsi que celle de la souveraineté. Mais elles le font sous une lumière techniciste. À long terme, la technicisation du vote et des pratiques citoyennes semble ainsi avoir le pouvoir de déplacer le débat politique sur la participation, le changement et la réforme en un débat technique centré sur les infrastructures. Ce débat, me semble-t-il, limite la capacité à contester directement le pouvoir en place. Les protestations des oppositions réclamant telle ou telle technologie peuvent sembler être des formes radicales de lutte politique. En réalité, elles s’inscrivent dans une situation de contrainte (Pommerolle et Vairel, 2009). Au Kenya comme au Sénégal, les oppositions, en exigeant des audits ou des technologies spécifiques, critiquent le pouvoir à travers des revendications techniques. Cette critique se déplace ainsi des élites politiques vers les objets, transformant la demande de changement politique en une demande de changement des outils techniques de gestion du vote. Elle entraîne la multiplication des instruments, introduisant un nouveau niveau d’équipement institutionnel qui complexifie davantage la critique directe du pouvoir.
Plan de la thèse
La thèse est divisée en trois parties. Les deux premières reviennent sur la problématisation du vote au Sénégal autour de l’industrie de la biométrie, et celle au Kenya avec l’appui des fondations d’aide à la démocratisation. La troisième partie aborde, de manière comparative, la relation de la technicisation du vote aux configurations du pouvoir, à ses critiques et au changement politique. La première partie de la thèse se concentre sur l’émergence de l’industrie biométrique comme acteur de la gouvernance électorale et de l’administration. À partir du Sénégal, cette partie porte sur la construction du lien entre identification biométrique et vote, en documentent trois étapes de l’émergence et l’institutionnalisation d’un groupe d’entrepreneurs politiques : les informaticiens, les entreprises et les industries du numérique. Ces acteurs s’imposent comme experts de la gouvernance en Afrique à partir de leur présence dans les rouages du travail de l’administration publique. Le premier chapitre illustre l’ère de « l’informatique électorale » (1970-1990) qui consiste en une première vague de technologies informatiques dans les élections. J’enquête sur le milieu professionnel autour de la gestion des listes électorales et de l’identification des électeurs tout en documentant la manière dont l’administration du vote est conçue comme un laboratoire international de science et de technologie pour la bonne gouvernance. C’est dans ce contexte, à Dakar, qu’a émergé, en 1970, le premier ordinateur biométrique : un prototype pour l’identification des électeurs et la constitution des listes électorales.
Le deuxième chapitre analyse plus spécifiquement l’émergence de ce prototype. Il regarde à l’histoire africaine de l’industrie biométrique française, devenue par la suite — grâce à la vague des indépendances — une industrie mondiale et dominante dans son domaine. À travers des entretiens avec le fondateur de Morpho Système, ancêtre de la multinationale technologique IDEMIA, et d’autres acteurs de l’industrie de l’identité numérique, j’illustre comment la biométrie civile naît en tant que technologie de gestion des listes électorales et à partir d’une retombée industrielle de l’aide technique au développement de la France. Le chapitre illustre le rôle de l’émergence des pratiques de démocratie et de citoyenneté postcoloniale dans la mondialisation d’une nouvelle biométrie civile, par opposition à la biométrie criminelle en vogue à l’époque. Cette nouvelle biométrie est globale (touchant tous les pays du monde et notamment les Suds) et transversale (touchant de plus en plus de terrains d’applications et de populations), dans laquelle la France joue un rôle de premier plan. Le troisième chapitre revient à la période contemporaine et décrit les deux réformes numériques de la carte d’identité au Sénégal en 2004 et 2016. L’analyse de ces réformes de l’identification et de leur rapport au vote permet de comprendre le travail de fédération d’acteurs autour de l’identification biométrique. Sur la base de l’observation de la gestion des listes électorales au sein du Département de l’Automatisation des Fichiers (DAF), le chapitre illustre le « principe de la base électorale extractive » : une forme de travail administratif, qui s’est imposé depuis 2004 et qui repose sur l’extraction des dossiers des électeurs d’une base de données principale de la carte d’identité pour alimenter la base électorale plus restreinte du fichier électoral. Ce principe illustre comment la pensée écologique des pratiques d’identification, dérivée de l’industrie biométrique, affecte et façonne l’administration du vote. Il montre aussi que faire de la biométrie, c’est multiplier des bases de données numériques, puis les classer de la plus grande à la plus petite, avec l’idée de créer une base de données maîtresse dont on déduit des bases de données plus petites correspondant à différents services de l’État (vote, santé, éducation). Loin d’être anodin, ce principe de classification porte en lui l’idée que la priorité de l’action publique doit nécessairement passer par la construction de grandes bases de données biométriques. Devenu une condition sine qua non des politiques publiques, ce principe est au cœur du modèle Aadhaar créé en Inde, en 2010, par Safran Morpho, fondé à Dakar dans les années 1970. Le principe de la liste électorale extractive illustre comment la biométrie gouverne l’État (Mabi 2022), en s’appuyant sur l’initiation d’activités de plus en plus nombreuses autour de la primauté de l’identification numérique (Gottlieb 2018).
La deuxième partie de la thèse poursuit une analyse en miroir à partir du Kenya. La comparaison illustre comment le « problème de l’état civil » et la solution biométrique n’affectent pas universellement tous les pays du continent, mais relèvent plutôt d’une construction de la gouvernance franco-africaine en Afrique de l’Ouest. Le Kenya a une longue histoire33 de gestion biométrique de populations (Weitzberg 2020), qui remonte à la lutte pour les indépendances (Brückenhaus 2016) et le pays développe des ordinateurs pour la gestion des listes électorales dans les années 1990. Toutefois, au Kenya, l’administration électorale n’introduit la biométrie dans le vote que lors du référendum constitutionnel de 2010. Ce décalage suggère que la gestion scientifique de l’identification des électeurs ne constitue pas un enjeu politique de ce côté du continent, de la même manière qu’au Sénégal.
Le quatrième chapitre explore la construction d’une autre problématique électorale : la production et la publication des résultats du vote devant les électeurs. Dans un pays marqué par une histoire coloniale violente, suivie par l’organisation d’une infrastructure étatique reflétant de manière controversée la complexité des communautés locales, les commissions électorales et les agences intervenant dans les élections sur cette partie du continent (comme l’International Fondation for Electoral Assistance, des experts informatiques du monde anglo-saxon, et le Programme des Nations Unies pour le Développement) développent des technologies de gestion des résultats électoraux. Ce chapitre, en suivant étape par étape l’histoire des systèmes informatiques de gestion des résultats entre 2002 et 2017, illustre le travail de construction d’un dispositif de gestion du vote qui décentralise la responsabilité de la fraude et de la vérité électorales, en la déplaçant des centres de pouvoir (gouvernement et État) vers les périphéries (agents électoraux et électeurs).
Le cinquième chapitre revient sur un ensemble d’observations ethnographiques de démonstrations de technologies électorales (Rosental 2019) organisées à l’approche des élections d’août 2017. Organisées pour convaincre l’électorat qu’une élection se déroulerait de manière scientifique et sans faille, ces démonstrations de technologies constituent un terrain idéal pour analyser les tensions et les paradoxes entre les stratégies de production de la confiance dans la technique (l’autorité technoscientifique) et la production de la confiance dans les institutions (l’autorité politique).
33 La notion de préhistoire dans le champ de l’informatique (Ligonniere 1987) ainsi que de la biométrie (Abraham 2018) fait référence aux dynamiques sociales, politiques, philosophiques et techniques qui s’établissent avant l’émergence de la technologie en tant que telle.
La troisième partie de la thèse examine, de manière comparative, à la fois entre le Sénégal et le Kenya et sur deux époques différentes (les élections avant les années 2000 et celles d’après), la manière dont les technologies appuient les pouvoirs établis, gouvernent la critique et reconfigurent le débat public. Le sixième chapitre illustre de manière comparative les contestations électorales ayant lieu autour de l’élection présidentielle de 2017 au Kenya et autour de celle de 2019 au Sénégal. Ces deux contestations électorales illustrent, comment les infrastructures jouent-elles un rôle clé dans les conflits entre partis politiques. Deux principales revendications émergent au sein des contestations portées par les partis d’opposition : d’une part, celle du gouvernement en place, accusé d’utiliser l’infrastructure électorale et étatique à son profit. D’autre part, celle de l’entreprise privée (locale ou étrangère) qui, dans le cadre d’un débat sur la souveraineté, apparaît comme un acteur majeur dans la production de la vérité électorale. Le septième chapitre revient plus en particulier sur les formes du débat politique techniciste - un débat politique qui a lieu autour du vote et qui porte sur les instruments et les infrastructures - et son rapport à l’alternance. En documentant la continuité de ce type de revendications et débats des années 1980, lors de l’apparition de l’informatique, aux années 2000, lors de l’introduction des solutions numériques, le chapitre illustre comment la multiplication des instruments façonne le débat public et la matérialité du vote, tout en modérant la capacité des partis d’opposition de revendiquer l’alternance.
Partie 1. Gouverner le vote par l’identification (Sénégal)
La littérature scientifique et les acteurs de terrain - notamment les praticiens du vote numérique et certains groupes d’industriels - s’accordent autour d’une histoire de la mondialisation de la biométrie, que l’on peut résumer de la façon suivante : l’industrie naît en occident à la suite du détournement par Al-Qaïda des avions de ligne qui visent le World Trade Center et le Pentagone aux États-Unis le 11 septembre 2001. Après cet évènement, les pays des Nords se dotent d’un arsenal technoscientifique pour la gestion des questions sécuritaires liées au terrorisme et au contrôle des immigrations. Seulement dans un deuxième temps, ces instruments se déplacent vers l’Afrique où elles s’étendent au domaine des droits civiques, du vote, de la démocratie et de la citoyenneté.
Il ressort de cette historiographie que les datations les plus courantes de l’émergence de la biométrie au sein des procédures électorales en Afrique sont situées après des années 2000. Sur le continent, cette datation s’ancre au sein d’une deuxième historicisation à partir de situation de crise. En complément aux évènements du 11 septembre 2001, les crises politiques africaines et les guerres civiles engageant plusieurs pays, entre les années 1990 et la première décennie des années 2000, seraient au cœur de la diffusion des solutions industrielles au sein de l’identification des citoyens et des électeurs. Entre ces évènements l’on retrouve, la signature des accords de paix de 2003 clôturant la Deuxième Guerre de la République Démocratique du Congo (RDC); les violences postélectorales de 2007 au Kenya et celles de 2011 au Nigeria. Ces évènements servent de cas exemplaires à partir desquels documenter une success-story d’une technologie vertueuse qui sauverait la démocratie de ses détracteurs. En recentrant l’histoire de l’industrie de la biométrie sur le vote en Afrique de l’Ouest, cette partie de ma thèse complète l’historiographie précédente en argumentant que la biométrie visible dans les années 2000 n’est que le résultat industriel d’une industrie qui naît en Afrique de l’Ouest, dans les années 1970. Cette industrie n’émerge pas de la crise de la démocratie. Elle émerge plutôt de sa diffusion mondiale, ayant lieu après les indépendances dans les années 1960. Ainsi, en cette première partie de thèse, je fournis des données qui documentent l’existence d’une phase de conception de la biométrie électorale démarrant dans les années 1970, en Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal. Cette phase de conception industrielle illustre un lien étroit entre l’émergence des « pratiques de la démocratie »34 et de la citoyenneté postcoloniale, et le développement de l’industrie de la biométrie informatique en tant que champ d’acteurs fondamental pour l’identification des populations citoyennes - dites aussi civiles - du monde entier.
Les trois chapitres qui suivent soutiennent mon argument en approfondissant différents aspects ou phases, de comment la biométrie s’ancre au terrain du vote au Sénégal. À partir d’une analyse de technologies électorales développées par l’administration au Sénégal, au Bénin, au Mali, et en RDC, le premier chapitre documente les pratiques et les problèmes de l’identification des électeurs des années précédant l’arrivée de la biométrie industrielle. Entre 1970 et 1990, l’administration électorale est un centre d’innovation en sciences de l’information pour la bonne gouvernance. Il s’agit de laboratoires de développement de solutions, ou sein desquels des ingénieurs-informaticiens interviennent sur la base d’une présence routinière et permanente, avec les ordinateurs et les données pour faire le vote, la citoyenneté et l’État. L’informatique électorale est un champ de savoirs au sien duquel émergent tant des solutions que des problèmes. L’un sur les autres concerne la gestion des listes uninominales en des contextes dans lesquels les pays ne possèdent pas un registre d’état civil et des institutions publiques responsables.
Revenir aux pratiques d’identification des électeurs avant la biométrie permet de la situer dans une continuité avec les infrastructures et les sciences de l’informatique dont elle est issue. Il s’agit de prendre en considération le travail matériel (Perrot, Pommerolle et Willis 2016), cumulatif et infrastructurel de l’informatique dans l’émergence de la biométrie des années 2000. Ce sur la base de cette infrastructure - et non pas dans un vide de savoir ni des pratiques - qui émerge, se branche et se diffuse la biométrie industrielle. Le deuxième chapitre complet l’analyse de cette phase en illustrant comment au sein des pratiques de l’informatique électorale au Sénégal qui naît le premier d’ordinateur biométrique pour l’identification des électeurs. Technique jusqu’alors réservée à la police scientifique pour identifier les criminels, le prototype franco-sénégalais est apparu dans les années 1970, dans le cadre d’un projet industriel financé par le réseau français d’aide au développement technique, pour la gestion des listes électorales. Ce projet donne naissance à Morpho Système, première entreprise française de biométrie, devenue par la suite un leader mondial. À partir de la trajectoire de Morpho, le chapitre illustre la montée en puissance de la biométrie comme technologie de gouvernance de toute sphère de l’État et de tous types de populations des criminelles aux citoyennes (criminels, électeurs, citoyens, demandeurs d’asile, voyageurs).
34 Voir « Pratiques et infrastructures de la démocratie ».
Le troisième chapitre examine la phase industrielle de la biométrie au Sénégal après les années 2000. À partir de deux réformes numériques des pièces d’identité entre 2004 et 2019 (Awenengo Dalberto 2020), et de leur lien avec le vote, j’illustre comment la biométrie réorganise l’État en reliant les bases de données administratives et en les classant de la plus grande à la plus petite. Autour du principe de la « liste électorale extractive », le chapitre illustre comment le raisonnement biométrique vise à unifier les politiques publiques autour de la biométrie, à établir des bases de données centralisées et à grande échelle, puis à extraire des bases de données plus petites correspondant à divers services publics et privés (vote, santé, école, banque). Le chapitre soutient que ce concept a été développé en Afrique de l’Ouest, à partir des pratiques électorales, et par la main de Morpho. Notamment, par cette forme de travail informatique et quotidien se situent à l’interface entre l’entreprise privée de l’informatique et l'administration publique du vote/identification. Le concept de base de données extractives est visible en 2004 au Sénégal lors de l’introduction de la première carte d’identité électorale et biométrique. Le chapitre suggère que c’est à partir de là que le concept voyage et se répand jusqu’à se voir matérialisé en 2010 en Inde, toujours par la main de Morpho (désormais Safran Morpho), au sein du registre de la population le plus célèbre au monde : Aadhaar. comme pertinent. Toutefois, il me semble pourtant fondamental pour comprendre son économie actuelle, industrielle ainsi que postcoloniale. C’est en tant que science informatique que la biométrie est devenue la technologie et l’industrie numériques que nous connaissons aujourd’hui : une industrie qui se développe sur la base d’une technologie générative, entretenant une relation étroite avec les données et les bases de données disponibles. La biométrie par ordinateurs travaille sur la base des techniques d’apprentissage d’algorithmes pour reconnaître des images. Elle s’appuie sur des infrastructures administratives et sur le travail des fonctionnaires pour la collecte de données. Elle travaille pour l’administration publique alors que l’administration travaille pour elle, en nourrissant son efficacité technique sur la base des données. La biométrie prospère là où existent des bases de données sur lesquelles elle peut développer ses logiciels et améliorer ses performances. La troisième caractéristique de cette forme ou phase de la gouvernance biométrique est que, dans la mesure où il s’agit d’une industrie numérique, elle s’inscrive dans les modèles économiques du numérique. Comme les ordinateurs, elle maximise son extension par la multiplication des utilisateurs et des usages, ainsi que par la miniaturisation des dispositifs et leur usabilité. Jusque dans les années 1960, les techniques d’identification automatique des empreintes digitales étaient utilisées exclusivement pour gérer les populations criminelles. Ces populations représentent environ le 5% de la population totale d’un pays donné. L’arrivée des populations postcoloniales aux pratiques électorales et citoyennes ainsi que l’essor de l’électronique et l’augmentation des capacités de calcul des ordinateurs, a déterminé l’émergence et la normalisation de la biométrie au sein des populations civiles. On peut faire référence à ce processus - non sans jeu de mots - comme à une démocratisation de la biométrie.
Encadré 2 : Quelle biométrie ? Lorsque j’utilise le terme biométrie, je fais référence à la biométrie civile, terme émique (Olivier de Sardan 1998), utilisé par l’industrie de la biométrie et qui permet de comprendre les catégories et les significations du monde dans lequel elle opère. Marielle Debos fait référence au terme « biométrie moderne » (2023, p. 76‑78), qui est un concept parfois utilisé par les praticiens, mais qui n’a pas encore de véritable définition académique. Biométrie civile et biométrie moderne sont deux termes interchangeables. Ils se réfèrent à la même période de l’histoire de la biométrie, technique réinventée à maintes reprises et dans différents espaces (Gillham 2001). J’utilise le terme de biométrie civile pour désigner le segment de cette histoire qui correspond à la période qui commence des années 1960, afin de mettre l’accent sur trois dimensions essentielles et interdépendantes. Tout d’abord, il s’agit d’une biométrie basée sur les ordinateurs : une technologie informatique et puis numérique. Ce n’est que depuis 1960 que la biométrie, de science et technique manuelle d’analyse des empreintes digitales sur la base de comparaisons faites par les yeux humains, est devenue science et technique informatique d’analyse des empreintes digitales sur la base de comparaisons faites par des ordinateurs, avec l’appui d’êtres humains. Deuxièmement, étant basée sur les ordinateurs, la biométrie est devenue une industrie informatique : une industrie qui procède à la recherche et au développement de logiciels commerciaux et d’autres dispositifs corrélés tels que des ordinateurs, des scanners et des imprimantes. La biométrie en tant qu’industrie d’ordinateurs est arrivée à une période de l’histoire de la biométrie comme science de gouvernement qui n’a pas encore fait l’objet de recherches significatives. Les travaux de Keith Breckenridge et de Pierre Piazza, qui ont traité des savoirs de la biométrie sur le temps long et au cours de sa phase informatique (Breckenridge 2014b; Piazza 2014b), ne considèrent pas ce tournant
Chapitre 1. L’ère de l’informatique électorale (1970-2000)
Les études des infrastructures, classiquement engagées dans l’analyse de la construction des systèmes d’information (Star et Ruhleder 1996; Toupin 2016), des systèmes de classification (Star 1999; Bowker et Star 2000; de Barros 2005), des normes (Star 1990), des autoroutes (Harvey et Knox 2015; Hart 2015), des frontières nationales (Doevenspeck et Kamal 2023; Djolar 2024; Ould Moctar 2020) et des circulations des êtres humains, de l’électricité, de l’eau (Von Schnitzler 2013; 2016; Anand 2011; 2017), n’ont accordé que peu d’attention au vote et aux pratiques infrastructurelles qui sous-tendent la démocratie représentative. Pourtant, d’une façon particulièrement visible en Afrique subsaharienne, le vote a une dimension matérielle importante (Perrot, Pommerolle et Willis 2016), dont une grande partie est liée aux technologies de l’information, au travail des ordinateurs et des infrastructures de données, à la formation de réseaux d’experts et d’industries qui tissent les relations à travers lesquelles circulent tant les instruments techniques que les théories du politique. De longue date, les pratiques de la démocratie se solidifient au sein d’une infrastructure informatique qui les soutient, les façonne et les stabilise en les rendant durables (Latour 1991). Quelles infrastructures - quels problèmes, savoirs, et professions - soutiennent les pratiques de la démocratie ? Quelle infrastructure permet l’émergence de la biométrie électorale ?
À partir de témoignages des ingénieurs qui travaillent à l’informatique électorale entre la fin des années 1970 et la fin des années 1990, ce chapitre revient sur une première vague de technologies développées au Sénégal, au Bénin, au Mali, en République centrafricaine et au Kenya. Les instruments évoqués ici témoignent de l’« ère de l’informatique électorale »35, une époque de l’administration du vote pendant laquelle les institutions se structurent autour des métiers de l’informatique, du travail des ingénieurs et des pratiques de constitution des bases de données. L’informatique électorale est un champ transnational d’expertises, de savoirs et de pratiques ancrées dans une époque où un certain nombre de solutions informatiques apparaissent sur le marché. La disponibilité de ces solutions contribue à faire émerger une certaine problématisation du vote (Combes et Vommaro 2017; Callon 1986; Debos 2021b; Katja Jacobsen 2020) et cadre une série de questions relatives à l’administration du vote comme autant de problèmes d’ordre public (Neveu 2017). C’est l’époque pendant laquelle les solutions informatiques formulent leurs propres problèmes électoraux (Naudet 1999). L’argument est exposé en deux temps. Tout d’abord, je présente un problème public qui émerge de la gouvernance coloniale et qui devient un problème postcolonial, hérité par l’administration indépendante dans les années 1970 : l’absence du registre d’état civil. Cet aspect est resté important au cours des soixante dernières années et constitue toujours le principal argument en faveur de la multiplication des projets d’enregistrement biométrique des citoyens. Depuis ces années, l’absence d’état civil émerge comme un comme une question de sécurité intérieure. Il se dissémine au sein des administrations en se déclinant au sein de problèmes pratiques de production des listes uninominales. Par cette problématisation de l’identification et du travail de la liste, l’outil informatique s’installe comme intermédiaire nécessaire pour la tenue d’une bonne élection et donc d’une vraie démocratie. Dans la seconde partie du chapitre, je présente plusieurs outils inventés et développés pour garantir l’unicité de chaque électeur. Il ne s’agit pas d’une célébration de l’instrument dans la solution de problèmes. Il s’agit plutôt d’illustrer l’ancienneté de la manière dont l’informatique ne parvient pas à résoudre ses problèmes. L’informatique électorale, entre les années 1970 et 1990, porte les mêmes problèmes et solutions que la biométrique industrielle et numérique d’aujourd’hui.
35 Le terme « informatique électorale » est utilisé par Pierre-Yves Baudot (2014a), dans son travail sur l’« informatique administrative » en France, à la même époque (2011; 2013).
Ce chapitre est basé sur des entretiens longs et répétés avec des personnes ayant travaillé dans l’administration de vote en Afrique de l’Ouest, avant et après les années 2000. Le chapitre s’appuie également sur des observations ethnographiques du travail de production des données et des fichiers électoraux au Sénégal en 2019 et 2022 ainsi que sur des lois électorales, qui complètent les entretiens en illustrant certains débats parlementaires et les justifications de l’introduction des outils informatiques dans les pratiques d’enregistrement des électeurs.
Encadré 3 : Les informaticiens du vote Plus en particulier, ce chapitre s’appuie sur des entretiens avec trois ingénieurs-informaticiens, dont un Béninois, un Français, un Togolais, et un Sénégalais. La trajectoire de ces personnes illustre comment l’informatique se constitue comme expertise transnationale de bonne gouvernance du vote à partir des années 1960 (année d’apparition de l’informatique comme technologie d’État et des indépendances en Afrique). Le premier ingénieur béninois fonde, en 1992, à Fada (Burkina Faso), avec des collègues le Groupe d’Étude, de Recherche pour la Démocratie et le Développement Économique et Social (GERDDES-Afrique). Le GERDDES est un laboratoire de recherche qui se spécialise dans l’observation des élections au moyen des technologies de l’information et qui est sollicité par les ministères et les commissions électorales dans le cadre de consultances et développement de systèmes informatiques. L’ingénieur en question a travaillé sur des dizaines d’élections dans plusieurs pays subsahariens - dont le Bénin et la RCA en 1991 et 1993, le Gabon en 1996, le Togo (2000), l’RDC (2005), le Sénégal (2010), la Guinée (2010) - à partir des années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Le deuxième ingénieur français travaille pour la Société internationale d’études, de recherches et d’organisation (SINORG), une société française d’informatique à l’international, opérant principalement en Afrique du Nord et de l’Ouest entre 1960 et 1990. L’ingénieur est au Togo à la fin des années 1970 et au Sénégal dans les années 1980. Le troisième ingénieur sénégalais est un policier-informaticien employé de manière permanente, depuis les années 1980, au sein de la Direction de l’Automatisation des Fichiers (DAF), la direction responsable de la gestion du fichier électoral au Sénégal. Il a donc vécu et observé les changements d’instruments informatiques et des structures de l’organisation du travail, de la gestion de l’identité et de la liste des électeurs depuis cette époque.
Le problème du registre d’état civil
Entre la fin du XVIIIe siècle et 1950, dans les territoires conquis, les puissances coloniales mettent en place des systèmes de classification sélective pour déterminer qui a accès à la citoyenneté et qui n’y a pas accès. En Afrique-Occidentale Française, le régime de citoyenneté sélective se base sur la dichotomie citoyens / sujets : une forme de classification des personnes (Bowker et Star 2000; Lyon 2003) dont la démarcation se fait sur la base de la résidence dans les Quatre Communes (Saint-Louis, Gorée, Rufisque, et Dakar)36, de l’enrôlement dans l’armée et dans l’emploi public (Medina-Doménech 2009; Manby et al. 2011; Lonsdale 2016; Coquery-Vidrovitch 2001), du niveau d’éducation et de la position occupée dans la société tant au sens politique qu’économique. La division entre sujets et citoyens a, entre autres, une conséquence administrative importante. Elle détermine l’existence de deux infrastructures pour l’identification des individus : un est basé en France métropolitaine37 et est dédié aux citoyens soumis au Code civil français qui exige l’enregistrement des évènements de la vie tels que la naissance, le mariage et le décès ; et l’autre est dédiée à aux personnes qui ne sont pas reconnues comme citoyennes et qui sont soumises au régime de leur communauté, relèvent du droit islamique ou coutumier. L’état civil des peuples autochtones est établi par décret en 1912, mais reste facultatif et inutilisé, en particulier en dehors des zones urbaines (Awenengo Dalberto 2020). L’absence de cette infrastructure, une absence gérée par l’ordre colonial, se constitue en problème de la démocratie. Lors des luttes pour la décolonisation, l’absence du dispositif d’enregistrement des populations locales sert à la classe politique française d’argument pour freiner les indépendances (Cooper 2012). En 1950, l’Assemblée nationale invoque l’absence du registre comme l’une des raisons de ne pas accorder aux Africains l’autogouvernement. Les membres de l’assemblée posent les questions suivantes : comment les Africains pourront-ils voter si l’on ne sait pas combien ils sont ? Comment peuvent-ils être représentés au sein de corps électoraux alors qu’ils n’ont pas d’état civil ? Comment déterminer le nombre de représentants alors que l’on ne connaît pas l’importance numérique des populations ? Tant que l’administration ne peut pas compter les citoyens, ceux-ci ne peuvent pas voter, élire des représentants, former des chambres et des assemblées, et donc sans gouvernement, comment les Africains peuvent-ils avoir un pays indépendant ?
36 Depuis 1848, les habitants ont certains droits politiques entre lesquels le droit de vote. Le système de classification de la citoyenneté en Afrique de l’ouest, bien que basé sur des logiques racialistes (Trémon 2013), semble être différent des systèmes de classification raciales se développent par exemple en Afrique du Sud (Breckenridge 2014a; Bowker et Star 1999) ou en Afrique de l’Est (Weitzberg 2015; 2020).
37 La distance matérielle des populations par rapport aux registres d’état civil matérialise leur éloignement des infrastructures qui distribuent les droits liés à la citoyenneté. Les revendications électorales contemporaines, dans leur quête des serveurs et de leur localisation, s’inscrivent dans la continuité de l’externalité des infrastructures de la citoyenneté coloniale. Une infrastructure numérique physiquement éloignée semble correspondre à une plus grande difficulté d’accès aux droits et aux connaissances nécessaires à leur distribution.
Nonobstant ces considérations, l’empire touche à sa fin. Le gouvernement de Charles de Gaulle desserre l’emprise vers de nouvelles formes de gouvernance et les pays africains accèdent à l’autogouvernement au cours des années 1960. La question de l’état civil est aussitôt mise à l’agenda des nouveaux gouvernements. Elle devient un problème tant public qu’administratif de l’État postcolonial. Il se décline au sein de plusieurs services publics, dont l’administration électorale. En ce champ, la question de l’état civil s’articule avec les pratiques de production du vote sur liste électorale uninominale, ainsi que dans la prise de conscience de la présence de doubles enregistrements d’électeurs sur les listes. Les gestionnaires et les informaticiens conviennent que les outils de la technologie de l’information, alors naissante, seront au cœur de la solution.
L’exemple du Sénégal, terrain précurseur en matière de législation électorale autour de l’introduction de l’informatique, est significatif à cet égard. À la fin des années 1970, le pays est gouverné par Léopold Sédar Senghor qui avait centralisé le pouvoir au sein de son Parti Socialiste (PS), tout en interdisant ceux d’opposition, se fait porteurs d’un retour du multipartisme en 1976. Pour cet évènement, le ministre de l’Intérieur Jean Collin, homme politique sénégalais d’origine française et numéro deux du PS entre 1971 et 1990, présente l’introduction de l’ordinateur (un mécanographe) dans les procédures d’enregistrement des électeurs, comme l’illustrent ces extraits du projet et de la loi (voir Figure 6)38 :
38 République du Sénégal (1976). Exposé des motifs d’un projet de loi portant reconstitution des listes électorales, 16 octobre 1976, Dakar, 16 octobre 1976, Dakar.
« Il a été remarqué, en effet au cours de ces dernières années, que la révision annuelle [des listes des électeurs] donne lieu, essentiellement, à de nouvelles inscriptions. Les retranchements pour diverses causes sont rares. Cette situation est fâcheuse dans la mesure où elle fausse les résultats du scrutin et les interprétations qui peuvent en être données, spécialement dans le cadre d’une éventuelle compétition pluripartisane »
- « Une nouveauté apparaît dans les procédures d’inscription. Elle tient à ce que les moyens de l’informatique vont être utilisés pour reconstituer les listes des communes et communautés rurales ainsi que pour l’impression des cartes électorales […]. Le code électoral devant entrer en vigueur le 1er Mars, 1977, il a paru opportun de repartir sur de nouvelles bases en procédant à leur reconstitution au lieu de se contenter de la révision annuelle habituelle avec les imperfections que voilà. Le projet de loi 121/76 est venu en organiser les modalités et introduire en la matière le contrôle mécanographique pour serrer la réalité de plus près » 40.
En plus d’illustrer l’ancienneté des plans de gestion informatisée des listes électorales au Sénégal41, ces extraits des législations documentent le lien entre la formulation du problème public autour du fichier électoral et l’émergence des outils de vote informatisés.
Pour justifier la modernisation, en effet, Jean Collin met en avant une liste électorale structurellement gonflée et imparfaite et qui « fausse les résultats du scrutin et les interprétations qui peuvent en être faites »42. Ceci n’est pas neutre dans un contexte où les listes électorales font l’objet de controverses et de suspicions de la part des partis d’opposition depuis 1945 (Awenengo Dalberto 2020). La disqualification de la liste revient à imputer ses imperfections aux êtres humains qui l’ont produite, c’est-à-dire aux pratiques mises en place par les fonctionnaires de sa propre administration.
39 République du Sénégal (1976). Exposé des motifs d’un projet de loi portant reconstitution des listes électorales, 16 octobre 1976, Dakar, p. 1-3.
40 République du Sénégal (1976). Projet de loi n° 1977/01 du 4 décembre 1977 portant sur la reconstitution des listes électorales, Dakar p. 2.
41 Le texte fait déjà référence au terme de « fichier électoral » (p. 3.), qui sanctionne la naissance des pratiques de constitution par ordinateur des listes des électeurs auparavant rédigées à la main (« le code dans son article L 30 fait obligation au ministère de l’Intérieur de tenir un fichier général des électeurs et électrices » p.3.
42 République du Sénégal (1977). Projet de loi n° 1977/01 du 4 décembre 1977 portant reconstitution des listes électorales, Dakar, p. 2.
Figure 6. Projet de loi électorale de 1976 pour l’introduction de la mécanographie dans l’inscription des électeurs et la production des cartes d’électeurs au Sénégal
De même, un ingénieur béninois, expert en technologies de vote, me présente un autre problème électoral qui fait de l’informatique un instrument nécessaire pour la mise en place de la démocratie en Afrique. Selon lui, la présence de listes gonflées dérive également du phénomène répandu dans les cultures africaines de l’homonymie (partager des noms similaires), comme l’illustre cet extrait d’entretien :
« L’homonymie qui existe en Afrique rend impossible la sauvegarde des principes démocratiques, en particulier le principe d’un homme, une voix. Dans des pays comme le Mali, le nombre de personnes qui s’appellent Mamadou Coulibaly et qui vivent dans le même quartier est énorme. En Guinée, le nombre de Diallo Mohammed ne diffère que par la sobriété des surnoms qu’ils ont ajoutés pour se distinguer. Dans une liste électorale où il y a 100 Diallo Mohammed, il n’est pas possible d’établir au premier coup d’œil qui est le vrai, qui est le faux, et qui s’est inscrit plus d’une fois. Il est donc nécessaire de disposer des moyens technologiques pour tenter de discerner et de comparer non seulement les noms et prénoms, mais aussi les dates de naissance, les lieux de naissance, le nom du père, le nom de la mère, afin de permettre aux agents de comparer, de délibérer et de rendre ainsi l’électeur unique dans la liste. Le principe fondamental d’un homme, une voix, qui est finalement le principe fondamental de la démocratie, ne peut pas être garanti avec des listes manuelles ou la compilation manuelle des résultats, sachant qu’avec l’informatique, on peut s’approcher d’une liste électorale honnête et avoir des résultats bien calculés. Pour sauvegarder les principes démocratiques, nous avons besoin d’ordinateurs parce que nous devons gérer une grande base de données d’informations, ce qui n’est pas possible pour un être humain »43.
Cet extrait illustre comment la question de l’homonymie, inscrite dans la manière dont les individus se nomment dans la société, est définie comme incommensurable avec le principe de démocratie. Les technologies de l’information s’imposent alors comme un intermédiaire indispensable à la sauvegarde de ses principes.
43 Entretien avec un ingénieur informatique béninois, expert consultant en technologies électorales. En ligne entre le Luxembourg et Paris, 3 mars 2021
Ses solutions : gérer les listes électorales avant la biométrie44
Un nombre de solutions informatiques émerge lors des entretiens avec les informaticiens. Ces instruments illustrent comment la biométrie s’inscrit au sein des pratiques administratives et techniques précédentes et informent sur les pratiques de la gestion des listes des électeurs avant de la biométrie45. À l’époque de l’adoption de la loi de 197646, le cas du Sénégal illustre que l’informatique émerge par l’utilisation d’un mécanographe : une machine volumineuse, centralisée et spécialisée qui peut lire une carte perforée à la fois, chaque carte contenant les données d’un seul électeur. Les cartes sont codées par des informaticiens sur la base des formulaires d’inscriptions papier, remplis à la main, contiennent les données personnelles classiques des électeurs (nom, prénom, genre, adresse), lors de l’interaction de terrain entre le fonctionnaire et l’électeur (Figure 7)47. Après avoir lu toutes les cartes, la machine émet de manière automatique, d’une part, une liste imprimée et complète des électeurs enregistrés et, d’autre part, un reçu d’inscription pour l’électeur (la carte électorale)48. La législation de l’époque parle de « listes électorales », au pluriel, car les listes des personnes ayant fait demande d’inscription sont des est artefacts locaux, constitués au sein de plusieurs circonscriptions électorales : chaque circonscription produit sa propre liste. À l’encontre de cette pratique décentralisée, l’introduction du mécanographe détermine l’établissement d’un fichier central des données des électeurs, ainsi que le prévoient le projet et la loi. « S’agissant du contrôle mécanographique destiné à mieux cerner et suivre la réalité électorale, le Code dans son article L 30 fait obligation au ministère de l’Intérieur de tenir un fichier général des électeurs. Ce fichier est constitué par les documents d’inscription c’est-à-dire listes électorales et fiches de transcription dont le modèle est joint au projet de loi […] Après exploitation mécanographique, tous les documents sont renvoyés au ministère de l’Intérieur tenu au courant des radiations des nouvelles inscriptions et autres informations provenant des autorités locales, mais aussi d’autres sources telles »49. « ARTICLE 6. - Les documents d’inscription des électeurs, après avoir servi à la réalisation mécanographique des listes électorales et à l’établissement des cartes d’électeurs par les mêmes moyens, sont remis au ministère de l’Intérieur pour constituer le fichier général des électeurs prévu à l’article L 30 du Code électoral »50.
44 La démarche s’inspire à celle de Vincent Denis, « Identifier par le corps avant la biométrie aux XIVe XIXe siècles » (2013) et de Eric Heilmann, « Le désordre assisté par ordinateur : l’informatisation des fichiers de police en France » (2005).
45 Les ordinateurs pour la gestion des listes des électeurs sont le premier champ d’application de l’informatique électeurs mais ils ne sont pas les seuls. Le deuxième champ le plus mentionnée consiste en la transmission électronique des résultats électoraux. Voir Partie 2 de la thèse.
46 République du Sénégal, (1976). Exposé des motifs d’un projet de loi portant reconstitution des listes électorales, 16 octobre 1976, Dakar, p. 1 & 3.
47 République du Sénégal, (1976). Projet de loi n° 1977/01 du 4 décembre 1977 portant reconstitution des listes électorales, Dakar, p. 9. L’un des informaticiens travaillant à l’époque soutien que ce document soit un formulaire copié collé d’une législation française. Entretien avec un ingénieur informaticien français, employé de SINORG entre les années 1980 et 1990. En ligne entre le Luxembourg et Perpignan, 29 mai 2023.
48 Entretien avec un ingénieur informaticien français, employé de SINORG entre les années 1980 et 1990. En ligne entre le Luxembourg et Perpignan, 29 mai 2023.
Cet extrait illustre comment, les documents d’inscription des électeurs et les listes électorales alimentent désormais une méta-liste, ayant subi un traitement informatique, nommé fichier électoral. Ce fichier est conservé et sécurisé au sein du ministère de l’Intérieur, organe responsable de la gestion des élections, avec une nouvelle archive des données des électeurs : la liste est censée désormais être un instrument d’analyse « démographique »51.
49 République du Sénégal, (1977). Projet de loi n° 1977/01 du 4 décembre 1977 portant reconstitution des listes électorales, Dakar, p. 3.
50 République du Sénégal (1976). Loi n° 1977/01 portant reconstitution des listes électorales, Dakar, p. 1.
51 République du Sénégal (1976). Exposé des motifs d’un projet de loi portant reconstitution des listes électorales, 16 octobre 1976, Dakar, p. 2. Des acteurs soulignent que la centralisation et informatisation des listes des électeurs donne naissance à des nouvelles suspicions concernant sa gestion.
À côté du mécanographe, le ministère de l’Intérieur hébergea également un projet informatique qui constitue une innovation à l’échelle mondiale : un ordinateur biométrique pour la constitution du fichier des électeurs. À la demande des autorités nationales, Société internationale d’études, de recherches et d’organisation (SINORG) fournit une station informatique qui travaille de manière autonome en arrière-plan des autres activités quotidiennes de l’administration52. La station informatique est censée apprendre à identifier un nombre limité d’empreintes digitales avec lesquelles on l’a nourrie pour la production d’une liste électorale. Les porteurs du projet proposent de le rendre opérationnel pour créer un registre électoral solide, sur lequel s’appuyer pour la distribution du droit de vote pour les élections de 197853.
En effet, le mécanographe est installé au sein du ministère de l’Intérieur et est désormais entouré de l’organisation professionnelle de l’informatique : plusieurs experts, dont des internationaux (français et canadiens) ainsi que des ingénieurs locaux54. Ainsi, il s’institutionnalise de manière parallèle à la naissance d’un département ministériel responsable du traitement de données, la Direction de l’Automatisation des Fichiers (DAF)55. La création de cette instance reflète le besoin croissant en gestion de données informatiques de l’État (Diop 2003).
52 Entretien avec un ingénieur informaticien français, employé de SINORG entre les années 1980 et 1990. En ligne entre le Luxembourg et Perpignan, 29 mai 2023.
53 Voir « Encadré 5 : SOSIE, une station biométrique au sein de l’administration sénégalaise de 1977 » pour la description de l’ordinateur biométrique.
54 Entretien avec un ingénieur informaticien français, employé de SINORG entre les années 1980 et 1990. En ligne entre le Luxembourg et Perpignan, 29 mai 2023.
55 République du Sénégal, (1977) Décret n° 77-1007 du 19 novembre 1977 portant organisation du ministère de l’Intérieur qui entérine l’existence de la Direction de l’automatisation des fichiers (DAF), Dakar.
Cf loi n ° 1977/01 du 05 janvier 1977
Copyright © C.D.I Direction des Relations avec les Institutions 2013 Mais le cas du Sénégal n’est pas isolé, comme l’illustre la trajectoire de l’ingénieur béninois du GERDDES-Afrique. Le Bénin des années 1990, années de la conférence nationale souveraine, est en transition d’un régime marxiste-militariste vers la démocratie libérale, toujours sous l’autorité de Mathieu Kérékou (1972-2006). Le ministre de l’Intérieur mobilise alors ce laboratoire de recherche pour numériser les listes d’électeurs, alors manuscrites 56. L’équipe organise une saisie des dossiers des électeurs en utilisant un logiciel phonétique - décrit par l’ingénieur « public et fait maison »57 - conçu pour distinguer, sur la base d’un alphabet phonétique standardisé, les inscriptions des personnes ayant des noms similaires au sein du fichier :
Figure 7. Formulaire d’inscription sur les listes électorales pour le traitement mécanographique
« Dans les années 1990, nous avions des algorithmes phonétiques pour adresser le niveau d’homonymie qu’il y a en Afrique. Comme, tout le monde s’appelle ‘Quacou Joseph’, mais il y a des ‘Cuacou’ qui s’écrivent avec un C, des ‘Kuacou’ qui s’écrivent avec un K. Sur la liste, il peut s’avérer être le même individu. Alors, l’algorithme phonétique permettait d’extraire de la liste, en comparant la prononciation des noms et prénoms, leur sonorité, des dossiers qui peuvent être prononcés comme ‘Quacou’. Une fois que l’algorithme sélectionne les dossiers semblables, il faut trouver les doubles dossiers, en croisant les données disponibles telles que le nom, le nom de la mère, la date de naissance, et ainsi de suite » 58.
Cet extrait illustre comment, dans les années 1990, des technologies de reconnaissance vocale (aujourd’hui l’un des champs d’application et de développement de la biométrie) sont développées pour répondre à la question des doubles enregistrements. Cela suggère que la gestion du vote et des bases de données citoyennes constitue un terrain d’expérimentation pour les solutions biométriques qui émergent dans les années suivantes.
56 Entretien avec un ingénieur informatique béninois, expert consultant en technologies électorales. En ligne entre le Luxembourg et Paris, 3 mars 2021.
57 Entretien avec un ingénieur informatique béninois, expert consultant en technologies électorales. En ligne entre le Luxembourg et Paris, 3 mars 2021.
58 Entretien avec un ingénieur informatique béninois, expert consultant en technologies électorales. En ligne entre le Luxembourg et Paris, 3 mars 2021.
Le cas malien de la même époque illustre la présence d’une entreprise locale dans le travail de gestion informatique des listes, comme le documente cet extrait :
« En 1997, le gouvernement du Mali lance un appel d’offres pour sélectionner une société informatique chargée de dresser des listes électorales informatisées. On m’a présenté l’entreprise locale, nommée TATA Informatique, qui compilait la liste. Me rendant sur place, j’ai trouvé des agents travaillant sur des ordinateurs, saisissant chaque dossier à partir du registre papier, puis ils prenaient une disquette pour donner les données saisies à un superviseur qui les consolidait. Cela se faisait sans réseau, ce qui est inacceptable pour l’époque »59.
Cet extrait illustre comment l’expert considérait la saisie informatique des dossiers sans les centraliser via internet comme non conforme à la norme de l’époque (ce qui souligne l’existence d’une norme de travail informatique à l’époque) ainsi que les entreprises locales jouent un rôle dans la gestion des fichiers.
Au Kenya, également, les années 1990 correspondent à l’émergence de l’informatique électorale. Sous la demande de l’opposition politique au régime de Daniel Arap Moi, la Commission électorale (l’Election Commission of Kenya) est remise en fonction et établit un ordinateur central pour la saisie, le stockage et la gestion des enregistrements des électeurs. Les enregistrements sont gérés à partir du fichier informatique à partir duquel l’on imprime les listes électorales et d’émargement. À côté de cela, la Commission développe un réseau de machines de reconnaissance optique des marques et des caractères dits aussi OMR ou OCR pour Optical Mark/Caracter Recognition60. Il s’agit de scanners pour automatiser le travail des agents chargés de la collecte des données des électeurs et limiter les erreurs commises lors de la saisie des données des formulaires papier à l’ordinateur. Au lieu d’introduire les dossiers des électeurs dans l’ordinateur un par un, les agents insèrent les formulaires papier contenant les données des électeurs dans la machine. La machine les lit et les transforme en un dossier personnel dans une base de données qui est le fichier des électeurs. Les formulaires papier sont à choix limité (homme ou femme), mais parfois les machines peuvent aussi lire les informations manuscrites (nom et prénom) ainsi que des photos du visage de l’électeur61.
59 Entretien avec un ingénieur informatique béninois, expert consultant en technologies électorales. En ligne entre le Luxembourg et Paris, 3 mars 2021.
60 Independent Review Commission, Report on the general elections held in Kenya on 27 december 2007, 17 septembre 2008, Nairobi, p. 78.
Comme l’identification biométrique, les scanners à reconnaissance optique de caractères s’appuient sur des techniques de traitement et de reconnaissance d’images (la capacité d’extraire et de lire des informations à partir d’une image) et de vision par ordinateur. Ces machines qui ont été une technologie de vote populaire en Afrique62, surtout dans les années 1980 et 1990, sont toujours présentes, par exemple dans les années 2010 au Kenya63 où elles coexistent avec l’identification biométrique des électeurs lors du même recensement électoral. Ce fait atteste que la biométrie s’inscrit dans la continuité et s’appuie sur les connaissances antérieures en matière de gestion des données.
61 Electoral Institute for Sustainable Democracy in Africa (2010). Voter registration in Africa. Johannesburg.
62 Les OMR sont développés au Mozambique entre 1998 et 2004 (Do Rosario et Muendane 2016), en Afrique du Sud en 1994 (voir Cooke Walter, IT Security Case Study Retrospective: The 1994 South African Election) au Ghana en 2000 (Emmanuel, John et Owusu-Mensah 2019), au Libéria et au Malawi (voir McCann Niall, The evolution of identity management in Africa: What now for voter registration?)
63 Il s’agit du premier développement de la biométrie lors du référendum constitutionnel de 2010 au Kenya. L’ institution électorale, afin de tester la biométrie, l’a partiellement introduite aux OMR dans un nombre limité de circonscriptions. Voir le Chapitre 4 de la thèse.
Encadré 4 : Les sciences et les techniques des ordinateurs biométriques Deux corpus des sciences et techniques sont engagés dans ce que l’on appelle aujourd’hui la biométrie. Le premier, consiste dans l’analyse et le traitement d’images, c’est-à-dire un ensemble de recherches se penchant sur la vision et la capacité de lecture des ordinateurs pour extraire des informations des images. Dans le champ du vote, comme ailleurs, l’extraction d’images s’effectue par des périphériques capables de lire des formulaires papier, de reconnaître des marques et de les traduire en informations numériques. L’extraction s’accompagne des activités visant à la réduction du poids des images telles que la compression et la binarisation. Le deuxième champ de recherche consiste en l’algorithmique pour comparer les images (déjà traitées à l’ordinateur). Il s’agit de développement de logiciels capable d’identifier, après comparaisons, des images similaires. En ce champ, chaque matériel biologique visé par la biométrie - l’empreinte, l’iris, le visage - consiste en domaine de recherche séparé et qui porte des défis techniques différents. En cela, les chercheurs et les industries de la biométrie travaillant à ces types différents de matériaux ne sont pas un groupe uniforme d’acteurs : ils viennent de champs de recherche séparés et souvent en concurrente les uns aux autres. Dans l’espace francophone, le groupe de recherche de l’École des Mines de Fontainebleau aborde ces questions à travers la morphologie mathématique (Matheron et Serra 2001), domaine de recherche qui vise le développement de modèles de traitement d’image pour des applications industrielles (comme l’industrie des scanners). Toutefois, la morphologie mathématique n’est qu’un des modèles de traitement d’images disponibles.
L’ensemble de ces technologies et savoirs pratiques illustrent à quel point la gestion des électeurs et des élections en Afrique entre les années 1970 et 1990 est un laboratoire de sciences et des techniques informatiques pour la gouvernance du vote.
Entre informatique et biométrie : le tournant des années 2000
Le tournant des années 2000 semble avoir été non pas une révolution, mais une conversion douce. Les personnes travaillant à l’informatique électorale font état de la continuité entre l’ère de l’informatique électorale et l’essor des années 2000 de la biométrie industrielle. Cette continuité se manifeste tant du point de vue des problèmes à résoudre que du point de vue des groupes d’experts et des institutions les développent ainsi que sur le plan de l’infrastructure matérielle. Concernant les groupes d’experts et les institutions au sein desquels ils travaillent, avant et après les années 2000, ce sont les mêmes départements, centres de gestion des données, naissant dans les années 1970 et 1980 qui effectuent le travail de traitement de production, nettoyage, et gestion des données des électeurs64. La structure de l’emploi est basée sur le travail des ingénieurs-informaticiens locaux, responsables de la gestion des listes et des données. Sur le plan des carrières, on note que les dirigeants des départements d’informatique des institutions ont souvent de longues carrières qui datent de l’ère de l’informatique électorale. Par exemple, lorsqu’en 2019, j’effectuais mes observations ethnographiques à Dakar au sein de la Direction de l’Automatisation des Fichiers (DAF) certains des hauts fonctionnaires occupaient les mêmes responsabilités depuis 1990, comme l’illustre cet extrait d’entretien avec un responsable de la salle de vérification des dossiers :
« Après l’école de police dans les années 1990, j’ai suivi une formation en informatique. Depuis décembre 1991, je suis ici, j’ai grandi ici… Ça fait 24 ans. J’étais à l’ambassade du Gabon 5 ans, je faisais visas et cartes d’identité. À l’époque, il n’y avait pas les PC, on travaillait sur de grands terminaux avec des câbles et tout. À l’époque on n’était pas nombreux : moins de 20 personnes. C’est en 2005 que ça a commencé avec les PC. Le volume de travail a largement augmenté, car la population a augmenté. Donc on a augmenté l’effectif »65.
64 Observation de la salle de saisie des dossiers personnels des électeurs sur le fichier central, Direction de l’Automatisation des Fichiers, Médina, Dakar, 19 avril 2022.
Cet extrait illustre la continuité des structures de travail dans la gestion des listes des électeurs.
De même, les experts qui interviennent lors des missions d’informatisation et de conseil, au fil des années 2000, sont devenus par la suite, des experts en biométrie électorale66, comme l’illustre cet extrait avec l’informaticien béninois du GERDDES :
« Depuis les bancs d’essai des années 1990, nous avons pu constater l’efficacité des technologies de l’information dans le traitement des élections. Nous avons ensuite rejoint les programmes d’assistance électorale fournis par les Nations unies à tous les pays organisant des élections. Nous avons été recrutés en tant qu’experts pour conseiller les commissions électorales et les ministères sur la manière d’organiser les élections plus efficacement. Notre tâche consistait à leur dire ‘voici ce que vous pouvez faire avec les technologies de l’information !’. Et ce n’était que la première phase. Je me suis progressivement spécialisée dans la production et la gestion des fichiers électoraux et des systèmes de compilation des résultats et j’ai décidé de quitter le monde professionnel français, où j’étais employé, pour travailler de temps en temps pour les Nations unies, l’Union européenne et parfois pour les Américains de l’USAID »67.
65 Entretien avec le directeur de la brigade de gestion et de traitement des données électorales depuis 1991, DAF Cité Police, Dakar 19 avril 2022.
66 Entretien avec un ingénieur informatique béninois, expert consultant en technologies électorales. En ligne entre le Luxembourg et Paris, 3 mars 2021 ; Entretien avec un ingénieur informatique togolais, expert consultant en biométrie électorale. Le Hibou, Saint-Germain-de Près, Paris, 30 septembre 2019.
Illustrant la continuité avec les années 1990, cet extrait montre également comment la réalité de l’informatique électrotechnique est de plus en plus prise en charge par les agences multilatérales qui font du conseil en informatique électorale une profession.
S’agissant toujours de projet de gestion informatique des données, les activités et les tâches de travail ne changent pas radicalement par rapport aux métiers de l’informatique. Les responsables des départements informatiques sont appelés à concevoir la structure des systèmes techniques et à rédiger des cahiers des charges pour l’acquisition de logiciels, de matériels et de réseaux. Ils doivent gérer les appels d’offres, l’acquisition de logiciels et d’applications, les relations avec les sous-traitants. Il s’agit d’organiser la migration des données d’une ancienne base de données vers une base plus moderne et d’organiser la formation des fonctionnaires chargés de la saisie et du traitement des données des électeurs. Il s’agit aussi d’embaucher du personnel qualifié, de traduire les exigences de la loi électorale en systèmes technologiques fonctionnels (et de rédiger des lois sur les technologies en fonction des systèmes techniques possibles). Du point de vue matériel, l’infrastructure de la biométrie électorale reste, essentiellement, une infrastructure informatique basée sur une infrastructure plus ample de travail des fonctionnaires des administrations publiques68 : des salles de travail contenant une centaine d’ordinateurs pour que les fonctionnaires publics puissent saisir les données des électeurs, plusieurs armoires de serveurs (des bases de données dont la capacité computationnelle est un instrument de gouvernance administrative). Ce qui change, c’est la configuration et la taille physique des serveurs, qui occupent de moins en moins d’espace, la collecte systématique de la donnée biométrique des électeurs ainsi que l’usage des nouveaux logiciels qui automatisent la recherche de doublons de manière de plus en plus précise. L’efficacité croissante des logiciels ne signifie pas qu’ils seront un jour capables de détecter toutes les applications dupliquées sans intervention humaine, bien au contraire. Il s’agit plutôt de logiciels qui détectent de plus en plus de doublons de manière de plus en plus précise et rapide, tout en continuant à nécessiter une évaluation humaine des dossiers identifiés comme étant des doublons. Alors qu’avant la biométrie, les requêtes et les corrections sur une base de données informatique se faisaient à la main sur l’ordinateur, les logiciels d’aujourd’hui recherchent de manière autonome les fichiers similaires et les trient dans un dossier à partir duquel l’organisation institutionnelle de l’informatique publique évalue les fichiers et confirme ou infirme le caractère dupliqué. Le processus d’évaluation reste une tâche administrative qui nécessite une main-d’œuvre spécialisée et ne peut pas être gérée par un logiciel.
67 Entretien avec un ingénieur informatique béninois, expert consultant en technologies électorales. En ligne entre le Luxembourg et Paris, 3 mars 2021.
68 Observation de la chaîne de production des cartes d’identité biométriques et du travail de données sous-jacentes, Direction de l’Automatisation des Fichiers, Ministère de l’Intérieur Médina, Dakar, 19 avril 2022.
Conclusion
L’identification biométrique des électeurs est considérée comme une technique qui s’est répandue après les années 2000, dans le sillage des crises et des guerres, dont le 11 septembre 2001, et en l’absence de pratiques et d’infrastructures techniques nationales, comme en RDC en 2005, après la guerre. Dans ce premier chapitre, j’ai complété cette chronologie en pointant une période précoce d’élaboration des infrastructures, des professions et des réalités de l’informatique électorale. Entre la fin des années 1970 et la fin des années 1990 - donc avant les attentats du 11 septembre 2001 et de manière indépendante des guerres civiles qui ont engagé plusieurs pays africains entre 1990 et la première décennie des années 2000 - l’informatique constitue une pratique courante. Elle structure l’administration du vote et le travail quotidien des fonctionnaires autour de la production et de la gestion des données. Les espaces de l’administration du vote sont habités par des ordinateurs et des outils informatiques, des inventeurs, des entreprises et des informaticiens qui les proposent et qui les font fonctionner. Les institutions électorales disposent de départements techniques internes et de personnel responsable de la gestion des données, soutenus par le travail d’ingénieurs informatiques professionnels - employés par les commissions électorales et sollicités pour des missions de conseil à durée déterminée. De nouvelles relations de production s’établissent au sein de l’administration du vote entre les fonctionnaires et les sociétés informatiques, tant africaines qu’étrangères - telles que SINORG au Sénégal et TATA Technology au Mali. Depuis ces années, ces acteurs sont une présence permanente et structurante de l’administration du vote. Ce chapitre montre que, contrairement à l’idée reçue selon laquelle la biométrie représente une rupture nette avec les pratiques électorales et documentaires antérieures, il est difficile de distinguer clairement ce qui résulte du traitement biométrique actuel des inscriptions sur les listes électorales des pratiques antérieures. De nombreuses solutions utilisées dans le domaine du traitement des données électorales sont déjà des techniques d’identification et d’enregistrement des électeurs, et impliquent la déduplication du fichier sur la base d’outils de traitement des données et d’analyse des éléments biologiques. Les premiers systèmes biométriques de production des listes électorales (la station informatique pour l’identification des empreintes digitales développée par le Sénégal en 1978 et le logiciel phonétique du Bénin en 1993) coexistent avec des systèmes non biométriques de gestion des listes électorales comme celui du Mali. Tant les pratiques que les outils utilisés avant les années 2000 illustrent une continuité avec la transition vers la biométrie du XXIe siècle, illustrant l’absence de rupture entre l’ère de l’informatique électorale et la période d’arrivée de la biométrie industrielle. La transition se fait sur la base d’une infrastructure déjà établie, dans un continuum de pratiques et notamment dans la disponibilité d’un ensemble de bases de données binarisé. Cela me semble être l’explication la plus complète de l’arrivée de la biométrie industrielle dans le vote africain des années 2000 : son infrastructure était déjà en place. Ainsi, il faut souligner l’existence d’une phase intermédiaire de l’État informatique, où se situent l’État documentaire et l’État biométrique (Awenengo Dalberto, Banégas et Cutolo 2018; Awenengo Dalberto et Banégas 2021), et qui constitue le lieu de naissance de la deuxième forme de gouvernance. Néanmoins, de nombreux changements, on eut lieu en ces mêmes années qui, si regardées à partir d’administration du vote, documentent le lien entre l’émergence de l’industrie de la biométrie et les pratiques de la démocratie postcoloniale.
Chapitre 2. La valeur du vote : aux origines de la biométrie civile
« Les circonstances qui ont décidé de la création de MORPHO SYSTEME sont remarquables. Dans la seconde moitié des années 1970, le Président du Sénégal d’alors, Léopold Sédar Senghor, qui connaissait bien la SINORG et ses dirigeants depuis 1964, annonce qu’il organisera les prochaines élections avec la présence de partis d’opposition et qu’il souhaite que le scrutin se déroule dans la clarté. Il s’enquiert auprès de la SINORG de ses compétences sur le sujet. Comme nous lui faisons part de notre manque d’expérience, il nous demande d’au moins nous informer. Nous entrons donc en relation avec le ministère de l’Intérieur français pour nous informer des conditions que nécessite l’organisation d’un scrutin électoral transparent. C’est finalement assez simple, il faut que tous les citoyens se présentent le jour du vote avec leur carte d’identité et que le fichier électoral soit à jour... simple oui, mais au Sénégal il n’existait ni carte d’identité, ni fichier d’état civil, ni fichier électoral »69.
Cet extrait dérive d’une publication d’archives de la Société internationale d’études, de recherches et d’organisation (SINORG), portant sur l’histoire de l’organisation, son action internationale et ses succès. Unique dans son genre, il témoigne la manière dont « la question électorale » ait été au cœur de la création d’une entreprise de biométrie - Morpho Système – devenue leader dans le marché pour ses solutions performantes et dominantes au niveau mondial, sur les entreprises états-uniennes et japonaises. Né dans la seconde moitié des années 1970, ce chapitre revient aux origines de l’histoire africaine et électorale de Morpho pour comprendre comment les pratiques citoyennes et de la démocratie ont été mises en valeur de manière précoce par le champ de l’informatique. L’histoire de SINORG et de la naissance de Morpho Système est importante pour au moins deux raisons. Tout d’abord, elles permettent de comprendre la transition de l’aide technique au développement de la France vers l’aide au développement de l’industrie numérique (notamment sous forme d’aide financière destinée à l’industrie). Ensuite, elle éclaire la manière dont les pratiques démocratiques des années 1970 ont offert un ensemble de débouchés industriels, permettant à la France de se positionner comme leader mondial dans la compétition pour les systèmes biométriques les plus performants. L’histoire sénégalaise de Morpho constitue ainsi un point de départ pour comprendre comment l’industrie de la biométrie est passée de sa vocation initiale - la gestion des populations criminelles et la gestion des listes électorales en postcolonie - à un projet plus large visant à identifier la totalité des populations citoyennes mondiales. Je présente cet argument en quatre temps. Dans un premier temps, je montre la naissance de la biométrie comme industrie de l’informatique, qui émerge du financement public de plusieurs pays (États-Unis, Japon, France, Grande-Bretagne) pour le développement des systèmes d’identification biométrique des criminels au sein des départements de police (Piazza 2008; Lalam et Nadaud 2013). Il s’agit donc d’abord d’un projet de sécurité intérieure, mais celui-ci est inscrit dans un projet d’expansion industrielle de l’État de l’après-guerre. Dans un deuxième temps, je m’attarde sur l’un des projets de l’industrie de la biométrie par ordinateur : la création du premier ordinateur biométrique ayant pour finalité de constituer des listes d’électeurs pour le vote au Sénégal. L’aide technique au développement de la France, grâce aux étroites collaborations avec l’administration de l’État central de plusieurs pays africains, anticipe l’ouverture du marché civil de la biométrie. À cause du lien avec le terrain administratif, lors de la décolonisation, l’entreprise française devance les concurrents mondiaux - notamment les Américains et les Japonais - de presque dix années.
69 La Société Internationale d’Études, de Recherche et d’Organisation. L’origine. p. 7, date inconnue, Archives Morpho.
Dans la troisième partie, j’examine comment, dans les années 1990, la biométrie se normalise comme technologie civile, non seulement dans les pays des Suds, mais aussi dans ceux des Nords. Le marché de la biométrie civile s’ouvre par la multiplication de la demande mondiale de systèmes biométriques de gestion de dossiers des demandeurs d’asile, pour la distribution de subventions sociales, et le contrôle des frontières. L’explosion de la demande, la taille des projets civils et les progrès de l’informatique rendent l’identification biométrique des populations civiles plus lucrative que celle liée au secteur policier. Dans la quatrième partie, je reviens sur les conséquences des attentats du 11 septembre 2001 sur l’industrie de la biométrie et les configurations matérielles des solutions développées. Les politiques de sécurité extérieure des États-Unis ont accéléré le développement de la biométrie civile, aboutissant à une nouvelle forme : la biométrie en kit, mobile et transportable, destinée à collecter des données civiles partout dans le monde. Ce chapitre s’appuie sur des entretiens, souvent répétés, avec dix personnes de l’industrie de la biométrie et de l’identité biométrique, réalisés entre 2017 et 2024. J’ai notamment échangé longuement avec les fondateurs de Morpho Système et de Visionics, ainsi qu’avec des directeurs commerciaux et des PDG de Bio Rugged, Laxton, Synapsys Conseils, et des employés d’IDEMIA et d’IRIS Corporation Berhad. Les personnes interrogées m’ont fourni des documents d’archives, incluant des images, des photos et des écrits, que j’utilise en tant que sources archivistiques, ainsi que de la littérature grise, telle que des rapports d’activité, des sites web, des brochures, et de la documentation institutionnelle, notamment des normes et des lois nationales et internationales relatives aux développements techniques de la biométrie civile.
1960 : Naissance de la biométrie comme industrie d’ordinateurs
À partir de la moitié du XXe siècle, la police criminelle, notamment dans les pays occidentaux, devient un laboratoire d’innovation de systèmes d’identification sur la base des empreintes digitales (Schnapper 1983). Dans les années 1950 et 1960, avec l’émergence de nouvelles formes de criminalité et l’augmentation du nombre de délits70, la police doit gérer d’importantes bases de données d’individus sur papier. Malgré les évolutions des sciences et techniques d’analyse d’empreintes digitales, il s’agit de tâches de classification complexes, chronophages, et nécessitant de la main-d’œuvre spécialisée (Piazza 2014b). L’informatique, alors naissante, cherche à ordonner et requalifier ces corpus de données de fiches personnelles (Heilmann 2005). De nouveaux fichiers informatiques de police apparaissent, sur la base desquels plusieurs États - notamment les États-Unis, le Japon, et quelques pays en Europe - financent des recherches pour automatiser l’identification, la classification et le repérage des criminels. Il ne s’agit pas seulement d’une question de sécurité intérieure. Dans le contexte de l’économie d’après-guerre, il s’agit avant tout de la construction de sphères d’influence par le biais d’innovations militaires, de l’expansion commerciale et de l’industrie (Hecht 2014). Dans cette dynamique, l’électronique — incluant les technologies de l’information et des télécommunications — joue un rôle clé dans la présence de l’État à l’international par le biais de ses entreprises (Mounier-Kuhn et Duby 2010). L’électronique s’impose, par le biais de l’automatisation, comme une technologie essentielle pour toutes les autres industries. Chaque pays doté d’une ambition d’influence finance et veille au développement de son industrie de l’électronique: IBM aux États-Unis, Siemens en Allemagne, Philips aux Pays-Bas, NEC Corp, Fujitsu, Mitsubishi et Sony au Japon (Schiller 2014; Zimmermann et Delapierre 1984)71 travaillent aux programmes de recherche et développement de l’intelligence artificielle, la robotique, la vision par ordinateur, l’identification des formes, la morphologie mathématique (visages humains, de reconnaissance vocale, marques), les statistiques biologiques (Gates 2011a; Humphrey 2022). La recherche de solutions logicielles pour l’automatisation de l’analyse des empreintes digitales s’inscrit dans une tendance qui allie la production de la sécurité intérieure au développement des relations internationales. Cet extrait d’article de presse de la fin des années 1980 portant sur l’histoire de Morpho, illustre comment la biométrie est un enjeu de concurrence transnationale entre pays :
70 L’augmentation des délits et le renforcement des activités de police autour de la criminalité récidiviste, un véritable problème public de l’époque, est à inscrire au sein du maintien de l’ordre socio-économique. Notamment, autour de la question des crimes commis par les classes populaires et de la criminalisation de la pauvreté. Par exemple, sous la 3ème république les actes criminels liés à la récidive représentaient 50% des crimes commis. Pour des études sur la criminalité, le récidivisme, et le solutionnisme technique voir (Schnapper 1983; Martine Kaluszynski 2011; 1994).
« Question : un pays de taille moyenne, plus connu pour ses foies gras, ses médocs et son N° 5, peut-il, à la barbe d’un géant japonais et de mastodontes américains, emporter dans l’État le plus concurrentiel du monde un marché de haute technologie lui donnant à la fois fortune et gloire ? Réponse : oui. L’histoire de Morpho Système, choisi par l’État de New York pour son système de reconnaissance informatique des empreintes digitales, tendrait à̀ prouver que, comme dans les livres, la fortune sourit aux audacieux. À condition d’avoir une bonne technique, l’esprit aventureux et un sérieux grain de folie. Codicille : dans ce genre de success-story, le hasard n’est jamais galant homme. Seules comptent volonté et organisation »72.
71 Le Monde, « Discours et réalités », 22 septembre 1983.
Le Federal Bureau of Investigation (FBI) aux États-Unis, le Home Office en Angleterre, la Police de Paris en France, la Police nationale au Japon s’engagent, chacun de son côté et par des modèles différents, dans le développement de prototypes d’identification automatique d’empreintes digitales. Par exemple, l’investissement du gouvernement américain dans la biométrie pour le FBI a conduit à la création, en 1974, de Printrak international, une division de Rockwell International, Inc. (société multinationale spécialisée dans l’industrie automobile et aérospatiale). Au Japon, en revanche, le ministère s’est adressé à une société nationale d’électronique déjà existante depuis 1899, NEC Corp. Le ministère déléguait à l’entreprise, le travail de recherche et développement du système d’identification de la biométrie pour la police. De manière encore différente, la recherche en France et au Royaume-Uni est davantage basée sur les laboratoires de recherche plutôt que sur l’industrie : les deux pays soutiendront des développements industriels une décennie plus tard, dans les années 1980. Le ministère anglais s’appuie sur l’assistance technique occasionnelle de Ferranti, Ltd., tandis que le ministère français se tourne vers le laboratoire de morphologie mathématique de l’École des Mines de Paris, duquel émergera la société Morpho Système. Je reviens sur l’histoire de Morpho, qui est au cœur de mon argument, dans le paragraphe qui suit. Ici, je souhaite mettre l’accent sur la manière dont la production de logiciels d’identification biométrique dans le domaine hyper financé de la police représente, en ces années, une tâche recherchée, mais complexe. De grands groupes industriels tels que IBM, Siemens, Logica et Cogent cherchent à produire des logiciels d’identification biométriques fonctionnels, mais, malgré le dépôt d’un nombre considérable de brevets, cette industrie échoue. Les ordinateurs de l’époque – les grosses machines mainframes d’IBM - rencontrent des difficultés à traiter un nombre aussi important d’empreintes digitales (sur les bases de données de la police des années 1970, qui étaient encore des BDD réduites). Ces bases contiennent plusieurs millions de fichiers. Lorsque l’on trouve une empreinte sur la scène d’un crime, on peut l’entrer dans la base et l’ordinateur est censé la comparer à plusieurs fichiers déjà enregistrés. La taille des images des empreintes digitales, prises avec des caméras haute définition, dépasse la capacité de mémoire des ordinateurs disponibles sur le marché73. Ces derniers ne sont pas assez puissants pour cette activité. Les premiers industriels de la biométrie, développent entre les années 1970 et 1980, sont obligés de fabriquer leurs propres ordinateurs. Ce qui n’empêche pas aux premières solutions biométriques informatisées d’émergent dans les années 1970 au sein d’un naissant secteur industriel spécialisé (Heilmann 2005; Moses et al. 2015)74. Les deux premières sociétés à parvenir à concevoir des systèmes biométriques capables d’identifier les dossiers similaires sont l’entreprise américaine Printrak et l’entreprise japonaise NEC. L’achat par le FBI du premier logiciel biométrique à Printrak en 1975, et celui en 1980 de la police japonaise et de la police américaine à NEC Corp (Humphrey 2022)75 peuvent être considérés comme les dates de naissance de l’industrie de la biométrie par ordinateur. Les logiciels sont désormais nommés Automated Figerprint Identification Systems (AFIS) dénomination qui accompagne leur mise sur le marché, leur sortie des laboratoires de recherche industrielle, pour être utilisés par de nouveaux groupes de personnes non informaticiennes : les policiers et les fonctionnaires qui travaillent au sein de départements de police d’État. Ces outils témoignent également des premières réalités commerciales pour un marché spécifique : les polices du monde entier, y compris celles des pays des Suds (Piazza 2014b). Ces acteurs industriels dominants sont orientés vers les marchés nord-américains de la police.
72 L’Observateur, « L’Empreinte du succès. Identifier un criminel en trois minutes : c’est possible grâce à̀ la reconnaissance informatique des empreintes. Morpho Système impose sa technique aux États-Unis », 4 décembre 1987, Paris.
73 Les bases criminelles sont des bases plus petites que les bases citoyennes : selon les données fournies par les industriels, les populations criminelles ne représentent pas plus de 5% de la population totale d’un pays donné. Par exemple, en 2021, en France métropolitaine, 70 000 personnes étaient incarcérées pour une population de 67 millions d’habitants. La population criminelle consiste toujours en une frange minime de la population civile.
74 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023 ; Entretien avec le fondateur de Visionics, entreprise de biométrie par reconnaissance faciale, Paris, Saint-Germain-des-Prés, le 19 septembre 2019 et entre le Luxembourg et Paris, le 15 juillet 2020.
75 National Crime and Justice « Resume of Fingerprint Recognition Systems », Law Enforcement Technology, 1996, Volume: 23 Issue: 6, p 53-56, Washington, D.C.
1970 : Les origines ouest-africaines de l’industrie française de la biométrie
Dans la même période, au sein du réseau des sociétés de l’informatique de l’aide au développement, se développe un projet industriel parallèle ayant une finalité radicalement différente. La Caisse des dépôts et consignations, une institution financière publique française, engagée dans l’aide au développement, notamment avec des prêts aux nouveaux États, s’investit sur le front de l’informatique. L’investissement a lieu à travers plusieurs sociétés de service informatique qui livrent à la France d’outre-mer, dans plus d’une vingtaine de pays d’Afrique et du Moyen-Orient, du matériel, de l’expertise et de conseils pour le développement des systèmes d’information76. À cette époque, les cadres de ces sociétés recyclent le personnel de l’administration coloniale. Les employés sont de jeunes ingénieurs qui partent en mission d’un pays à l’autre pour établir les premières salles pour les ordinateurs, la mise en fonction des premiers systèmes et des structures de travail les prennent en charge. Les ingénieurs de SINORG développent des applications de gestion de l’économie et des finances publiques, comprenant la gestion et la distribution des salaires des fonctionnaires (éducation, police, armée, etc.), la gestion financière (budget et recettes fiscales, dépenses/recettes, droits de douane), la gestion des stocks et, plus tard, la gestion des fichiers électoraux77. Ainsi, la SINORG entretient un réseau d’expertise qui s’étend à plusieurs pays avec lesquels elle maintient des relations de proximité et de collaboration quotidienne. Au sein de ce réseau, le directeur général de SINORG, Guy Girod Genet, envisage l’utilisation des techniques policières d’identification par les empreintes digitales pour l’identification des électeurs.
**** Guy Girod Genet (1934 - 2020), appelé « trois G » par ses collaborateurs,78 est ingénieur en génie électrique. Les enquêtés le décrivent comme un personnage lumineux, un innovateur, et un grand connaisseur de l’Afrique, non seulement par son travail, qui lui permettait de côtoyer et conseiller des dirigeants de relève, mais également par passion personnelle pour les outre-mer. Il intervient régulièrement au sein du journal de l’association AROM (Amitié, Réalité, Outre-Mer) qui recueille des témoignages sur les expériences vécues de la période coloniale. Trois G est l’alter ego vertueux de Francis Galton (1822-1911) dans l’histoire sud-africaine des sciences statistiques au cœur de la gouvernance biométrique (Breckenridge 2014c). Une différence essentielle les sépare toutefois (et elle est importante pour comprendre l’air du temps) : la haine raciale de Galton vis-à-vis des populations africaines cède, chez Genet, la place à la passion pour l’Afrique (Guérivière 2001). Tous les deux développent leur science à partir d’une présence de terrain : Galton lors de pèlerinages ethnographiques dans l’arrière-pays d’Afrique du Sud ; trois G effectue régulièrement des voyages de Paris vers l’administration de tel ou tel pays d’Afrique de l’Ouest, notamment à Dakar, qui est le quartier général de la région. À partir de l’expérience de terrain, les deux élaborent des projets de gouvernance : le premier élabore un corpus de théories de classification des sociétés africaines; le second développe un modèle d’identification basé sur l’ordinateur qui permettra, une fois pour toutes, de résoudre le problème de l’absence du registre d’état civil. C’est le savoir sur l’Afrique qui lui permet de diagnostiquer les problèmes pratiques de plusieurs administrations de pays désormais indépendants. En particulier, c’est son positionnement à l’intersection entre l’industrie de l’informatique et l’aide au développement qui va lui permettre de penser une technologie et une industrie avant des autres concurrents au niveau mondial.
76 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023.
77 Entretien une ingénieure informaticienne de UNICEF Nairobi en 1980, aujourd’hui spécialiste en technologies de l’information en Afrique. En ligne entre le Luxembourg et Washington DC, le 15 mars 2021 ; Entretien avec un ingénieur informaticien de SINORG entre 1980 et 1990. En ligne entre le Luxembourg et Perpignan, 29 mai 2023.
Durant les années 1975 à 1980, trois G effectue régulièrement des voyages à Dakar et redirige une partie substantielle des fonds de SINORG dans un projet de création d’un ordinateur pour l’identification des électeurs sur la base d’empreintes digitales. Il fait venir à Dakar des consultants, il mobilise des laboratoires de recherche en France, il commandite des études à l’un des plus grands groupes industriels français (TITN du groupe Thomson)79. Ainsi, au sein de la Direction de l’Automatisation des Fichiers (DAF) du ministère de l’Intérieur su Sénégal, les informaticiens de SINORG montent une station informatique qui travaille de manière autonome et en arrière-plan des autres activités quotidiennes de l’informatique d’État. Elle vise la réalisation d’un système automatique d’identification d’empreintes digitales.
78 Le PDG de SINORG est décédé en 2020. Je raconte son histoire à partir des narrations de ses collaborateurs.
79 TITN est filiale du groupe Thomson devenu depuis Thalès. Lors de l’étude TITN réalise un dispositif électronique d’interface entre une caméra et un ordinateur (Mitra 15 de la CII) en mesure d’effectuer une binarisation de l’empreinte digitale permettant d’obtenir une image plus compacte de 32 Ko. Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023 ; Archive Morpho Système, « Morpho. Une histoire de haute technologie et d’innovations ».
Encadré 5 : SOSIE, une station biométrique au sein de l’administration sénégalaise de 1977 Cette station informatique s’appelle Système Opérationnel de Saisie et d’Interrogations d’Empreintes (SOSIE). L’acronyme qui fait référence au repérage des empreintes qui se ressemblent et donne un nom à l’un des premiers ordinateurs biométriques au monde. Ce prototype émerge explicitement pour le recensement des électeurs, mais vise notamment la production d’un ordinateur capable d’identifier un petit nombre d’images d’empreintes digitales entre elles. Les informaticiens de SINORG ont nourri l’ordinateur avec 24 images d’empreintes - collectées à Dakar - qui sont soumises deux fois à la machine (soit pour un total de 48 images). Les personnes engagées dans le projet font état de leur très bonne qualité, faisant l’hypothèse qu’elles appartiennent à des fonctionnaires d’État voire aux programmeurs de SINORG même80. Un fois nourri avec les images, l’ordinateur doit les comparer entre elles et repérer pour chacune son sosie. Pour ce faire, le processeur doit binariser les images (0 pas de couleur ; 1 couleur), et ainsi extraire des points caractéristiques de chaque empreinte (des spécificités à prendre comme référence pour décrire la singularité). La Figure 881 illustre une image d’empreinte déjà binarisé : l’ordinateur a déjà traité l’image pour la rendre lisible par l’algorithme de reconnaissance des pointes caractéristiques. L’image illustre également comment, sur l’image binarisée, l’on signalait à l’algorithme les points caractéristiques d’une empreinte digitale. Les points les plus sombres, dans l’agrandissement en bas à droite, sont des chiffres que l’ordinateur doit prendre en compte pour repérer les images semblables.
80 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023 ; Entretien avec un ingénieur informaticien de SINORG entre 1980 et 1990. Entre le Luxembourg et Perpignan, 29 mai 2023.
81 L’image est issue de l’archive Morpho Système, collectée par Didier Bernard. Les deux empreintes sont collectées à Dakar en 1980 lors du projet SOSIE.
La Figure 9 illustre une image d’empreinte collectée sur un support en plastique. L’empreinte se caractérise par sa largeur par rapport aux empreintes collectées aujourd’hui. Cette largeur s’explique par l’époque historique pendant laquelle les empreintes dakaroises ont été collectées. Dans les années 1970, les empreintes biométriques sont notamment collectées dans le contexte des enquêtes policières, où l’on collecte des empreintes de grande taille pour avoir le plus de données possible pour l’identification d’un potentiel criminel. Une empreinte de grande taille contient un nombre majeur d’informations sur l’identité du propriétaire. Au contraire, les empreintes des citoyens (ou des populations civiles), où l’identification n’est pas en enjeux si importante que le repérage d’un criminel, l’empreinte est construite comme requérant moins de détails. Pour cela les empreintes biométriques dans le vote et l’identité nationale sont de plus petite taille de celles dans les enquêtes de police.
Figure 9. Saisie d’empreinte d’index gauche sur un support en plastique
Figure 8. Image d’une empreinte digitale binarisée en 1980 au Sénégal
Le prototype dakarois n’obtient pas de résultats concluants pour l’identification des 42 empreintes. Trois G confie alors une mission de conseils à Bernard Didier, ingénieur sorti du laboratoire de recherches en informatique de l’École des Mines. B. Didier est cofondateur d’une autre société de transfert de technologies SINAC, créé avec trois anciens chercheurs des laboratoires de l’École des Mines de Paris, spécialisée en médiation entre les industries et les laboratoires de recherche. Travaillant souvent aux États-Unis, la Caisse des dépôts et des consignations s’y intéresse et fait une filiale de la SINORG, du fait que toutes deux travaillent à l’« international ». D’un côté, elles travaillent dans Suds (Afrique du Nord et de l’Ouest) et de l’autre aux États-Unis. Néanmoins, SINORG et SINAC diffèrent par leur modèle d’intervention : si SINORG opère avec une approche traditionnelle des technologies de l’information basée sur une informatique organisationnelle et de gestion, SINAC propose des solutions informatiques définies comme disruptives. Ce modèle est basé sur des solutions informatiques plus focalisées sur l’innovation, l’industrie, la solution de problèmes universels par de solutions génériques (Pollock, Williams et D’Adderio 2007) que l’informatique administrative et bureautique.
Didier Bernard analyse donc SOSIE. Il veut comprendre pourquoi ce logiciel ne parvient pas à identifier les empreintes identiques. Se référant aux principes de comparaison des empreintes établis aux États-Unis par le National Bureau of Standards (NIST), il améliore l’algorithme jusqu’à parvenir, en 1981, à lui faire identifier l’ensemble des 24 empreintes. Mais le prototype ne semble pas pouvoir dépasser ce stade. D. Bernard propose donc à trois G de travailler au plan de développement industriel d’un système informatique ayant la capacité computationnelle de devenir un système d’identification de la population civile entière. Le projet intéresse énormément le directeur et CDC réoriente une partie importante des financements de SINORG vers un nouvel acteur industriel : Morpho Système, créé en 1982, avec deux employés (D. Bernard et un ingénieur)82, et nommé par le fondateur en référence aux sciences morphologiques du laboratoire des Mines, où a été conçue la théorie mathématique à la base des premiers algorithmes de traitement d’images. Le transfert des financements de SINORG vers Morpho engendre des tensions. Les ingénieurs de SINORG voyaient leurs ressources diminuer de façon spectaculaire, et ne comprenaient pas l’intérêt de dépenser autant d’argent pour un projet aussi éloigné de la réalisation. De l’autre côté, l’entreprise intéresse les institutions - ainsi que les dirigeants de SINORG - qu’y investissent pendant près de dix ans, pendant lesquels l’entreprise est déficitaire83. Entre 1975 et 1980, alors que les entreprises biométriques dominantes (Printrak et Nec) signent les premiers contrats pour fournir des systèmes biométriques à la police, la CDC et Morpho structurent leur rêve technique jusqu’à dépasser ses concurrents dans les années 1990. La biométrie comme technologie numérique n’apparaît pas comme une industrie numérique qui émanerait du secteur criminalistique pour voyager vers le champ de la démocratie. Il s’agit plutôt de deux projets parallèles, dont le premier - la version criminalistique – à quelques années, d’avance en termes de pratiques et brevets. Considérant les capacités techniques des ordinateurs des années 1970, la biométrie, en tant que solution informatique, ne peut émerger qu’à partir de petites bases : en cela, les bases des criminels et les bases des électeurs se ressemblent en cela. La valeur technoscientifique de l’administration africaine Le projet de biométrie civile au Sénégal échoue faute d’investissement. L’État se désengage d’une solution qui tarde à voir le jour et l’investissement de SINORG arrive à son terme. À cette époque précoce, l’entreprise et sa capacité à produire une solution fonctionnelle dépendent strictement de son pouvoir de financer la recherche et le développement. Les sources possibles de Morpho sont la CDC et la signature de contrats avec les clients (les États demandent leurs ordinateurs biométriques). Toutefois, les clients que la société envisageait à l’époque – les États des Suds – n’ont pas de financements propres et dépendent de l’aide au développement.
82 Entretien avec un ingénieur informaticien de SINORG entre 1980 et 1990. Entre le Luxembourg et Perpignan, 29 mai 2023 ; Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023.
83 Entretiens avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023. Inspiré du modèle américain des start-up, le modèle d’entreprise de Morpho a fait ses preuves sur le long terme. L’endettement précoce de l’entreprise est étroitement lié à sa position dominante sur un marché en pleine ouverture. Le fait d’occuper une position dominante au moment de l’émergence du marché de la biométrie civile implique la production d’une position dominante à long terme.
« Le problème que j’avais été un problème structurel. Je m’adressais aux pays qui n’ont pas de financements. Le choix était soit d’arrêter, soit de commencer à produire pour les contextes policiers, nous avons donc décidé d’entrer sur le marché industriel. Nous avons abandonné notre vocation initiale pour nous lancer dans les systèmes de police » 84.
En 1983, le Cameroun, pays où SINORG est également implanté, se montre intéressé par le projet de biométrie. Le pays signe un contrat d’un million de francs français (environ 150 000 euros pour l’époque), avec Morpho pour la fourniture du premier système informatique de production de documents d’identité constitués autour de l’empreinte digitale (Figure 10)85. La production de ces documents concerne un nombre de citoyens beaucoup plus large que celui des listes d’électeurs. Ainsi, il s’agit d’un premier essai de registre de la population nationale sur la base de l’empreinte digitale. Le contrat camerounais est le deuxième contrat civil de l’entreprise, et lui a permis de financer le développement du « Morphoprocesseur » et de recruter deux ingénieurs86.
84 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023.
85 L’image est issue de l’archive Morpho Système, collectée par Didier Bernard. La carte d’identité – qui porte le visage et l’identité d’un jeune architecte camerounais né à Paris en 1952 – est un prototype promotionnel.
86 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023.
Figure 10. Document d’identité conçu par empreinte digitale par la République du Cameroun et Morpho Système en 1983
L’expérience camerounaise fournit un exemple du fonctionnement de l’économie numérique, de l’industrie et des technologies d’identification biométriques. Alors, le contrat camerounais a une valeur inestimable pour Morpho des années 1980, au moins pour quatre raisons. En premier lieu, il s’agit bien évidemment d’une valeur économique qui permet à la société d’exister par ses propres bénéfices (alors qu’elle était dépendante du financement public). Signer un contrat signifie également financer sa R&D et permet donc à l’entreprise de continuer à développer des solutions de meilleure qualité pour l’avenir. En deuxième lieu, le contrat lui permet de remettre sur l’ouvrage le modèle de travail sur lequel se basait le premier ordinateur : une organisation technique à mi-chemin entre la fourniture de matériel informatique et un ancrage quotidien dans le travail de l’administration publique locale. La production des cartes d’identité est un processus de longue haleine, basé sur les demandes quotidiennes des citoyens, qui se déroule à l’échelle nationale. Ainsi, l’entreprise expérimente et se spécialise sur comment l’on organise un tel système à cheval entre la sphère du marché du numérique et l’administration publique. En troisième lieu, le contrat lui permet une évolution technique. En se trouvant au Sénégal et puis au Cameroun, Morpho peut s’appuyer sur les bases de données de citoyens – des bases informatiques contenant de grandes quantités des dossiers. La disponibilité des fichiers de noms constitués et les saisies d’empreintes permettent de tester les solutions et de calibrer les algorithmes. Ces terrains d’entraînement des systèmes biométriques illustrent comment l’industrie grandit en fonction de la disponibilité des bases des données. Elles illustrent le capital d’innovation que l’entreprise agrège sur les terrains et avec l’administration en Afrique. Dans le cadre du projet de carte d’identité au Cameroun, Didier Bernard formule une proposition technique visant à répondre aux contraintes liées à la biométrie civile, notamment aux limites de capacité de calcul. Il conçoit une architecture informatique distribuée qui, au lieu de reposer sur un ordinateur central unique pour le traitement des empreintes digitales, mobilise un ensemble de micro-ordinateurs opérant en parallèle. Chacun de ces dispositifs réalise localement des comparaisons d’images biométriques, allégeant ainsi la charge du système central (Figure 11). Ce principe d’architecture distribuée permet de dépasser les limitations inhérentes à la gestion de très grandes bases de données.
L’autre stratégie adoptée par le directeur général de Morpho est de s’investir au sein du marché criminalistique. Déjà lancé quelques années en avance sur le marché civil, il permet de vendre des solutions et, avec les revenus, financer la recherche et développement pour les solutions civiles87. Une fois sur le marché de la police, les savoir-faire cumulés au Sénégal et au Cameroun, avec la vision d’une biométrie capable de gérer la population citoyenne entière, jouent un rôle fondamental pour propulser l’entreprise comme un challenger face aux concurrents historiques Nec et Printrak. La société se voit attribuer en 1994, plusieurs grands projets policiers, ce qui, selon le fondateur, réaffirme l’importance de l’expérience africaine.
« On arrive sur le marché industriel en cours et on remporte le contrat du FBI, le plus grand marché au monde, car nous avions mis en place des architectures capables de gérer des bases de données énormes. Sur le marché industriel, nous avons assez bien réussi, ce qui prouve que les recherches que nous avons menées dans le contexte africain fonctionnaient également très bien pour les contextes policiers »88. Cette citation, souligne comment les terrains de l’administration du vote et de la citoyenneté en Afrique ayant servi le projet industriel de Morpho, lui permettant d'accumule un savoir-faire significatif sur un marché en pleine expansion et d’en y parvenir en avance sur les autres concurrents. Cela en termes financiers, mais notamment en ce qui concerne la capacité d’innovation technique et industrielle,
87 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023.
Figure 11. L’architecture de Morpho Systèmes permettant de distribuer la charge du travail d’identification
1990 : L’émergence du marché mondial
Lors de l’émergence du marché de la biométrie civile dans les années 1990, Morpho a dix ans de recherche et développement d’avance sur ses concurrents89. Les grands groupes industriels et les sociétés de biométrie criminalistique commencent à produire des systèmes civils pour diversifier leur marché policier, désormais devenu concurrentiel. Printrak se lance dans le développement des solutions pour le marché de l’immigration et des droits d’asile, et NEC dans le développement de systèmes d’identification des prisons aux États-Unis. La multinationale française de machines-outils SAGEM a racheté Morpho en 1993, rachat de la part d’un géant industriel qui marque la pertinence marchande des technologies produites. Le marché des systèmes biométriques pour la gestion des populations civiles prend, au fur et à mesure, la place du marché criminalistique. Dans les années 1990, les États du monde entier90 commencent à demander des systèmes biométriques dans plusieurs champs, dont la gestion de la Sécurité sociale, du droit d’asile, des frontières. Plusieurs départements gouvernementaux responsables des services de l’identification dans les Nords comme dans les Suds ouvrent des appels d’offres - en sachant que des solutions sont disponibles, ou presque - pour l’achat de systèmes biométriques de gestion de bases de données citoyennes. Le fondateur de Morpho documente ainsi cette période. « À partir de quand l’utilisation civile de la biométrie permet-elle aux entreprises de vivre de ça ? C’est à partir du début des années 1990. Les premières demandes se manifestent des États-Unis, lorsque la ville de New York a lancé un appel d’offres pour gérer le système de sa sécurité sociale (wellfare) afin que les citoyens ne viennent pas le chercher deux fois. La même demande se manifestait en Afrique du Sud, mais ici l’enjeu était de pouvoir mener les pensions sociales directement dans les villages, sans que les personnes n’aient à se rendre en ville. On a organisé des camions avec des ATM biométrique pour distribuer les billets dans les villages. En ces années, j’ai mis sur pied une équipe chargée de cibler ce marché émergent, à tel point que, si la demande était pratiquement inexistante dans les années 1990, à la fin des années 2000, les revenus du marché civil étaient supérieurs à ceux du marché policier »91.
88 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023.
89 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars, et le 29 mai 2023 ; Entretien avec un ancien consultant commercial chez Innovatrics, une société qui produit des logiciels biométriques. En ligne entre le Luxembourg et Bratislava, 21 juillet 2020 ; Entretien avec un ingénieur informaticien, expert en systèmes de gestion de l’état civil, En ligne entre le Luxembourg et Yamoussoukro, 1 mars 2021.
90 En effet, l’émergence de l’État comme client est une conséquence directe du travail de l’État comme bailleur de l’industrie de l’informatique : les États bailleurs tels que la France, le Royaume-Uni, les USA et le Japon, initialement financeurs d’entreprises de technologies d’identification biométriques, en deviennent les clients. L’identification des citoyens qui était précédemment dominé par un travail interne de l’administration, en particulier du ministère de l’intérieur et des affaires étrangères dévient ainsi un nœud, au sein de l’État, d’intervention d’entreprises et de partenariats public-privé. Les administrations externalisent les composantes les plus techniques de ce travail, notamment le stockage, la gestion et l’analyse des données.
Dans les années 1990, les fabricants utilisent la distinction entre « marché civil » et « marché policier » pour catégoriser les deux sections principales du marché mondial de la biométrie. Pour les producteurs, il s’agit d’identifier quel type de produit génère le plus de revenus, au moment où le marché civil commence à être le plus rentable92. Certains fournisseurs se spécialisent dans l’un ou l’autre champ, mais la plupart d’entre eux vendent à la fois des systèmes civils et policiers : il s’agit donc d’entreprises spécialisées dans le produit générique « système d’identification biométrique », qu’elles conjuguent autour des deux axes principaux du marché tels que le recensement des populations, la gestion des bases de données et l’élaboration de documents d’état civil (dont la gestion des élections) et les solutions criminalistiques pour la police.
91 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars et le 29 mai 2023.
92 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. Entre le Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars et le 29 mai 2023. Cette ouverture marque l’apparition de nouvelles entreprises de la biométrie telles que Semlex (1992 - Belgique, filiale ouverte à Dublin en 1998), Cogent Systems, Inc (1990, USA), Neurotechnologies (1990, Lituanie) et BioID (1998, Allemagne, projet de recherche de l’Institut Fraunhofer sur les circuits intégrés, principalement pour la reconnaissance faciale).
Il s’agit également d’une standardisation mondiale et en cours de construction des formats de données informatiques sur les populations93. Le marché civil se structure autour des nouveaux usages tels que la production de bases de données pour la distribution des pensions et de l’aide sociale (l’aide au développement s’y appuie largement), la gestion des bases de données et des documents d’identité nationaux et de voyage (cartes d’identité, passeport, visa, cartes d’électeur) et, comme on le verra plus tard, la gestion des demandeurs d’asile et des migrants. La palette des produits et services comporte aussi des « solutions gouvernementales » parmi lesquelles on peut citer les « systèmes électoraux/de gestion des élections » (Election Management), les « systèmes d’entrée/sortie du territoire » dont de contrôle des frontières (Border Security), ou encore les « systèmes d’état civil et des cartes d’identité » (Citizen Identity)94. Les solutions gouvernementales se différencient des produits criminalistiques, mais aussi des produits numériques commerciaux par le fait qu’elles établissent une relation de marché avec les gouvernements et les citoyens. Un jeune ingénieur de l’entreprise malaisienne Iris Corporation Berhad illustre cette distinction :
« What we sell are projects that involve the government, these are products for the government and for citizens. They are not normal commercial software like Microsoft’s or Apple’s. Only the government uses this kind of software and there are many including the Electronic Passport (EPP), Electronic Visa (EVISA), Electronic National Identity Card (ENID) the Electronic Permanent Identity Cards (EPRID)» 95.
93 Elle est d’autant plus pertinente et symbolique en ces années marqués par l’articulation de deux nouveaux problèmes d’ordre public pour l’occident : l’internationalisation du terrorisme islamiste qui suit la colonisation de la Palestine et la croissance des migrations internationales. Deux évènements non-majeurs, prévisibles (Borradori 2003) en continuité avec les choix politiques des dernières années du XXème siècle (Guengant 2002), et dont l’encadrement en termes de crise justifie à posteriori l’adoption pervasive des politiques de l’identification biométrique. Le croisement de ces deux phénomènes fait que la frontière entre les populations civiles et les populations criminelles devient de plus en plus poreuse, notamment au sein du périmètre d’intervention de la police transnationale.
94 Voir par exemple l’onglet produits du site internet de Semlex, Bio Rugged, Laxton.
La relation marchande entre les gouvernements et les producteurs ne consiste pas seulement en un échange d’argent contre produit. Il s’agit d’un ensemble de relations d’administration quotidienne et de maintenance des infrastructures de l’information. Par exemple, j’ai rencontré le jeune ingénieur malaisien en 2022 lors d’une réunion organisée par le directeur responsable de la gestion des bases de données biométriques du pays. La réunion a eu lieu dans le bureau du directeur et il était clair que les deux se comprenaient bien. Comme c’était le mois du ramadan, tous deux jeûnaient, et le directeur consolait le nouveau venu qui souffrait beaucoup de la chaleur dakaroise. Les relations entre les deux sont dans la continuité de celles entre l’entreprise, présente dans le pays depuis 2007, et l’administration informatique locale96. Les relations entre entreprises prennent le nom de « partenariat », car se basent sur un travail de production de systèmes d’identification avec les entreprises étrangères qui fournissent les infrastructures (ordinateurs, interfaces, logiciels) et l’administration locale. Plus en particulier, les fonctionnaires - des policiers ou des agents électoraux - responsables de la production des données et de l’usage des technologies. Le terme « partenariat » vise l’établissement des réseaux commerciaux à long terme entre deux partenaires – l’un qui vend et l’autre qui l’achète – sur la base du fait que la continuité détermine la baisse des prix.
Si le versement du contrat gouvernemental permet aux entreprises de maintenir leurs activités, de se développer commercialement et de s’émanciper du marché de la biométrie criminelle, cela leur permet aussi par ailleurs de tester leurs prototypes dans des situations réelles97. Les bases de données civiles sont des terrains d’expérimentation pour leurs algorithmes, tandis que les relations avec les institutions sont un moyen d’acquérir de l’expérience, et donc de la fiabilité, avec d’autres clients possibles98. Ainsi, dans les années 1990, la biométrie multiplie ses contextes d’usage et devient une technologie générique qui prend en charge la souveraineté des États tant dans la production de la citoyenneté (notamment dans les Suds) que dans la défense de frontières (notamment dans les Nords). Comme dans le contexte des élections en Afrique décrit au Chapitre 1, la biométrie n’émerge pas de nulle part, mais s’ancre au sein des pratiques et des bases de données informatiques d’État qui se développent à partir des années 1960. Dix ans avant le 11 septembre 2001 et après la naissance africaine et électorale de Morpho Système, les principes de base de la biométrie sont visibles parmi les pratiques de la police transnationale et au sein du nouveau paradigme de la gestion des frontières européennes99. Alors que la police devient un métier transnational basé sur les bases de données (Bigo 1996), le processus d’intégration de l’UE impose d’alléger le contrôle des frontières internes tout en augmentant le contrôle des frontières externes (Brouwer 2008). Cette configuration implique la multiplication de bases de données informatiques pour la gestion des mouvements des populations : la convention de Schengen de 1989 abolit les frontières alors qu’en 1995 on établit le Système d’Information Schengen (SIS), une base de données centralisée reliée à des systèmes nationaux sur les demandeurs d’asile, les étrangers en situation irrégulière et les criminels100 ; puis l’EURODAC, l’European Dactylographie system, une base de données contenant les empreintes de tout étranger de plus de quatorze ans qui a déposé une demande d’asile (Broeders 2007; Aus 2003; Piazza 2014a). Avant l’arrivée de la biométrie
95 Entretien avec un ingénieur senior en support d’applications, IRIS Corporation Berhad. Ministère de l’Intérieur de la DAF, Dakar, 21 avril 2022.
96 Notes sur les interactions entre le personnel de gestion des infrastructures de la biométrie. Ministère de l’Intérieur, Dakar 21 avril 2022.
97 Entretien avec un ancien consultant commercial chez Innovatrics. En ligne entre le Luxembourg et Bratislava, 21 juillet 2020. numérique, la prise, l’analyse et la classification des empreintes digitales se nommait dactylographie. De même que les bases de données des électeurs dans les années 1980, le SIS est une base de données informatiques simple, non biométrique. La recherche manuelle des dossiers permet des conduire des recherches de la même nature : il est possible de comparer les visages des personnes, les empreintes digitales et les données personnelles… (Bellanova et Glouftsios 2022)101. Le bouillonnement des bases de données de l’Union Européenne devient le deuxième marché civil le plus rentable pour l’industrie de la biométrie. Néanmoins, il est loin d’être son premier terrain de développement : il suit d’une dizaine d’années l’émergence des premiers systèmes informatiques biométriques pour l’identification des électeurs et des citoyens au Sénégal et au Cameroun. Cette nouvelle datation invite à une lecture de la biométrie comme solution qui voyage non pas par circulation, mais pas élargissement des populations d’utilisateurs de référence.
98 Entretien avec un ancien consultant commercial chez Innovatrics. En ligne entre le Luxembourg et Bratislava, 21 juillet 2020.
99 Le nouveau concept de police en réseau transnational est basé sur la coopération entre les forces nationales et les agences transfrontalières dans l’échange d’informations à distance (Sheptycki 2002; Gerspacher et Pujas 2010). Les technologies de l’information permettent des échanges basés sur des infrastructures de données, la collecte systématique, l’interopérabilité entre les bases de données de différentes institutions distantes et la standardisation de leur forme, et les organisations font un usage intensif de ces outils. L’émergence d’organisations policières transnationales peut se mesurer avec la création de l’Organisation internationale de police criminelle (OIPC-Interpol) en 1956 et l’Office européen de police (Europol) en 1991 (Richardot 2002, p. 24).
100 Official Journal of the European Union, The Schengen acquis, Articles 92–119, OJ L, 239, Luxembourg, 1989. Le SIS permet de mener des recherches et suivre les alertes sur les personnes et les biens pour le contrôle policier (frontières et douanes) et pour la délivrance des documents de voyage tels que les visa et les titres de séjour.
2000 : Après le 11 septembre
L’industrie des années 2000 se qualifie pour deux évènements majeurs : l’émergence de biométrie portable et celle d’un nouveau groupe de solutions biométriques par reconnaissance faciale. Ces deux éléments affectent la capacité de solutions à se répandre et à se multiplier à l’échelle mondiale, et donc dans les pays des Sud.
La politique états-unienne cherche à diffuser l’identification des populations et leur mise en données numériques (datafication) et encourage pour cela l’essor de la biométrie. Cette politique est pointée par de nombreux enquêtés comme à l’origine de la diffusion de la biométrie électorale en Afrique. Les attentats du 11 septembre 2001 affectent des États du monde entier, déjà tournés vers la biométrie par empreintes digitales, et accélèrent l’engouement pour la biométrie par reconnaissance faciale. Ceci par l’intervention active d’un groupe de jeunes acteurs industriels, qui ont développé leurs technologies lors des années 1990. Issues d’un champ de recherche complètement différent, voire concurrent, de la biométrie par empreinte digitale qui représentait l’establishment en raison de vingt ans d’expérience dans le développement de solutions (Gates 2011a, p. 71). Joseph Atick, fondateur de ID4Africa, vient de cette deuxième mouvance industrielle, que l’on voit apparaître dans les noms d’entreprises faisant référence aux visages : FaceIt, Visionics Corp, Viisage. Si l’industrie de la biométrie par empreinte digitale a longuement résisté, l’arrivée de la biométrie faciale a remis en cause le monopôle de l’empreinte, « le marché voulait le visage »102. Ainsi, l’industrie intègre les nouvelles sociétés et les technologies de biométrie faciale dans leurs structures. La biométrie par empreinte et par visage coexiste avec les logiciels par empreinte digitale au sein de la plupart des solutions biométriques contemporaines. Le 11 septembre 2001 a ainsi été un accélérateur dans la diffusion de ces outils par la perception d’une crise sécuritaire mondiale. D’un côté, la prise d’empreintes digitales commence, au cours de ces années, à être associée à des suspicions populaires à cause de son usage en criminalistique, alors que la photographie du visage est normalisée au sein des pratiques des administrations (Salter 2015)103. D’un autre côté, la forte présence médiatique de la nouvelle classe d’entrepreneurs de la biométrie faciale alimente la promesse d’une reconnaissance faciale à l’aéroport comme une condition de la sécurité nationale104. L’argument était que si la reconnaissance faciale avait été adoptée plus tôt, les attentats auraient pu être déjoués. Néanmoins, il s’agit d’une promesse technique, plus qu’un état des lieux des technologies disponibles : les logiciels d’identification des visages en fin 2001 sont disponibles, mais ne sont pas au stade de pouvoir être appliqués au sein des espaces publics et de traiter le nombre d’informations requis par la surveillance continue des visages dans les aéroports105.
101 Journal officiel de l’Union européenne. Règlement (UE) 2018/1860 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 relatif à l’utilisation du système d’information Schengen aux fins du retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier. Bruxelles, 2018.
102 Entretien avec le fondateur de Visionics, entreprise de biométrie par reconnaissance faciale. Paris, Saint-Germain-des-Prés, le 19 septembre 2019.
103 Entretien avec le fondateur de Visionics, entreprise de biométrie par reconnaissance faciale. Paris, Saint-Germain-des-Prés, le 19 septembre 2019.
104 Voir par exemple le manifeste de Visionics Corporation (2001). Protecting Civilization from the Faces of Terror: A Primer on the Role Facial Recognition Technology Can Play in Enhancing Airport Security.
105 Entretien avec un expert français en traitement informatique des données d’état civil. En ligne entre le Luxembourg et Yamoussoukro, Côte d’Ivoire, 1er mars 2021. La mouvance de la biométrie par visage se veut plus universelle que l’empreinte et mystifie l’objet biologique de l’analyse : Joseph Atick dépose le brevet pour ABIS, Automated Biometric Identification System.
La promesse consiste néanmoins à suggérer que, si les États s’engagent dans le financement des S&T de la biométrie par visage, l’industrie sera un jour en mesure d’identifier les terroristes récidivistes en temps réel aux aéroports. Le Congrès des États-Unis sous l’administration de G. W. Bush a adopté deux politiques vis-à-vis de la biométrie : une politique publique et une politique industrielle, les deux a vocation mondiale. La première consiste à adopter un nombre de législations fédérales sur le renforcement de la biométrie dans les documents de voyages, aux frontières et dans les politiques des visas (Gates 2006; 2011b; 2011a; Lyon 2007)106. Plus particulièrement, le département de la sécurité intérieure a mis en œuvre le US-VISIT, un programme de gestion des visas des citoyens entrants (déjà approuvé par le Congrès en 1996) qui rend obligatoire la possession d’un passeport selon les normes établies par Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). Les normes n’explicitent pas la biométrie, mais elle s’impose lors des pratiques (Frowd 2017). Le projet a la vocation de sécuriser les USA en convertissant les systèmes de production des passeports des pays tiers. En 2002, l’UE en adopte les standards comme condition d’entrée dans l’espace Schengen (Gonçalves 2012; Tomaszewska-Michalak 2022; Awenengo Dalberto, Banégas et Cutolo 2018)107. De l’autre côté, le Congrès met en œuvre une politique similaire, mais qui touche et vise la multiplication d’acteurs industriels produisant la biométrie, pour baisser les prix, et permettre une meilleure diffusion mondiale de l’identification biométrique sur les populations des quatre coins du monde. Par l’intermédiaire du National Institute of Standard and Technology (NIST), le Congrès établit un programme d’évaluation des performances des logiciels biométriques - une compétition entre plusieurs acteurs (des entreprises, des start-ups, des laboratoires de recherche, des développeurs indépendants) pour démontrer la puissance de leurs solutions. Le programme NIST est un projet visant à démocratiser la production de technologies (c’est-à-dire à faire baisser les prix par la prolifération des logiciels) et donc à étendre leur diffusion mondiale par le développement du marché (Gates 2006). La démonstration de la performance a lieu de manière comparative sur des bases de données fournies par le NIST ou par l’institution responsable et à partir du fonctionnement des logiciels sur cette même base. Le programme vise l’amélioration des performances des logiciels par la multiplication des contextes de concurrence entre acteurs de taille différente. Après la compétition, le NIST publie un rapport avec des résultats pour que les clients comprennent l’état de l’art de la technologie et que les sociétés produisent les meilleures solutions108. Le Programme est donc une opportunité pour une publicité de renommée mondiale permettant aux producteurs de toutes tailles de se faire connaître des clients et des gouvernements. L’évaluation du NIST a la particularité d’être gratuite (donc accessible) et marquée par de nouveaux critères d’évaluation tels que la portabilité, l’usabilité et la résistance. Les standards du NIST mettent en exergue les nouvelles tendances du marché. Les services de R&D et les entreprises de biométrie de petite taille, à cause de l’absence du prix d’entrée, peuvent désormais participer aux compétitions internationales. Les critères du NIST contribuent à refaçonner la matérialité des systèmes biométriques, comme le souligne cet extrait avec un ancien conseiller de Innovatrics, une entreprise de logiciels qui trouve sa place dans le marché après ce mouvement :
106 The New York Times, « Private Sector: the face of security technology », 20 janvier 2002.
107 En 2004, le Conseil de l’UE décide de la mise en place du Visa Identification System (VIS) un fichier biométrique de personnes susceptible de pouvoir rentrer ou transiter dans l’espace Schengen (entre 70 et 100 millions d’enregistrements) (Piazza 2014b; Broeders 2007).
« Les nouveaux critères incluent des paramètres plus pragmatiques et très pratiques, comme la taille du système : si un système est petit et facile à utiliser, même s’il est plus lent, il sera reconnu comme tel. L’évaluation en termes de vitesse, de précision et de temps a également ajouté d’autres points de vue, tels que l’utilité pratique dans un scénario de la vie réelle, la mémoire d’exploitation utilisée, l’utilisation du disque dur et autres… rendant commensurables des logiciels très puissants et des logiciels plus petits, mais très utilisables […] Les solutions des anciens producteurs d’AFIS des années 1990 étaient des systèmes vastes et complexes, car ils étaient conçus pour tout couvrir... Pour mieux illustrer le concept, pensez à un logiciel de comptabilité qui est si compliqué pour l’utilisateur ordinaire. Ils sont un cauchemar pour les utilisateurs. Celle-ci est la différence entre l’approche des grands acteurs et système d’Innovatrics depuis le début : nous sommes axés sur le client »109.
108 Entretien avec un ingénieur informaticien, expert en systèmes de gestion de l’état civil. En ligne entre le Luxembourg et Yamoussoukro, 1 mars 2021.
Cet extrait illustre comment les critères du NIST permettent l’institutionnalisation de nouveaux critères axés sur les utilisateurs permettant à des entreprises de petite taille de concurrencer les entreprises historiques ayant des logiciels très puissants. La gratuité et les nouveaux critères permettent l’émergence d’une nouvelle classe de vendeurs tels que GenKey (2001 Pays-Bas, fruit d’une fusion entre priv-ID et d’un programme de R&D en biométrie de Philips), Integrated Biometrics (2002, USA), Innovatrics (2004, Slovaquie, le fondateur a étudié à Télécom Paris), Laxton (2004 Pays-Bas). Les jeunes industries visent les gouvernements, les fonctionnaires publics, réclament de produire des dispositifs répondant aux demandes des marchés pour des solutions de plus en plus simples et portables. Leur travail de développement est tourné vers les usagers du terrain de la biométrie : les fonctionnaires des administrations africaines, les militaires en Irak110, le personnel des camps de réfugiés à travers le monde. Il s’agit de penser aux usagers à partir des nouvelles possibilités de miniaturisation de l’électronique, et ainsi les entreprises qui produisent les kits d’enregistrement se multiplient. En utilisant les termes de Emma Park111, ce sont des prothèses mobiles de l’État central qui peut désormais amener la biométrie sur le terrain, loin de l’administration, pour déployer un dispositif capillaire de collecte de données. La production des nouveaux kits biométriques reflète l’intérêt d’un nombre croissant d’acteurs dont les administrations publiques et les agences multilatérales pour l’enregistrement des citoyens, faisant écho au projet politique d’enregistrement biométrique de tous les civils du monde. Le kit biométrique est un dispositif mobile qui représente une administration engagée à débusquer les civils cachés aux quatre coins du monde.
109 Entretien avec un ancien consultant commercial chez Innovatrics. En ligne entre le Luxembourg et Bratislava, 21 juillet 2020.
110 Par exemple, voir le SEEK (Secure Electronic Enrolment Kit) en Iraq « Cross Match Introduces Handheld Multi-Modal Biometric Device ». La guerre en Irak fut un puissant moteur de miniaturisation des solutions lorsque les services militaires ont été chargés d’enregistrer la totalité de la population pour la constitution de la base de données la plus grande au monde (Annie Jacobsen 2021).
111 Emma Park, « Expert Maintainers of Technics and Culture : African Knowledge Workers, Radio Broadcasting, and Past Futures in Colonial Kenya », séminaire EHESS, Radio et télévision dans les Afriques : anciens objets, nouvelles approches, de Aïssatou Mbodj-Pouye et Florence Brisset-Foucault.
La nouvelle configuration portable de la biométrie s’enracine dans l’infrastructure informatique des États africains postcoloniaux, où se façonnent la collecte des données et une bonne partie du travail de traitement, mais sans les révolutionner. Morpho Système avait produit des « postes d’enrôlement mobiles »112 avant les années 2000 : des boîter résistants où les éléments technologiques (ordinateurs, caméra, scanner) sont intégrés dans la boîte pour empêcher d’être abimés à la fois par les chocs, les températures et les sables sahariens et par les fonctionnaires publics soupçonnés de pouvoir les voler, une fois que le dispositif serait sur le terrain113. Les « postes d’enrôlement mobiles » aujourd’hui appelés « kits » sont des produits génériques, conçus particulièrement pour les pays des Suds (élections, production des documents d’identité), pour des configurations liées aux déplacements et à la précarité qui affectent de façon majeure les populations des Suds (camps de réfugiés, points de passages migratoires). Le kit est un dispositif permettant de déplacer l’administration sur le terrain et ainsi de décentraliser la collecte des données. La décentralisation a lieu en rendant déplaçable certains des périphériques d’un système informatique biométrique (un ordinateur, un scanner) qui sont des technologies sensibles, sur des terrains caractéristiques des périphéries géographiques et sociales du monde : lieux poussiéreux, trop lumineux, rues exiguës, accueillent des bousculades. C’est en cela un appareil fait pour le sud global : on le retrouve en Inde, au Brésil et dans toute l’Afrique. Dans la première image de la Figure 12, sur la gauche, la mallette contient un ordinateur. Différemment, la deuxième ne contient qu’une caméra et un MORPHOTOUCH : dispositif portable de 1999 « capable de gérer une base biométrique locale de 48.000 personnes »114. Cela signifie qu’il peut collecter les images d’empreintes de 48.000 personnes dont on a collecté les données sur les papiers contenus dans le compartiment situé à la droite de la mallette, et ainsi les saisir dans la base de données centrales seulement dans un deuxième temps115. Toutefois, ce n’est qu’après le 11 septembre 2001, que la démocratisation de la production de solutions biométriques multiplie la présence de ces objets dans l’espace public.
112 SAGEM, Activités civiles, janvier 2002, Archive Morpho Système.
113 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars et le 29 mai 2023.
Figure 12. Postes d’enrôlement mobiles produits par Morpho/SAGEM dans les années 1990
Conclusion
L’industrie de la biométrie et ses produits commerciaux sont considérés comme une réalité industrielle émergeant en dehors du continent, comme une conséquence de la logique sécuritaire exacerbée au niveau mondial dans les années qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001. Ce n’est que plus tard que ces technologies semblent se diriger vers les pratiques de la démocratie et de la citoyenneté. Dans ce deuxième chapitre, je complète cette chronologie en soulignant le lien entre l’institutionnalisation des pratiques de suffrage et de citoyenneté après les Indépendances des années 1960 et l’émergence de l’industrie mondiale de la biométrie. Cette industrie apparaît particulièrement liée aux pratiques de démocratie et de citoyenneté postcoloniales et semble particulièrement dominée par la présence technique et industrielle de la France parce qu’elle est née dans ce contexte.
114 SAGEM, Activités civiles, janvier 2002, archive Morpho Système.
115 Entretien avec le fondateur de Morpho Système. En ligne entre Luxembourg et Fontainebleau, le 14 février, le 31 mars et le 29 mai 2023.
Le chapitre indique le lien qui entre les entreprises informatiques françaises inscrites dans l’entreprise d’aide au développement, l’apparition à la fin des années 1970 du premier d’ordinateur pour l’identification biométrique des électeurs, basé à l’administration électorale de Dakar, et la naissance de Morpho Système. Les bases de données électorales, plus petites que celles des citoyens, servent de catalyseur à l’invention d’une nouvelle variante de la biométrie qui n’a été utilisée jusqu’à présent que dans le domaine de la police criminelle. La mondialisation de l’industrie de la biométrie semble, ainsi, étroitement liée à la normalisation de ces technologies pour un nouveau groupe d’utilisateurs - les citoyens (ou civils) - qui constituent un groupe d’utilisateurs beaucoup plus important que le public précédent (les criminels). Cette extension de la biométrie (une démocratisation de ces technologies et industries) a été rendue possible notamment par l’augmentation de la puissance de calcul des ordinateurs. Cependant, avant que ce changement ne se produise, l’industrie française, grâce à sa position privilégiée au sein de l’appareil gouvernemental ouest-africain, a pu voir venir le marché avant ses concurrents. Cette position privilégiée au sein du continent en tant que lieu d’observation du marché technologique mondial (et contrairement à l’idée selon laquelle les États africains sont des bénéficiaires passifs de l’industrie biométrique occidentale) joue un rôle central dans la formation de l’industrie. L’indépendance et les pratiques démocratiques postcoloniales ont été des domaines de développement industriel qui ont permis à l’innovation technologique d’être conçue et mise en œuvre avant les concurrents mondiaux. En effet, la biométrie doit être considérée non seulement comme d’une technologie visant la construction de l’État en Afrique, mais surtout en tant qu’industrie, une industrie au cœur d’un projet de construction de l’hégémonie par les industries. Ce projet a émergé et est porté notamment par les États occidentaux et certains États asiatiques dans le contexte de la guerre froide. Il s’agit d’un projet de grandeur et d’expansion industrielle dans lequel la France - des entreprises françaises - trouve sa place grâce à la mise en valeur de l’État indépendant.
En conclusion, la biométrie apparaît comme un projet social complexe et hégémonique qui s’appuie sur des évènements critiques de l’histoire pour justifier et dater sa présence dans le monde. Elle n’est pas le résultat d’une vision industrielle unique, mais plutôt d’une série de projets, de promesses industrielles parallèles, portées par différents groupes d’acteurs, parfois antagonistes et concurrents, qui finissent par fusionner et se nourrir les uns des autres, tant sur le plan technique que sur le plan politique. Dans leur capacité à s’associer à des populations de plus en plus nombreuses qu’ils se proposent de prendre en charge : criminels, électeurs, citoyens, bénéficiaires d’aides publiques, demandeurs d’asile et populations entrantes. La trajectoire globale de la biométrie, en tant qu’industrie informatique, n’est pas le résultat d’une innovation par circulation ou transfert de technologie, mais d’une accumulation de conceptions techniques différentes qui renforcent sa capacité à s’adapter à des circonstances différentes. Le récit qui définit la biométrie comme une innovation qui suit les années 2000 semble être une mobilisation de l’histoire de la technologie fabriquée par les industriels de la biométrie par visage. Née dans les années 1990, et ayant grandi effectivement dans les années 2000, cette industrie s’associe à la lutte contre le terrorisme et se matérialise au sein de dispositifs de plus en plus portables. La miniaturisation de la biométrie et sa portabilité visant à étendre l’identification biométrique des civils aux quatre coins du monde. Elle marque ainsi la naissance de la biométrie comme technologie civile, se faisant porteuse de valeurs de paix et de démocratie. l’émergence de la biométrie à cette période, qui représente, toutefois, la phase d’apparition d’un mouvement industriel qui s’origine dans les années de la décolonisation. Il s’agit du résultat d’une forme de gestion de la citoyenneté configurée au moment de l’arrivée de la citoyenneté postcoloniale. En ces années, la biométrie, habituellement enfermée dans les serveurs dans les salles protégées des ministères de l’Intérieur, apparaît face aux publics du vote sous la forme du kit portable. En plus de rendre ces technologies visibles (et donc objet d'étude et d'analyse par les populations), le kit documente un système particulier de collecte de données qui vise à identifier les segments les plus larges possibles de la population civile : les dispositifs portables et faciles à utiliser sont conçus pour être utilisés sur le terrain par les agents de l’administration, et sont articulés avec des bases de données centralisées de manière croissante qui visent à remplacer les registres de l’état civil. Les terrains de développement des années 2000 culminent dans les années 2010, avec la production du concept de système d’identification Aadhaar en Inde, auquel collabore, entre autres, l’entreprise française Safran Mopho, fondée à Dakar en 1980.
Encadré 6 : Les quatre phases d’émergence de la biométrie civile 1. Phase de conception (1960-1990). Les pays postcoloniaux obtiennent en masse leur indépendance de l’empire pendant la période du boom mondial de l’industrie de l’électronique. La large demande en systèmes d’identification, de distribution des cartes d’identité et de gestion des listes des populations « souveraines » (non gérées directement par l’administration coloniale) impulse la naissance d’une communauté de R&D française. Cette communauté fait le lien, avant d’autres concurrents mondiaux, entre l’industrie de la biométrie informatique, alors naissante dans le champ de la gestion des crimes, et les pratiques du vote et de la citoyenneté en Afrique de l’Ouest. Les bases de données électorales, qui sont plus petites que celles de la citoyenneté, offrent un terrain fertile pour penser aux systèmes d’identification biométrique, au-delà de leur usage traditionnel dans la police criminelle (1950-1960). Morpho Système naît dans les années 1980 entre Paris et Dakar, sur un projet d’ordinateur électoral pour le Sénégal dans les années 1970 et conclut un second contrat pour la carte d’identité du Cameroun en 1980. Dans les mêmes années, l’Union européenne, encore émergente, réorganise les frontières internes et externes à l'aide des bases de données informatiques qui incluent de manière croissante les données biométriques. 2. Phase d’émergence (1990). Les gouvernements du monde entier, tant ceux des pays postcoloniaux que ceux du nord, commencent à demander des systèmes d’identification biométrique pour les populations civiles. Les gouvernements des pays producteurs, dont les dépenses publiques ont financé l’émergence de l’industrie, sont désormais clients et acheteurs de solutions industrielles prêtes à l’usage. L’industrie de la biométrie se spécialise dans des « solutions souveraines » : des systèmes informatiques et experts qui supportent la souveraineté des États en quête d’indépendance ainsi que ceux des États en quête d’un système de gestion renforcée des entrées dans le pays. 3. Phase de standardisation (2000-2010). À partir des années 2000, le vote et l’identification citoyenne sont des terrains massifs de développement des systèmes biométriques. Plusieurs institutions électorales mettent en place la biométrie pour le vote : l’Ouganda (2000), la Mauritanie (2001), le Lesotho (2002), le Nigeria (2003), le Sénégal (2004), le Togo, le Tchad, le Bénin, le Kenya... (Debos 2023 ; McCann 2017). L’historicisation classique date
- Phase d’institutionnalisation (dès 2010). Loin d’être le début de l’histoire de la biométrie civile, Aadhaar est le premier système fonctionnel de registre de population biométrique en réseau avec les autres administrations d’État, qui prend la place des registres documentaires de l'état civil. Il est le couronnement de quarante ans de pratique dans les administrations publiques du monde entier, en particulier dans les pays postcoloniaux, et de réflexions sur l’organisation des banques de données autour de la relation entre bases de données principales (cartes d’identité/registres des populations) et les bases de données mineures (vote, services sociaux, santé, etc.). Le modèle mire la reconfiguration de l’État autour de la naissance des nouveaux ministères publics de l’identité numérique consolident la collaboration entre État et industrie.
Chapitre 3. Histoire de la numérisation du vote au Sénégal (2004-2019)
La démocratie au service de la distribution documentaire
Dans une publication intitulée « ‘Se faire recenser ? Oui, mais voter ?’ Le sens caché du matériel de vote au cours des élections de 2014 au Mozambique », Domingos Manuel Do Rosario et Elìsio Emanuel Muande (2016) mettent en évidence le rapport, parfois concurrent, entre recensement des électeurs et vote. Les auteurs décrivent la manière dont des franges de la population116 s’affairent pour s’inscrire sur les listes d’électeurs, non pas pour voter, activité pour laquelle elles expriment un relatif désintérêt117, mais pour obtenir des cartes d’identification. En effet, l’inscription sur les listes peut intéresser parce qu’elle donne accès à un document d’identification qui, au-delà de sa fonction électorale, permet aux citoyens d’accéder à d’autres services de l’État, dont des subventions d’aide au développement, à l’emploi, aux transferts d’argent, etc. (Rader et Périer 2016)118. Ceci est parfois considéré comme un détournement d’usages stratégiques, voire une réappropriation de la part des électeurs des technologies de gouvernance119. Ce détournement est néanmoins également opéré par un ensemble d’acteurs institutionnels, qui utilisent la carte comme technique de mobilisation des populations (Eyenga 2023a; Marres 2016) autour du vote et des pratiques d’identification.
116 J’utilise les termes « population » et « individu » ou « personne » au lieu de « citoyens » et « électeurs » parce que les politiques publiques et l’action institutionnelle que j’étudie s’adressent à des groupes sociaux vaguement définis, qui conçus comme n’ayant pas eu de contact antérieur avec l’État et qui n’ont donc pas été recensés. Comme l’accès à la citoyenneté est associée au recensement, et surtout à la détention d’une carte d’identité, nombreux sont ceux situés en dehors de la vie citoyenne. Il me semble donc important de garder à l’esprit l’écart entre l’individualité et le fait d’être un sujet de l’État, afin de souligner le caractère contingent de ce dernier statut. En ce sens, les contextes africains, précisément en raison de l’existence de cet écart entre être une personne et être un citoyen, constituent des terrains précieux pour enquêter sur les stratégies du pouvoir étatique pour intégrer l’ensemble de la société. Bien qu’il semble évident que les États aient intérêt à enregistrer les personnes pour établir des statistiques, collecter des impôts et contrôler les populations, et que les personnes aient en retour intérêt à s’enregistrer pour avoir un emploi, bénéficier de services et d’une assistance sociale, ou pour pouvoir voyager, en Afrique, ce truisme est toujours en cours de construction, comme en témoigne l’important travail réalisé par les instances internationales multilatérales et les industries de l’identification numérique pour faire advenir l’identification civile comme un droit de l’homme. Bref, on ne naît pas citoyen, on le devient. L’histoire récente des technologies électorales numériques participe à cette histoire d’injonction à la citoyenneté.
117 Des raisons similaires à celles exprimées dans de nombreuses autres parties du monde (inutilité du vote) sont ici renforcées par un contexte politique où le même parti est au pouvoir depuis plusieurs dizaines d’années.
118 Les cartes électorales sont une forme d’identification populaire parce qu’elles sont plus accessibles pour plusieurs raisons : elles exigent moins de documents pour s’enregistrer, elles sont souvent gratuites, et les personnes sont plus facilement sensibilisées grâce au démarchage en porte à porte des militants des partis politiques.
Premièrement, penchons-nous sur le cas des partis politiques. Ces derniers utilisent la carte comme un outil de fidélisation de leurs soutiens par l’inscription sur les listes électorales. L’importance de l’inscription des électeurs est mise en exergue par un professionnel de l’aide à la démocratisation et de l’identité numérique :
« L’inscription des électeurs, c’est là que tout se joue. En Afrique, elle représente environ 60 % du travail des partis lorsqu’il s’agit de remporter une élection. Cela a pris une ampleur particulière à partir de l’an 2000, surtout au cours des cinq premières années de cette décennie. Dans de nombreux pays, l’inscription des électeurs, c’est presque l’élection elle-même. Pourquoi ? Parce que réussir à convaincre quelqu’un d’obtenir sa carte d’électeur, c’est déjà avoir fait l’essentiel. On a une expression qui résume bien cela : ‘si vous gagnez la liste, vous gagnez l’élection’ »120.
Cet extrait illustre comment le travail d’enregistrement sur les listes et de distribution de la carte est au cœur des stratégies politicienne de mobilisation des électeurs au moment du vote.
119 Le chapitre joue autour de la notion de détournement de fonctions qui est un concept issu du domaine de la défense des droits numériques, qui vise à protéger les individus contre des pratiques abusives des gouvernementales ou de l’industrie du numérique. Les agences, , grâce à leur capacité à collecter des volumes massifs de données sur les citoyens, peuvent détourner des informations recueillies dans un but précis (par exemple, pour le vote) afin de les utiliser à des fins non prévues (comme la traque de criminels). Cette seconde utilisation, non divulguée au moment de la collecte, est illégale. Je mobilise ce concept ici, non pas pour aborder spécifiquement le détournement des données des électeurs à d’autres fins (pour cela voir l’analyse de (Debos 2023, p. 186‑188), mais en termes de détournement administratif pour analyser comment le vote et la participation vie citoyenne soient détournés par les pratiques de l’identification biométrie. Ils sont en effet détournés en des fonctions de l’identification biométrique.
120 Entretien avec un consultant du PNUD et un responsable de programme sur l’identification et les élections. En ligne entre Luxembourg et Bruxelles, 10 juillet 2020.
Un deuxième groupe d’acteurs – les associations de la société civile – s’appuient sur la carte d’électeur comme levier pour maximiser la participation citoyenne. Par exemple, le collectif sénégalais « Y en a marre » intervient sur le vote en amont121, en allant vers les populations avec des caravanes organisées pour la sensibilisation à la demande et au retrait de la carte d’électeur. L’affiche de la caravane porte le slogan Jëli sama kart, ngir voté (prends ta carte, pour voter) (Figure 13). Le slogan met l’accent sur l’importance d’avoir fait la demande de la carte et d’aller la chercher pour pouvoir voter.
121 Entretien collective avec un groupe de membres de « Y en a marre ». Siège de l’organisation, Comico Mermoz, Dakar, 19 avril 2022.
Figure 13. Affiche de la caravane de sensibilisation à la demande de la carte d’identité de Y en a marre (février 2024)
De même, des membres de l’« ONG-3D-Démocratie-Droits humains-Développement » a mis en place, pour sa part, une ligne d’assistance téléphonique pour répondre aux demandes des citoyens concernant les procédures d’inscriptions sur les listes électorales et l’accès à la carte d’identité122. Un troisième groupe d’acteurs – les institutions et l’administration du vote – mobilise la carte pour accroître la participation au vote. De manière similaire aux sociétés civiles, la Direction générale des Élections (DGE) travaille pour rendre la carte d’identité un instrument accessible. Bien que l’institution se veuille indépendante de toute ingérence étrangère en ce qui concerne l’organisation matérielle du scrutin, la DGE s’associe avec des agences internationales qui interviennent dans le champ de la « communication électorale », champ perçu comme externe à l’organisation matérielle du vote. Comme le souligne le directeur de la communication à la DGE:
« Le programme de l’aide de l’Union européenne siège ici depuis 2014. Ils se sont proposés pour soutenir supporter la communication. Moi-même, je me demande quel est l’intérêt en sachant que le Sénégal ne veut pas se plier à la règle « qui paye commande ». Le Sénégal n’accepte pas de financements extérieurs pour l’organisation logistique et les matériaux électoraux : c’est une question de souveraineté. En revanche, l’ECES [Centre Européen d’Appui Électoral], avec des fonds allemands, finance tout ce qui est à la périphérie du vote : la communication, les formations, la sensibilisation. Les matériaux et les salaires, c’est le Sénégal. Tout est sénégalais. Le Sénégal est très prudent : ils sont là, ils veulent aider, mais le Sénégal n’ouvre pas ses portes. Moi, par exemple, j’ai mon salaire, je ne prends rien d’eux »123.
Cet extrait documente la manière dont la souveraineté dans le contexte du vote est perçue comme étant liée à des questions strictement matérielles (financements et infrastructures logistiques) en opposition aux questions d’éducation civique (communication, formation et sensibilisation), conçues comme immatérielles. Néanmoins, cette dernière a également ses infrastructures. Par exemple, dans le même entretien, le directeur souligne que, à sa demande, l’ECES avait acheté des scanners pour numériser les documents outils pour que les citoyens puissent comprendre les procédures électorales (par exemple, comment s’inscrire, avoir sa carte). La numérisation allait puis nourrir une archive en ligne pour en pérenniser l’accès citoyen124. De même, la sensibilisation se base sur des dispositifs matériels qui habitent l’espace public du vote tel que l’affiche (Fouéré 2017). Ainsi, lors de mes « terrains » pendant la présidentielle de 2019, le dispositif d’éducation civique de la DGE et de l’ECES s’appuyait autour de la sensibilisation à la carte au moyen d’affiches publiques destinées à éduquer les publics à la carte (Figure 15 ; Figure 14). À l’époque, de nombreuses personnes se rendent notamment au Département de l’Automatisation de Fichiers, pour déposer leur demande de carte ou récupérer une carte déjà demandée. Le bâtiment est décoré par de nombreuses affiches. Ces affiches portent les slogans de la participation électorale par l’identification : « J’appelle 800002017 pour m’informer sur ma carte d’électeur ! » (Figure 18) ; « Ma carte, Mon Vote, Mon Futur. Sama Kart, Sama Wote, Sama Ëlëg » (Figure 19). Les affiches qui portent les symboles des institutions impliquées dans l’opération d’éducation civique illustrent l’écosystème d’institutions intéressées à la diffusion de l’identification biométrique ainsi que dans la communication électorale. Entre ces institutions on trouve le ministère de l’Intérieur et de la sécurité publique, de la Direction générale des élections (dans les deux coins supérieurs), le ministère des Affaires étrangères de la République fédérale d’Allemagne, le Centre européen d’appui électoral (dans les deux coins inférieurs). (Figure 18, Figure 19). Les instances états-uniennes ne s’absentent pas de l’exercice, mais – comme de tradition – mettent en avant une intervention axée sur les sociétés civiles plutôt que sur l’administration centrale (Mann 2015; Godin 2017). La Figure 16 illustre une affiche du projet de sensibilisation financé par USAID, et mis en place par l’ONG-3D, la Plateforme des Acteurs Non étatiques (ANE), le Collectif des Organisations de la Société Civile pour les Élections (COSCE) et OSIWA. L’affiche porte le slogan « Sama carte, sama baat » (ma
122 Entretien avec un chargé programmes chez ONG-3D. Siège de l’organisation, Comico Mermoz, Dakar, 31 janvier 2019.
123 Entretien avec le directeur de la communication de la DGE, Cité Police, Médina, Dakar, 17 mai 2019. carte, ma voix) et elle me semble illustrer la double dimension de la mobilisation civique par la biométrie : l’affiche apparaît, d’un côté, comme un support de la participation électorale et du droit de vote, à travers la carte numérique. De l’autre, elle apparaît comme le support publicitaire de la carte numérique comme produit marchand et industriel, à travers le discours de la participation populaire au vote.
124 Entretien avec le directeur de la communication de la DGE, Cité Police, Médina, Dakar, 17 mai 2019.
Figure 15. L’entrée du siège de la Direction générale des Élections, dix jours avant les élections du 24 février 2019 (Cité Police, Médina, Dakar, 19 février 2017)
Figure 14. Affiche de sensibilisation à la carte d’identité 1 (Siège de la DGE, 19 février 2017, Cité Police, Médina)
Un dernier groupe d’acteurs – les entreprises de l’informatique et de la biométrie – intervient aux côtés de l’administration du vote et de l’identité. Participant à la coproduction des systèmes informatiques destinés à la production des cartes biométriques d’identification, ces acteurs visent la maximisation de leur profit et – à l’instar des autres « acteurs de la démocratie » – le font en cherchant à maximiser la distribution de ces cartes auprès des populations. En résumé, l’organisation du vote au Sénégal engage un nombre hétérogène d’acteurs dans l’activité de diffusion de la carte d’identité – une carte qui a une matérialité biométrique, qui est un produit industriel, et qui est conçue à la fois comme instrument et comme symbole de participation à la vie démocratique. Ainsi, l’administration du vote au Sénégal constitue un terrain d’étude intéressant pour comprendre le lien entre le vote et l’identification biométrique, ainsi que les transformations autrement peu visibles que le numérique opère sur les administrations ainsi que sur la gestion électorale. À partir de l’étude de deux réformes numériques des pièces d’identité qui ont eu lieu en 2004 et 2016 (la « carte nationale d’identité numérisée » d’Abdoulaye Wade et la « carte biométrique CEDEAO » de Maky Sall)125, ce chapitre montre comment les technologies biométriques et leur ordre socioprofessionnel réorganisent les relations entre les bases de données de l’État, tout en remodelant les formes de l’action publique et les pratiques électorales. Je développe l’argument en deux étapes. Tout d’abord, je présente de manière comparative les deux réformes numériques de la pièce d’identité de 2004 et de 2016. Ces réformes illustrent une intégration croissante de plusieurs sphères de l’action politique tout en documentant une provincialisation du vote au sein des préoccupations politiques, notamment au sujet des politiques de contrôle des mouvements des populations. Deuxièmement, à partir de descriptions du travail quotidien de production et gestion du fichier électoral j’illustre le principe extractif de la liste électorale. Ce principe, au cœur de la réforme biométrique de l’État, illustre en quoi le vote est une activité dépendante et secondaire de la pratique principale de l’identification de la population nationale. Le chapitre mobilise les sources suivantes : 1) les lois sur l’introduction des cartes numériques et des articles de presse ; 2) trois observations ethnographiques des lieux de travail de production, gestion et mise en liste des données des électeurs tenues entre 2019 et 2022 à la Direction de l’Automatisation des Fichiers du ministère de l’Intérieur, siège de la Médina et du Plateau à Dakar ; 3) dix entretiens avec des acteurs impliqués dans la production des infrastructures informatiques et dans la gestion des dossiers des électeurs, notamment le personnel administratif (fonctionnaires, policiers, informaticiens, industriels et contrôleurs), ainsi que des membres des associations de la société civile (le collectif « Y en a marre » et l’ONG-3D) engagés dans l’éducation civique sur l’accès aux cartes d’identité.
Figure 16. Affiche de sensibilisation à la carte d’identité 2 (en ligne, 2019)
125 De même que dans le cas des instruments des politiques publics (Baudot 2014b; Lascoumes et Simard 2011; Thiel 2022) et des documents d’identification papiers, les cartes numériques (informatiques, biométriques) et leurs infrastructures de production, sont des entrées empiriques pour étudier des changements de régime de gouvernance des populations ainsi que les lieux quotidiens de production de la citoyenneté (Dalberto et Banégas 2018; Banégas et Cutolo 2024; Awenengo Dalberto et Banégas 2021). Cette démarche a été particulièrement mise en avant par le projet de recherche « La vie sociale des papiers d’identité en Afrique » (PIAF).
La pensée écologique de l’identification
Au cours des 20 dernières années, le Sénégal a connu deux réformes numériques des documents d’identité : l’une en 2004 sous le gouvernement d’Abdoulaye Wade (2000-2012) et l’autre, en 2016, sous celui de Maky Sall (2012- 2022). La comparaison entre ces deux réformes met en évidence la manière dont l’identification biométrique s’impose dans un nombre croissant de domaines, désormais étroitement interconnectés (identité nationale, vote, gestion des circulations des populations, dont l’intégration régionale et la « lutte contre la menace terroriste » 126). L’instrument de la carte d’identité biométrique matérialise une fédération d’acteurs aux projets politiques divers autour d’elle, envisagée comme une solution globale. Dans cette dynamique, le rôle du vote et des conflits politiques devient la raison principale de la modernisation du document, devenant l’instrument d’une réforme régionale plus vaste portant sur la gestion des mouvements de population.
- La Carte d’identité numérisée d’Abdoulaye Wade : du vote à l’identité
En 2004, sous le gouvernement d’Abdoulaye Wade, se tient un débat parlementaire portant sur les conditions de production de la sécurité des élections pour l’année électorale de 2007127. En absence de consensus autour des conditions de réforme des listes des électeurs, il est décidé à introduire une nouvelle carte d’identité numérique – la « Carte nationale d’identité sénégalaise numérisée »128 - basée sur le recensement biométrique des citoyens. Fruit d’une réforme lancée au sein d’un débat sur le vote, la carte vise la standardisation de la preuve documentaire à présenter par les citoyens lors des élections. Elle est ainsi conçue et présentée par ses promoteurs comme une réforme électorale (voir Figure 17)129.
126 République du Sénégal (2016). Loi n° 2016-09 du 14 mars 2016 instituant une carte d’identité biométrique CEDEAO. Dakar, p. 1.
127 Voir le chapitre 7 de la thèse pour la description du débat. Des traces peuvent être retrouvées dans : République du Sénégal (2004). Loi du 16 août 2004 portant sur l’annulation de toutes les listes électorales et de toutes les inscriptions figurant dans le fichier général des électeurs et prescrivant l’établissement de nouvelles listes électorales. Dakar ; République du Sénégal (2004a). Projet de loi portant annulation de toutes les listes électorales et de toutes les inscriptions figurant dans le fichier général des électeurs et prescrivant l’établissement de nouvelles listes électorales. 21 juillet 2004, Dakar.
128 République du Sénégal (2005) Loi n° 2005-28 du 6 septembre 2005 instituant la carte nationale d’identité sénégalaise numérisée. Dakar.
129 République du Sénégal (2004a). Projet de loi portant annulation de toutes les listes électorales et de toutes les inscriptions figurant dans le fichier général des électeurs et prescrivant l’établissement de nouvelles listes électorales. 21 juillet 2004, p.1-2, Dakar.
Figure 17. Projet de loi portant sur l’introduction de la carte d’identité nationale et électorale biométrique (21 juillet 2004)
Cependant, ce projet n’est pas seulement une réforme électorale. Il vise une réforme de plus grande envergure de l’écosystème de l’identification nationale. Ainsi, les ministres et les personnalités impliquées mettent en valeur la manière dont la carte d’identité renouvelle un document datant de l’époque de l’indépendance. Comme l’illustre cet extrait de l’exposé des motifs de la loi :
« Le présent projet de loi a pour vocation d’abroger les dispositions de la dernière loi sur la carte nationale d’identité qui est vieille de plus de quarante ans parce que datant de 1962 et d’instituer une nouvelle carte nationale d’identité qui comporte des données plus modernes pour l’identification des citoyens sénégalais. En effet, cette nouvelle carte nationale d’identité est numérisée à partir d’éléments biométriques (caractéristiques physiques propres à l’individu). La photographie aussi est faite par voie de caméra numérique et apposée par scanner sur la carte de même que la signature du titulaire. Tous ces éléments vont être contenus dans une carte hautement moderne avec des filets de sécurité performants rendant celle-ci infalsifiable. Ces nouveaux paramètres, fruit de l’évolution technologique, sont de nature à fiabiliser l’identité des personnes » (l’italique est de moi) 130. »
Cet extrait met en exergue l’« élément biométrique » et les détails de la procédure comme des symboles d’une modernité technique, mobilisée pour convaincre et inspirer confiance à l’administration, en soulignant sa capacité à adopter des innovations contre la falsification de documents (Markò 2016; Rader et Périer 2016).
L’introduction de la carte numérisée vise également à mettre en œuvre une troisième réforme. En reprenant les paroles du directeur de la DAF (Habib Fall) l’Agence de Presse Sénégalaise, souligne que « La carte d’identité numérisée va régler le problème de l’état civil, selon la DAF »131. Le projet de loi illustre cette dimension :
130 République du Sénégal, 2005, Loi n° 2005-28 du 6 septembre 2005 instituant la carte nationale d’identité sénégalaise numérisée, Dakar.
131 Agence de Presse Sénégalaise, « La carte d’identité numérisée va régler le problème de l’état civil, selon la DAF » 27 octobre 2004, Dakar.
« [P]arallèlement à ces opérations de CNIN, [il faut] régler définitivement le problème de l’État civil afin de le fiabiliser davantage. (…) Sur la question de l’état civil, le Ministre dira que le Gouvernement n’a pas mis la charrue avant les bœufs. Le problème de l’état civil c’est de faire en sorte que tous les actes de naissance soient enregistrés dans les délais requis par la loi et que cet enregistrement soit immuable (…). La numérisation des données anthropométriques va régler ce problème en aval et avec un tel système la fraude sur l’état civil deviendra impossible »132.
Cet extrait documente la façon dont les autorités proposent, par le biais de la carte et en particulier des « données anthropométriques », de résoudre la question de l’état civil « en aval »133. La carte est présentée comme pouvant fournir aux personnes une identité fixe et immuable, promesse fantasmée ou « rêve inaccessible de l’industrie » 134 de pouvoir associer l’identité au citoyen par le simple relevé d’une empreinte digitale, qui constituerait une preuve d’identité indéniable, car inscrite directement dans le corps de la personne. Pour mettre en place l’ensemble de ces projets, la Direction de l’Automatisation des Fichiers (DAF) a établi des partenariats avec les entreprises de l’informatique et de la biométrie qui documentent la présence de ce champ dans les coulisses du ministère. Le partenariat est établi notamment avec, Synapsys Conseils, entreprise sénégalaise en informatique, qui depuis les années 2000, intervient en tant que « bras technique du ministère »135. Synapsys est au cœur de la conception du système (activité d’intégration de systèmes) et de la formation des fonctionnaires censés le faire fonctionner et le nourrir des données des citoyens.
132 République du Sénégal, 2004a, « Projet de loi n° 22/2004 portant annulation de toutes les listes électorales et de toutes les inscriptions figurant dans le fichier général des électeurs et prescrivant l’établissement de nouvelles listes électorales », Dakar, p. 8
133 République du Sénégal, 2004a, « Projet de loi n° 22/2004 portant annulation de toutes les listes électorales et de toutes les inscriptions figurant dans le fichier général des électeurs et prescrivant l’établissement de nouvelles listes électorales », Dakar, p. 8
134 L’enregistrement biométrique ne peut se faire que sur la base d’autres documents qui constituent la première preuve d’identité (un ancien document d’identité, un extrait d’état civil, un témoignage oral, etc. L’industrie capitalise sur cette promesse en trouvant un public réceptif au sein des administrations publiques.
135 Entretien avec le directeur des opérations de Synapsys Conseils. En ligne entre Luxembourg et Dakar, le 16 juillet 2020.
Elle a aussi la charge d’établir les partenariats commerciaux et internationaux pour l’achat des composants matériels (les cartes à puces vierges, ne contenant pas encore les données des Sénégalais, les ordinateurs et serveurs, les imprimantes) et de logiciels (les logiciels d’identification biométrique et les interfaces utilisateurs). L’entreprise s’est associée avec le producteur états-unien de logiciels East Shore Technology Inc. (connu pour avoir travaillé pour le FBI) et l’imprimerie fiduciaire britannique spécialisée en documents sécurisés De La Rue. Le premier fournit le logiciel biométrique et les ordinateurs/serveurs, alors que la seconde délivre le système de production des cartes (les cartes vierges, les imprimantes, les ordinateurs)136. Ce réseau de partenaires vise la construction de l’infrastructure informatique de gestion des données des citoyens et des électeurs et la production de deux documents d’identité séparés pour chaque citoyen : une carte d’identité et une carte électeur (Figure 18)137.
136 Entretien avec le directeur technique de Synapsys Conseils. Direction de l’Automatisation du Fichier, Plateau, Dakar, 21 février 2019.
137 Union européenne, Ambassade des États-Unis d’Amérique, Ambassade d’Allemagne, Mission d’audit du fichier électoral, Sénégal 2010. Rapport final, Dakar, janvier 2011, p. 322-323.
Figure 18. La carte d’identité et la carte d’électeur entre 2004 et 2016 au Sénégal. Produites par Synapsys Conseils, De La Rue et East Shore
En 2007, trois années après la réforme des cartes nationales, le gouvernement Wade a introduit le « passeport biométrique harmonisé de la CEDEAO »138. Ce document s’est inscrit au sein du projet d’intégration régionale porté par la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dont le Sénégal est membre. L’objectif de l’intégration régionale vise la suppression des frontières internes entre les pays membres tout en établissant des infrastructures de contrôle des mouvements entre les États et à leurs frontières. Ainsi, l’établissement d’un document de voyage unique pour tous les ressortissants en est l’instrument clé. Dans les années 2000, la CEDEAO met en place le premier passeport biométrique commun – document destiné à remplacer les passeports nationaux139 – qui cependant jouit d’une réception très mitigée de la part des États membres140. Le Sénégal fait partie des rares pays à s’engager dans son développement. Pour cela, le ministère passe commande sous forme d’accord direct avec Iris Corporation Berhad (Malaisie) qui est un intégrateur de systèmes biométriques déjà engagé dans la confection des passeports en Guinée Conakry, en Tanzanie, et au Nigeria141. Lors de mes terrains en 2019 et 2022, j’ai pu constater que l’entreprise Iris est bien implantée au sein du ministère de l’Intérieur à Dakar où elle comptait deux employés : un Sénégalais et une Malaisienne142. Elle sera par la suite impliquée dans la production de la deuxième réforme numérique de la pièce d’identité.
- La Carte biométrique de la CEDEAO de Maky Sall : de l’identité au vote
En 2016, sous le gouvernement de Macky Sall, une deuxième réforme de la pièce d’identité nationale voit le jour : la « carte nationale d’identité biométrique CEDEAO » 143. Il s’agit cependant d’un projet tout autre, éloigné de la question électorale, mais qui établit néanmoins une relation avec celle-ci. En effet, le projet est, avant tout, une réforme de l’identité régionale – implémentée aujourd’hui par plusieurs pays de la région – émanant directement d’une réforme de la CEDEAO de 2014 pour poursuivre le projet démarré à la fin du XXe siècle144. L’objectif de l’intégration régionale est dès lors corrélé à la lutte contre les migrations irrégulières et le terrorisme, désormais devenus la priorité pour l’agenda internationale, nationale et régionale. Après la tentative échouée, d’instaurer le passeport, la carte d’identité – un instrument plus léger, moins coûteux et plus pratique – s’impose comme le support au rayonnement national de ce projet. Ainsi, en ce qui concerne les législations sénégalaises, l’introduction de la carte biométrique s’est inscrite dans cet agenda, en vertu de la loi :
138 Union Africaine, État de l’intégration en Afrique, juillet 2011, Abuja ; République de Sénégal, Un passeport pour la modernité. Rapport d’activité , Ministre de l’Intérieur, 2007, Dakar ; Agence de Presse Sénégalaise, « Lancement officiel du nouveau passeport numérisé », décembre 2007, Dakar ; La Sentinelle, « Lancement Passeport numérisé : le Sénégal au rendez-vous des exigences de la modernité », décembre 2007.
139 Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest, 2000, Décision A/DEC. 1/5/2000 du 29 mai 2000 portant institution d’un passeport communautaire, Abuja.
140 Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, L’Afrique de l’Ouest comme espace migratoire et espace de protection, Genève, date inconnue.
141 IRIS® (2018). Shaping a better future. Annual report. Kuala Lumpur.
142 Notes sur la division du travail biométrique. Direction de l’Automatisation du Fichier, ministère de l’Intérieur et de la sécurité publique (Plateau), Dakar, 8 mai 2019.
« L’objet visé, à travers l’introduction de cette carte biométrique commune à l’ensemble des États membres de la CEDEAO est de faciliter la mobilité intrarégionale au moyen d’un titre sécurisé permettant de lutter contre les trafics et migrations et de répondre en même temps aux enjeux actuels de lutte contre la menace terroriste. Cette carte d’identité à puce électronique peut servir en même temps à plusieurs applications, et le cas échéant, faire office d’autres cartes. […] La carte d’identité précitée est une carte à puce électronique multiapplications. Elle peut en outre servir à d’autres usages, suivant des modalités fixées par décret »145.
Cet extrait illustre la primauté des politiques régionales et sécuritaires ainsi que l’absence du vote et des élections dans ses finalités. Cependant, le texte conclut en soulignant que la carte peut « servir à d’autres usages, suivant des modalités fixées par décret »146. En effet, c’est dans un second temps que les dirigeants lui ont attribué une certaine vocation électorale, qui est apparue en lien avec sa dimension fonctionnelle lors de l’extension du projet régional. La carte est devenue, de manière posthume, un instrument de réforme qui a permis de fixer (Rosner 2004; Martin et Whitley 2013) le registre électoral présenté comme un instrument essentiellement défaillant. Comme l’illustre cet extrait du débat parlementaire mené par le ministre de l’Intérieur (Abdoulaye Daouda DiaHo) :
143 République du Sénégal, Décret n° 2016-1536 du 29 septembre 2016 portant application de la loi n° 2016-09 du 14 mars 2016 instituant une carte d’identité biométrique CEDEAO, Dakar.
144 Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest, Décision A/DEC. 01/12/14 modifiant la décision A/DEC 2/7/85 portant sur institution d’un carnet de voyage des États membres, Abuja. La question est soulevée au cours de la quarante cinquièmes sessions ordinaires se tenant à Accra le 10 juillet 2014.
145 République du Sénégal (2016). Loi n° 2016-09 du 14 mars 2016 instituant une carte d’identité biométrique CEDEAO. Dakar, p. 1.
« Après dix ans d’utilisation du fichier électoral numérisé́ et biométrique [il fait référence à la carte de Wade], il a été constaté un pourcentage important d’électeurs qui ne participent pas aux scrutins. Cette situation est due notamment à̀ l’obligation faite lors de la constitution du fichier en 2006 aux citoyens d’avoir la carte nationale d’identité numérisée et d’être inscrits en même temps sur les listes électorales. Aussi a-t-on noté que le taux de participation diminue d’élection en élection engendrant une masse d’électeurs inactifs, renforçant ce qui est communément appelé « stock mort » (…). Pour rendre le fichier plus proche de la situation réelle des électeurs, il convient donc de procéder à une refonte partielle de celui-ci. (…) Pour la conduite de l’opération, cette refonte sera couplée avec la carte nationale d’identité biométrique à puce CEDEAO, instituée par la loi n°2016-09 du 14 mars 2016, plus moderne et plus sécurisée dans sa conception »147.
Cet extrait illustre comment la révision du fichier et la question du « stock mort » d’électeurs sur les listes électorales sont mises en exergue comme un problème technique justifiant l’introduction du nouveau document au niveau du vote. Après avoir bâti le terrain au sein des assemblées, six mois après la loi d’introduction de la carte biométrique, le gouvernement a établi son application électorale par décret 148, dans un contexte de forte contestation publique149. La nouvelle carte biométrique de la CEDEAO intègre désormais trois fonctions (le vote, la citoyenneté, le déplacement) au sein d’un document unique avec un recto « carte d’identité » et un verso « carte électorale »150 (Figure 19).
146 République du Sénégal (2016). Loi n° 2016-09 du 14 mars 2016 instituant une carte d’identité biométrique CEDEAO. Dakar, p. 1.
147 République du Sénégal (2016). Projet de loi n° 21/2016 portant refonte partielle des listes électorales, 19 août 2016, p. 2, Dakar.
148 République du Sénégal (2016). Décret n° 2016-1536 du 29 septembre 2016 portant application de la loi n° 2016-09 du 14 mars 2016 instituant une carte d’identité biométrique CEDEAO. Dakar. La dimension électorale est (in)visible dans ce texte à la fin de la deuxième page, au milieu de questions techniques, dans la description des caractéristiques matérielles d’une Carte dont la vocation est autre. Dans une sorte de mystification législative de son introduction.
149 Voir le Chapitre 7 de la thèse pour la description de ces contestations.
150 République du Sénégal (2016). Décret n° 2016-1536 du 29 septembre 2016 portant application de la loi n° 2016-09 du 14 mars 2016 instituant une carte d’identité biométrique CEDEAO, p. 2, Dakar.
Figure 19. La carte d’identité nationale/carte d’électeur, produite de 2016 à aujourd’hui par Iris Corporation Berhard et Synapsys Conseils (février 2019, Dakar)
Cette fusion des fonctions au sein d’un même document dérive, à la fois, d’un nouveau concept industriel et d’un autre, relevant de la quête de maximisation de l’usage par l’extension populaire du document. Le nouveau concept industriel est promu par l’entreprise malaisienne Iris Corporation qui occupe désormais, depuis le contrat du passeport biométrique de Wade, en 2007, une place importante au sein des projets d’identification du pays151. L’entreprise fournit les infrastructures informatiques (imprimantes, cartes, ordinateurs), elle achète alors le logiciel biométrique à l’entreprise slovaque Innovatrics, vendeur de petite taille, mais de renommée mondiale. De même, elle sous-traite à la société sénégalaise Synapsys Conseils, précédemment au cœur du projet, la gestion du fichier électoral. Pour cette composante, les parties prenantes considèrent comme nécessaire d’avoir une certaine expérience du « terrain » (l’administration sénégalaise) ainsi que du fonctionnement des systèmes informatiques et administratifs locaux152. Iris a donc proposé la « carte d’identité multifonctions » ou à « usages multiples »153. La Figure 20154 illustre une affiche de publicité industrielle de IRIS Corporation Berhard qui présente le projet sénégalais à la conférence annuelle de ID4Africa. L’affiche illustre le concept industriel de la carte d’identité multifonctions qui met en valeur la façon dont une seule carte peut contenir plusieurs applications, ainsi que l’illustre cet extrait :
« Dans certains pays, les identifiants électroniques nationaux sont intégrés aux permis de conduire, aux informations de santé, aux services bancaires et financiers. [...] La carte d’identité électronique biométrique CEDEAO a des usages multiples et multifonctions et sert de document d’identité délivré au niveau national […]. Le Sénégal est devenu le premier des quinze pays de la CEDEAO à émettre une carte à puce avec micropuce intégrant l’identification et les informations relatives aux déplacements régionaux, à l’identité nationale et à l’éligibilité des électeurs de la CEDEAO »155.
151 Entretien avec le directeur technique de Synapsys Conseils. Direction de l’Automatisation du Fichier, ministère de l’Intérieur et de la Sécurité Publique, Plateau, Dakar, 21 février 2019.
152 Entretien avec le directeur technique de Synapsys Conseils. Direction de l’Automatisation du Fichier, ministère de l’Intérieur et de la Sécurité Publique, Plateau, Dakar, 21 février 2019.
153 IRIS Corporation Berhad, Carte pour la vie, Brochure d’illustration stands de vendeurs ID4A, Booth n°B18, date inconnue.
154 IRIS Corporation Berhad, Carte d’identité pour la vie, Brochure d’illustration, stands de vendeurs ID4A, Booth n°B18, date inconnue.
Cette présentation illustre la valeur ajoutée d’une carte à « plusieurs applications »156, du fait qu’elle peut couvrir une ample variété de fonctions, dont le permis de conduire, les informations de santé, les services bancaires et financiers, le document d’identité, les informations de déplacement, l’éligibilité des électeurs. Cette multiplicité de fonctions fait en effet référence à l’ensemble des acteurs, services publics et privés, qui peuvent voir en elle un support pour moderniser leurs services. La carte incorpore et supporte, dans un même artefact, un ensemble varié de politiques publiques. Elle matérialise, ainsi, une nouvelle forme d’action et de politique publique se caractérise par la multiplicité des fonctions politiques incorporées au sein d’une même solution commerciale et numérique157.
155 IRIS Corporation Berhad, Carte pour la vie, Brochure d’illustration, stands de vendeurs ID4A, Booth n°B18, date inconnue.
156 IRIS Corporation Berhad, Carte pour la vie, Brochure d’illustration, stands de vendeurs ID4A, Booth n°B18, date inconnue.
157 Sur ce point, voir « Politiques multifonctionnelles ».
Figure 20. Affiche de présentation de la Carte d’identité de la CEDEAO
L’intégration, au sein du vote, de la carte CEDEAO en tant que réforme régionale, ne peut pas s’expliquer simplement par cette proposition commerciale. Elle s’inscrit également au sein d’un ensemble de considérations à cheval entre l’administration nationale et les entreprises, concernant la manière la plus efficace de distribuer la carte d’identité au public. Ces considérations apparaissent de manière particulièrement visible en articulant la fonction du document de voyage et celle de carte d’électeur.
Comme je l’ai déjà mentionné, l’introduction de la carte CEDEAO comme carte d’électeur a suscité de nombreuses controverses, portées tant par les fonctionnaires de l’administration que par les électeurs et les associations de la société civile158. Ces controverses portent principalement sur le calendrier serré de l’introduction de la carte par rapport au calendrier électoral de 2016. Les élections législatives étaient prévues pour le 30 juillet et le projet d’ancrer la carte dans le scrutin a été introduit en août 2016159. De son côté, le discours gouvernemental soutenait que le lien faisant de la carte (initialement document de voyage) un document permettant de voter dérivait d’une volonté de simplification de la vie citoyenne. En effet, les panneaux de sensibilisation citoyenne mettant en avant la manière dont les trois fonctions de la Carte (vote, citoyenneté, voyage) réduisent les démarches des citoyens vis-à-vis de l’appareil bureaucratique (Figure 21)160.
158 Entretien avec une politologue une experte du Sénégal, consultante pour les fondations EU de la démocratie. En ligne entre Luxembourg et Antananarivo, 22 juillet 2020 ; Entretien avec un ingénieur, contrôleur de la CENA sur le processus de production des cartes électorales, Direction Générale des Élections (DGE), Cité Police, Dakar, 23 février 2019.
159 République du Sénégal (2016). Projet de loi n° 21/2016 portant refonte partielle des listes électorales, 19 août 2016, p. 2, Dakar.
160 Site internet de la Direction Générale de la Police nationale. « La nouvelle carte d’identité biométrique. 3 fonctions à la carte », Direction Générale de la Police nationale, Dakar, février 2019.
En outre, il semblerait que ce lien fut justifié par la nécessité d’intéresser les jeunes aux élections. Dans un pays défini comme marqué par de forts taux d’abstentionnisme161, la fonction « voyage » de ce document servirait pour intéresser les franges des populations définies comme abstentionnistes. Comme l’illustre cet extrait d’un entretien avec une experte des fondations de la démocratie :
« Le Sénégal est toujours un peu fier de pouvoir dire qu’il a été le premier à introduire telle ou telle innovation. Mais il est vrai aussi que le gouvernement a pensé que la combinaison de la carte CEDEAO avec la carte électorale pouvait être un moyen d’inciter les gens à l’obtenir. Parce que c’est une carte qui combine la carte d’identité, la carte électorale et le document de voyage pour se rendre dans l’espace CEDEAO. Ils ont pensé que cela pourrait encourager les jeunes à faire l’effort d’obtenir cette carte, parce qu’elle leur donne une certaine liberté de mouvement, parce qu’il a été observé qu’il y avait de moins en moins d’intérêt à aller aux élections pour y participer, et c’était une façon de sensibiliser les gens en leur disant ‘Allez chercher votre carte électorale en même temps que vous avez votre carte d’identité, en même temps que vous avez votre carte d’identité de la CEDEAO !’ »162.
161 Voir à ce sujet le rapport de l’Organisation ONG-3D et la Plateforme des acteurs non étatiques, Études sur les principaux déterminants individuels de l’abstention au Sénégal de 2000- 2016, juin 2017, Dakar.
Figure 21. Affiche d’éducation civique à la carte d’identité biométrique CEDEAO
Cet extrait illustre comment la fonction de document de voyage de la carte semblait pouvoir motiver les jeunes à demander ce document et donc à voter. Néanmoins, à la lumière des contestations de 2016, déclenchées par l’introduction de la carte, et de l’extension du projet de l’intégration régionale, il semble qu’une troisième version permette d’expliquer ce lien. En effet, d’après mes observations de terrain, il semble que cette dimension a émergé de la chaîne de production de la carte, et notamment de la Salle d’impression des cartes, atelier de travail qui rend particulièrement visible la dimension productiviste du vote. La Salle d’impression est un espace sécurisé, située au rez-de-chaussée du bâtiment de la DAF163, protégée par une épaisse porte dont l’accès est géré par un scanner biométrique. L’atelier est dirigé par un agent de police à la tête d’une brigade d’une dizaine de policiers travaillant avec des ordinateurs (environ dix). Trois grosses machines à imprimer sont engagées dans l’inscription des données des électeurs sur des cartes en plastique vierges et au sein du « chip numérique » qu’elles contiennent. Il s’agit d’une véritable usine à citoyenneté, organisée en plusieurs sous-ateliers sur une chaîne de production tayloriste, visant la maximisation de la production: un ou deux agents spécialisés dans une fonction particulière remplissent leur rôle et passent le relais au groupe suivant: 1) envoyer des groupes de dossiers de citoyens de l’ordinateur central aux imprimantes ; 2) confirmer l’impression ; 3) insérer des cartes d’identité vierges dans les imprimantes ; 4) collecter les cartes imprimées ; 5) vérifier à l’aide d’un scanner et d’un ordinateur que les données imprimées sur les cartes correspondent à celles de la base de données ; 6) emballer un groupe de cartes d’électeurs d’une même circonscription électorale et les envoyer pour livraison. J’ai visité cet atelier pendant la période postélectorale de 2019, alors que la chaîne de production était assez détendue. Cependant, en période électorale, la charge de travail de l’atelier augmente considérablement, en lien avec la croissance de la demande populaire en matière de cartes d’identité de vote. En sortant un grand registre papier, le directeur de la salle m’explique que si en temps normal la production s’élève à deux mille cartes par jour, avant les élections, elle peut augmenter de 40 000 à 70 000 cartes, et cela dès quatre mois avant les élections.
162 Entretien avec politologue une experte du Sénégal, consultante pour les fondations EU de la démocratie. En ligne entre Luxembourg et Antananarivo, 22 juillet 2020.
163 Extrait d’observation de la salle d’impression et distributions des cartes d’identité biométriques. Direction Général des Élections, Direction de l’Automatisation des Fichiers, Plateau, Dakar, 8 mai 2019.
Après avoir effectué mes calculs, on peut estimer que, durant la période électorale, l’atelier produit 1,2 million de cartes par mois. Sur une période de quatre mois, cela représente environ 5 millions de cartes. Cette surproduction de cartes d’identité en période électorale souligne que la période préélectorale est un moment exceptionnel pour la production et la distribution des documents d’identité164. Ainsi, il me semble que faire de carte de la CEDEAO une carte d’électeur puisse servir à l’amélioration des conditions d’extension du projet régional auprès des populations. Ainsi, le vote pourrait servir de nœud de distribution des politiques publiques liées à cette carte : dont le contrôle de populations et des migrations.
La biométrie au travail : le principe de la liste électorale extractive
Les réformes des documents d’identification biométrique ayant lieu dans la sphère publique correspondent à des réformes internes aux administrations. Ces réformes internes concernent l’organisation des bases de données ainsi que le travail des fonctionnaires qui les nourrissent. En effet, la première carte numérisée de 2004 introduit, pour la première fois, une base de données unique et centralisée pour la production de deux cartes différentes : la carte d’identité et la carte électorale. Auparavant séparée en deux infrastructures de données différentes, sanctionnant la division des rôles et des fonctions entre l’administration du vote et celle de la citoyenneté, la carte numérisée unifie ces deux infrastructures au sein de la National Identity Card-Election database (NIC-Election database)165. La centralisation des bases est actée depuis lors, notamment avec l’introduction de la deuxième carte de la CEDEAO. Cette carte a créé un lien entre les bases de données nationales et l’échelle régionale. Lors de mes observations en 2019 et 2022, j’ai pu observer les conséquences de cette centralisation au sein du travail électoral de production du fichier des électeurs.
164 Le pic de productivité de l’appareil documentaire autour des périodes électorales est tel même en contexte de dite abstention électorale, et en contexte de « crise de confiance » (telle qui a été provoqué par l’introduction tardive de la carte).
Lors de ma première visite à la DAF, mon informateur – un informaticien employé comme contrôleur de la Commission Électorale nationale Autonome sur le bon déroulement de la production des cartes – m’a présenté la chaîne de production :
« La première chose qu’il faut savoir c’est qu’avant d’être inscrit dans la liste électorale il faut avoir la carte d’identité nationale »166
En effet, comme cela résulte de la loi167, le processus pour être électeur est une trajectoire qui commence lors du dépôt d’une demande de carte d’identité aux centres de collecte où des policiers prennent, sur la base d’un formulaire papier, les données des demandeurs de carte. Les fonctionnaires démarrent, ensuite, un processus de traitement et de vérification qui se termine par la création d’un dossier personnel au sein de la base de données (BDD) de la carte d’identité. Cette BDD est un registre global de la population citoyenne sur lequel tourne un logiciel biométrique. Lorsqu’un nouveau dossier est ajouté, il est comparé automatiquement avec tous les dossiers déjà présents au sein de la base168. La comparaison vise la confirmation que chaque dossier entrant est bien le seul dossier enregistré dans la base. S’il y a deux dossiers qui se ressemblent - un doublon - le logiciel peut le classifier dans une liste spéciale de dossiers à analyser. Une équipe d’enquêteurs de police – qui sont les principaux utilisateurs du logiciel biométrique – accède à cette liste et analyse « les dossiers à problèmes »169. Le logiciel propose, à partir d’une interface graphique, d’identifier des dossiers de personnes similaires (Figure 22)170.
165 Electoral Institute for Sustainable Democracy in Africa, 2010, Voter registration in Africa, Johannesburg, p. 280. Entretien avec un ingénieur, contrôleur de la CENA du processus de production des cartes électorales, Direction Générale des Élections, Cité Police, Dakar, 23 février 2019; Entretien avec le directeur technique de Synapsys Conseils, DAF-Ministère de l’Intérieur. Dakar, 21 février 2019.
166 Notes d’observation de la chaîne de production, de traitement et de mise en fichier des données des électeurs. Direction générale des élections, Direction de l’automatisation des fichiers, Cité police-Médina, Dakar, 7 février 2019 ;
167 République du Sénégal, 2004, Projet de loi n° 22/2004 portant annulation de toutes les listes électorales et de toutes les inscriptions figurant dans le fichier général des électeurs et prescrivant l’établissement de nouvelles listes électorales, Dakar, p. 5-6.
168 Il s’agit d’une comparaison dite « one-to-many », d’un dossier contre tous les autres dossiers déjà contenus dans une base des données. Le logiciel compare toutes les données du dossier tels que les noms et les images contenues dont celles des empreintes digitales et du visage. En 2004, au Sénégal, le logiciel biométrique utilisé est déjà multimodal, c’est-à-dire que East Shore Technology Inc. La compagnie qui vend le logiciel biométrique au ministère, spécialisé en biométrie sur empreinte digitale, associe deux logiciels biométriques différents : celui de la biométrie par empreinte et celui de la biométrie par visage. Les données issues de ces deux sources, empreinte et visage, sont associées pour augmenter le taux d’identification des dossiers similaires. La biométrie de 2005 atteste de l’état de l’industrie de la biométrie d’alors, le projet de la biométrie par empreinte commence à fusionner avec l’usage croissant par l’industrie de la biométrie par le visage.
169 Entretien avec le directeur de l’exploitation des données. Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité Publique, Direction de l’Automatisation des Fichiers, Cité-Police, Médina, Dakar 19 avril 2022.
170 Archive d’entretien avec le personnel des commissions électorales.
Figure 22. Interface de comparaison du logiciel biométrique
Les agents de police les analysent et valident ou invalident les dossiers selon qu’il s’agisse d’un « dossier à problèmes »171 ou, au contraire, d’une erreur du logiciel. Dans ce cas, la personne a le droit de recevoir une carte. Après avoir passé l’étape de l’analyse biométrique, la demande de carte est validée et le dossier peut poursuivre vers la deuxième phase de traitement qui est la phase électorale. Cette personne vient d’acquérir sa citoyenneté et peut donc demander le droit d’être électeur (qui est ici techniquement défini comme un droit dépendant de la citoyenneté). Le citoyen peut demander (séparément ou simultanément à sa première demande) à être enregistré dans les listes électorales qui, au niveau central, constituent un fichier informatique contenant les données des électeurs. Ce fichier est une BDD plus petite et dépendante de la première. Alors que la chaîne de production des cartes intègre les activités d’octroi de la citoyenneté et celles d’octroi du droit de vote dans un flux de travail fluide, les rendant presque indiscernables, c’est à cette deuxième étape que commence le travail électoral proprement dit : la séparation de ceux qui voteront et de ceux qui ne voteront pas. Si le travail de production des cartes d’identité se déroule tout au long de l’année, c’est pendant les périodes où les listes électorales sont ouvertes à l’inscription (avant les élections) que cette deuxième phase devient possible, intensifiant également la demande de la première. À ce stade, une part considérable du travail de production des listes consiste à recruter des agents contractuels (entre 100 et 200) pour extraire les dossiers des personnes ayant déposé un formulaire papier de demande de carte pour être inscrites dans la base de données principale de la carte d’identité. Ce travail se déroule au sein d’un atelier particulier – la Salle de saisie – dédié à ce travail d’extraction des électeurs du groupe des citoyens non-électeurs. Un policier de haut rang a la charge de la gestion et de la supervision de la salle dans laquelle travaillent un grand nombre d’agents civils – dont une grande partie de femmes - face à des ordinateurs fixes et une pile des documents papier disposée à leur droite. L’agent me présente ainsi le travail qu’elles effectuent :
« Dans la Saisie, les équipes aspirent les données de la carte d’identité : elles ne saisissent que le numéro NIN [le Numéro d’Identité nationale] et l’adresse électorale au niveau de l’ordinateur et le dossier de l’électeur est constitué. Le bureau de vote ça, c’est la machine qui attribue automatiquement »172.
171 Entretien avec le directeur de l’exploitation des données. Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité Publique, Direction de l’Automatisation des Fichiers, Cité-Police, Médina, Dakar 19 avril 2022.
En s’approchant des écrans d’une des agentes, le directeur me décrit plus en détail l’activité : à travers une interface graphique, les agentes saisissent les informations électorales, dont l’adresse du domicile et la circonscription à partir du formulaire papier rempli par l’électeur. Une fois que tous les champs de l’interface sont remplis, elles valident le dossier de la personne qui est ainsi extrait de la base de données des cartes et introduit dans une deuxième base de données qui est le fichier électoral173.
Cette observation qui pourrait paraitre anecdotique porte en elle le principe d’organisation du travail des administrations en régime de biométrie. En étant exposé aux discours et aux projets politiques des industriels, j’ai remarqué une mise en forme de ce principe en 2002, au sein des documents de Morpho Système alors que cette société est rachetée par Sagem (Figure 23) 174.
172 Observation de l’atelier de saisie des données, Direction de l’automatisation des fichiers, Direction générale des élections, Médina, Dakar, 19 avril 2022.
173 L’administration rend public ce fichier informatique à travers une interface graphique à partir de laquelle les électeurs peuvent vérifier que leur enregistrement a bien été pris en compte et que leur dossier ne contient pas d’erreurs. S’ils remarquent des erreurs, ils peuvent faire un recours et demander des modifications. La vérification populaire du fichier des électeurs est partie intégrante du travail de traitement des données biométriques.
174 Archive Morpho Systèmes, 2002/Sagem.
Figure 23. Représentation d’un « registre de la population nationale » et de l’extraction des autres services à partir de la base de données centrale
Cette image illustre ce principe de réorganisation et réforme de l’État qui met en relation les tâches administratives au sein d’un écosystème d’activités interreliées par des bases de données. La réforme a lieu à partir de la constitution d’une base de données majeure appelée en jargon BDD fondationnelles ou « Registres de population » (en vert). Dans le projet politique de l’industrie, ces BDD sont pensées pour prendre la place des registres documentaires de l’état civil (Breckenridge et Szreter 2012) et, ainsi, être gérées par de nouveaux ministères dédiés175. À partir de la constitution de cette BDD principale (laquelle est essentiellement conçue pour être biométrique), les administrations peuvent extraire des bases de données plus petites qui sont appelées fonctionnelles, car elles existent en fonction de la première. Dans l’image l’on trouve en rouge : l’administration fiscale, électorale, des douanes, des frontières et de la santé. Ces fonctions sont les champs d’action de l’industrie de la biométrie ainsi que des administrations qui, autrefois, exerçaient leurs activités de manière indépendante de la mise en relation informatique. Ils sont représentés dans leur quintessence par le registre de la population indienne développé en 2010 sous le nom d’Aadhaar, qui signifie « fondation » dans de nombreuses langues indiennes. Le terme qui désigne ce système de classification entre les bases de données majeures et mineures tout en réordonnant les activités publiques entre celles fondamentales et celles fonctionnelles. Au sein des premières a lieu la constitution de la BDD centrale et biométrique176.
Conclusion
L’introduction de la biométrie est souvent perçue comme une réforme purement technique, donnant l’impression qu’elle n’ajoute rien aux institutions politiques ou à la forme de la politique. Pourtant, l’étude des réformes numériques de la carte d’identité mises en œuvre par les gouvernements sénégalais entre 2004 et 2016, ainsi que l’observation de leur matérialité et des infrastructures de données, illustre la façon dont l’identification biométrique réordonne l’administration tout en détournant le vote de sa fonction initiale (faire élire les représentants). Premièrement, la biométrie marque l’émergence d’une nouvelle forme d’action politique, incarnée par l’instrument qu’est la carte, qui redéfinit les frontières entre les différentes activités publiques et les projets politiques ainsi qu’entre l’échelle nationale et l’échelle régionale. Un nombre croissant d’activités (dont la gestion du vote et des conflits politiques, la modernisation des documents de citoyenneté et d’état civil et le contrôle des flux migratoires, des mouvements de population et de la lutte contre la violence terroriste) sont de plus en plus liées entre elles autour de cet instrument. La carte biométrique incarne une nouvelle forme d’action publique multifonctionnelle ou « politique multifonctionnelle », fédérant différents acteurs et bailleurs de fonds autour de la priorité donnée à l’identification biométrique. Cette réforme symbolise la convergence de différents programmes politiques, tous unis par l’idée que l’identification biométrique est une solution universelle à une série de problèmes. Cette économie de la politique publique affecte le sens et la conception du vote et de l’électorat. En premier lieu, le vote et la résolution des conflits politiques sont progressivement provincialisés en fonction des priorités régionales d’intégration et de contrôle des frontières. En 2004, la réforme des cartes d’identité a débuté dans le cadre de la pacification électorale et s’est ensuite étendue à d’autres domaines. En outre, les projets nationaux (liés à la nationalité et au vote) et les projets régionaux (liés à l’intégration et au contrôle des frontières) ont été mis en œuvre en deux étapes et par le biais de deux documents distincts. En 2016, de manière différente, la carte d’identité a illustré l’intégration croissante à l’échelle nationale et régionale, une connexion qui témoigne de l’importance croissante de la sécurité, ainsi que des innovations technologiques des industries biométriques. Dans ce contexte, le vote semble se réduire à l’une des fonctions d’une carte dont l’objectif serait d’identifier l’ensemble de la population de l’Afrique de l’Ouest. Si, dans sa norme eurocentrique, le vote est conçu comme une activité qui se déroule dans des espaces fermés (Dalsgaard et Gad 2018) qui mettent en avant la valeur du secret, le vote biométrique est un évènement inscrit dans une nouvelle géographie plus étendue. Le vote sort de sa fonction strictement électorale pour être conçu comme un nœud
175 Les ministères de l’identité numérique se multiplient dans les pays des Suds et sont à l’œuvre en Afrique du Sud (National Identification System for Home Affairs), au Ghana (cartes Ghipps et E-Zwich), au Kenya (National Integrated Identity Management System, NIINS, ou Huduma Namba), au Rwanda (2023, Single Digital ID system, SDID). L’aspect financier de ces infrastructures fait l’objet d’un projet de recherche de la Standard Bank par le WITS Institute for Social and Economic Research « Standard Bank Chair in African Trust Infrastructures », University of the Witwatersrand, novembre 2022.
176 Pour une réflexion à ce sujet, voir « L’émergence de l’industrie numérique pour la gouvernance » et « Réformer l’État par les bases de données ». dans un réseau transnational de production de données pour la gouvernance. Ainsi, la mobilisation électorale prend ainsi de nouvelles formes qui s’articulent à des projets politiques internationaux centrés sur l’identification biométrique des citoyens, non seulement en tant qu’électeurs, mais aussi en tant que sujets à identifier pour le contrôle des frontières. L’électorat cesse d’être un corps ancré dans un territoire national et se définit désormais par sa mobilité, ou par sa tendance à vouloir circuler. La biométrie électorale redéfinit ainsi les frontières entre la gestion de l’élection et la gestion des mouvements de population. Si on déplace le regard au sein des logiques micro du travail quotidien des fonctionnaires des administrations électorales, les activités de production des listes des électeurs apparaissent, également à ce niveau, être mises dans la dépendance des pratiques de constitution des bases des données majeures ou des registres des populations. Depuis 2004, la numérisation des cartes d’identité et des cartes d’électeur a conduit à la centralisation de bases autrement séparées. Cette centralisation produit un ensemble d’activités électorales marquées par un travail d’extraction des données des électeurs des bases de données des citoyens. Ce principe pratique des administrations contemporaines est au cœur de la gouvernance biométrique. Il dérive d’un ensemble de réflexions sur la manière de maximiser l’efficacité de l’identification en reliant les bases de données et il vise à les classer et à les hiérarchiser selon le principe de la centralisation maximale autour d’une base de données représentant la population principale. Si j’ai observé cette maximisation auprès des fonctionnaires de la Direction de l’Automatisation des Fichiers en 2019, ce chapitre fait l’hypothèse que ce principe est introduit lors de la première centralisation des bases de données due à la carte numérique, en 2004. Le contexte sénégalais illustre une certaine primauté à l’œuvre de la logique biométrique au sein du travail des administrations. Sur la base de l’observation du principe extractif, l’on peut observer les circulations impériales entre l’Afrique et l’Asie (Breckenridge 2014b) des principes de gouvernance informatique.
Partie 2. Gouverner le vote par l’information (Kenya)
Alors que l’aide technique française au développement auprès de l’administration sénégalaise s’est convertie en industrie et gouvernance biométrique, la situation au Kenya a été différente. À partir d’observations autour des élections présidentielles de 2017, cette partie de thèse documente une autre forme d’intervention sur le vote axée sur d’autres technologies informatiques : les Results Transmission Systems (RTS). Ces technologies sont portées par un réseau d’experts anglophone dérivant de fondations américaines de l’aide à la démocratisation dont l’International Foundation for Electoral System (IFES) et de du Programmes des Nations Unies pour les Développement (PNUD). Ainsi, elles portent une autre conception de réforme de la gouvernance qui repose sur le renforcement de l’infrastructure informatique de la Commission électorale177, sur des médias et sur la gouvernance des publics et de leur opinion. L’argument est développé en deux chapitres. Le premier chapitre introduit, l’histoire politique du Kenya sous l’angle de l’émergence d’une problématique publique autour de la publication des résultats électoraux. Le chapitre illustre, étape par étape, la construction des technologies électorales au Kenya entre 2002 et 2017. Ces instruments178 incorporent et portent un discours de pacification et de déconflictualisation du vote. En même temps, elles proposent des formes de distribution et de décentralisation de la responsabilité du vote sur les populations. Le deuxième chapitre analyse la construction de la part de la Commission électorale et de son entreprise partenaire (Safran Morpho) d’un dispositif de démonstrations publiques des technologies numériques. Il s’agit d’un ensemble d’exercices publics pendant lesquels les interactions humain-machine sont mises en scène et en valeur pour convaincre les publics de la bonne tenue du vote présidentiel de 2017. Se déroulent lors de la préparation d’une élection annulée pour irrégularité, ces démos sont un terrain inestimable pour analyser la tension et les paradoxes de l’activité de produire la confiance électorale avec les industries et les technologies numériques.
177 Entre 1964 et 2017, l’organisation des élections au Kenya est passée par trois instances : la Election Commission of Kenya (ECK), la Interim Independent Electoral Commission (IIEC) et la Independent Electoral and Boundaries Commission (IEBC). Bien que régulièrement impliquées dans des controverses et en lien avec le pouvoir, la commission électorale, en tant qu’institution, se distingue de la gestion électorale du ministère de l’Intérieur grâce à son autonomie financière et organisationnelle.
178 Les deux dates marquent, respectivement, le premier projet de gestion informatisée des résultats électoraux et l’apogée de la numérisation des procédures.
Chapitre 4. Histoire de la numérisation du vote au Kenya (2002-2017)
Le discours dominant - porté par les politistes, les experts techniques ainsi que par des militants de la société civile - met en avant les violences postélectorales ayant eu lieu après le vote de décembre 2007 comme l’évènement à l’origine de l’arrivée du numérique dans le vote au Kenya. Il s’agit d’une cosmologie politique, qui oppose les technologies, comme agents de modernité et porteurs du projet d’une nation unie, aux conflits et divisions ethniques et au régionalisme comme agents rétrogrades et causes de conflits. Cette cosmologie n’est pas nouvelle dans le pays. Elle est en continuité avec un projet de gouvernance qui vise la normalisation de l’État et de la nation - conçu comme un projet essentiellement pacifique - contre le gouvernement fédéral et les réalités ethniques - conçues comme régimes porteurs d’une tradition régionale rétrograde et violente. Dans quelles mesures les technologies électorales sont-elles porteuses du projet de l’État en permettant la poursuite des politiques ? Et en quoi contredisent-elles ou accompagnent-elles un gouvernement de la violence ? Loin de présenter un projet de construction de la paix, ce chapitre illustre, étape par étape, la construction d’un dispositif technique basé sur les systèmes de gestion de la transmission et de la divulgation publique des résultats électoraux. Ce dispositif informe sur la manière dont le numérique gouverne le vote grâce à la gestion des comportements et des perceptions populaires des électeurs, décentralisant ainsi la responsabilité de la fraude, de la bonne gouvernance, et de la démocratie des centres du pouvoir vers ses marges. L’argument est illustré en quatre temps. Premièrement, je présente le contexte politique du Kenya de la décolonisation aux années 2000, qui illustre la problématisation du vote autour du résultat électoral. En deuxième lieu, je documente les projets de techniques de gestion du vote avant les violences postélectorales de 2007-2008. En troisième lieu, je reviens à la période après les violences pour documenter les innovations introduites après la crise. À partir de cette époque, les technologies électorales sont présentées publiquement, au sein d’un discours de renouveau et reconstruction de la nation. Enfin, en dernier lieu, je reviens sur les modèles les plus récents de technologies électorales en 2013 et 2017 et décris comment elles reconfigurent la structure de la vérité électorale en modifiant la matérialité du processus juridique de vérification des résultats. Ce chapitre vise à comprendre le dispositif de gouvernance du vote, ainsi, il ne traite que de manière transversale les conflits politiques ayant lieu autour du vote. Ces derniers sont décrits de manière plus détaillée dans la dernière partie de la thèse. Ce chapitre s’appuie sur 1) neuf entretiens avec deux anciens directeurs du département de l’informatique de l’Independent Electoral and Boundaries Commission (IEBC)179, quatre ingénieurs experts en vote numérique dans le pays, deux cadres de programmes internationaux de promotion de la démocratie et des Nations Unies qui interviennent dans le développement des technologies électorales, et un des membres de la commission d’enquête sur les violences postélectorales ; 2) trois observations , celle de la préparation et du déroulement des élections présidentielles de 2017, celle des processus techniques de transmission des résultats ainsi que celle des interfaces et site web de la Commission électorale pendant la période postélectorale; 3) un corpus de documents institutionnels dont les lois électorales, le rapport de la commission d’enquête sur les violences postélectorales de 2007, deux rapports des agences de l’aide électorale sur les technologies électorales, une sélection d’articles de la presse kenyane, des audits financiers et des systèmes informatiques décrivant leur histoire industrielle.
Le problème du résultat du vote : produire, publier et déclarer sous contrainte
Alors qu’au Sénégal, l’informatique électorale s’organise autour de la question de l’identification des citoyens, de la gestion des listes électorales et des réseaux de distribution des documents d’identité, au Kenya, l’informatique prend notamment à cœur une autre question : celle de la production d’un résultat électoral consensuel. Depuis l’indépendance, et en particulier entre l’indépendance et les années 2000, le résultat du vote devient une question publique. Cet artefact quantitatif, produit par l’administration électorale à travers un réseau dense de bureaux de vote établis pour collecter les voix des électeurs, et notamment sa proclamation, semble déclencher des conflits entre des groupes de personnes, particulièrement dans certaines zones du pays telles que les terres agricoles de la vallée du Rift et les quartiers défavorisés des grandes villes. En effet, le pays est habité par plus de quarante-deux groupes appelés communautés ethniques ou tribales (Balaton-Chrimes 2021; 2021), pleinement intégrés dans l’ordre urbain et la mondialisation (Godelier 2023). L’ethnicité, portée sur le corps et dans les noms, est un phénomène très visible, surtout en politique. Les présidents, les représentants et les membres des institutions la portent sur la scène publique et elle est lue et interprétée par les électeurs. Certains groupes ethniques jouent un rôle plus important que d’autres dans la vie politique, en particulier les Kikuyus, un groupe représentant la plus grosse minorité de la population nationale180. Ils forment également un groupe et une identité politique unie et puissante, se développent notamment au sein des élites politiques et des éminences lettrées (dont Jomo Kenyatta) réunies autour de la Kikuyu Central Association181 (Berman et Lonsdale 1992). Lors de la lutte pour l’indépendance, les Kikuyus sont la force principale tant au sein de la vie politique que dans la lutte armée pour le départ des colons182.
179 Institution autonome à la charge de l’organisation matérielle des élections depuis la constitution de 2010. La IEBC est composée d’un président, de sept commissaires, d’un corps de personnel permanent (environ 500 agents) et d’un vaste personnel temporaire (environ 360 000 agents). Parmi ces derniers figurent les Presiding Officers, responsables des bureaux de vote, et les Returning Officers, en charge des bureaux de circonscription. La haute hiérarchie de la IEBC est nommée par le président de la République, avec l’approbation de l’Assemblée nationale. Il est récurrent que certains de ces membres, lors des élections, démissionnent ou prennent publiquement la parole pour lancer des alertes. Voir par exemple « the Serena Announcement » en 2022 où quatre des sept commissaires tiennent une conférence de presse pour rejeter publiquement les résultats de l’élection présidentielle ; ou la démission de Roslyne Akombe avant de la répétition du vote de 2017 pour des préoccupations de sécurité personnelle et d’un manque de crédibilité dans l’organisation des élections. Voir: The Star, « Four IEBC commissioners reject presidential results », 15 août 2022; The Star, « Roselyn Akombe quits: the full statement », 18 octobre 2017.
180 Le recensement de 1969 a enregistré 8 millions de Kikuyu contre 4 millions de Luo, Luhya et sous-tribus, Kalenjin et sous-tribus, et Kamba réunis (Médard 2002).
181 Association politique de l’époque coloniale en défense des droits des Kikuyu.
182 À la fin du XIXe siècle, au moment de la colonisation par les Anglais, les Kikuyu, étaient des communautés pastorales et agricoles vivant dans la région centrale du pays. L’administration coloniale présente les terres du Kenya comme des espaces ouverts et encourage les familles anglaises à s’y établir, bénéficiant d’un fort soutien public, afin de contribuer à l’économie britannique grâce aux vastes plantations (en particulier de thé et de café). L’accaparement des terres et la privatisation se font aux dépens de la population locale, soumise à un régime sévère d’expulsion, de ghettoïsation et de travail forcé dans les plantations. La répression par l’administration coloniale pousse les Kikuyu à engager un mouvement de lutte armé dit Mau Mau. L’insurrection Mau Mau (1952-1957), n’est que l’un de plusieurs mouvements de libération, dont certains ont lieu avant et qui sont plutôt pacifiques. D’autres communautés participent également à la résistance. Toutefois, la datation de l’insurrection dans un moment où tout le continent est marqué par le processus de décolonisation, en fait de lui un élément clé de la constitution de l’indépendance et de l’État indépendant. L’insurrection fur durement réprimée par les Britanniques, qui emprisonnèrent et massacrèrent environ 200 000 Kikuyu après avoir détenu 1,5 million de personnes dans des camps à ciel ouvert, soit presque toute la population (Elkins 2005).
Entre les années 50 et 60, l’administration coloniale organise les premières élections pour concéder, pas à pas, les indépendances et donc construire l’État kenyan indépendant, face à l’insurrection populaire (David M. Anderson 2014; Rich et Stubbs 2001). Dans les années 50, les premières élections populaires sont organisées à l’échelle locale (les partis politiques ne sont pas d’autorité à l’échelle nationale) et accentuent la dimension communautaire (Branch 2006). Alors que pour le vote de 1964, cette fois-ci au niveau national, l’administration « orchestre » la constitution d’une classe politique modérée, aisée et instruite, purgée des éléments les plus radicaux (Ibid., p. 27; Cell 1980). Malgré le contrôle strict du vote kikuyu183, gouverné par l’administration coloniale, les élections désignent Jomo Kenyatta. Leader kikuyu modéré, sa personnalité est fabriquée en figure de subversion rapidement coopté par les colons comme élément clé de la négociation des indépendances (Bennett et Rosenberg 1961; Charton 2013). Lors de ces élections, le débat politique se structure autour des deux partis dominants : la Kenya African National Union (KANU) et la Kenya African Democratic Union (KADU). Tous deux veulent l’indépendance, mais ils ont des idées différentes sur l’État - en particulier concernant sa relation avec l’électorat et sa complexité ethnique - ainsi que ses relations internationales. Le KANU, le parti de Jomo Kenyatta, soutient un État fort et centralisé, soutenu par les groupes ethniques dits majoritaires, qui exerce un contrôle direct sur l’économie et les ressources nationales. Le KADU, au contraire, soutient un gouvernement fédéral décentralisé, soutenu principalement par les groupes ethniques dits minoritaires (y compris les colons). L’État fédéral permet l’existence de gouvernements locaux, assurant au parti une prise sur les territoires où les minorités à l’échelle nationale sont majoritaires sur le terrain (la vallée du Rift et la région côtière). Ce modèle, connu sous le nom de majimboïsme en swahili, vise à établir des régions autonomes, gouvernées par des assemblées locales responsables de l’éducation, de la santé, de la police et des services sociaux, tandis que Nairobi conserve la responsabilité de la défense, des affaires étrangères, des finances centrales et des principales politiques économiques (Hornsby et Throup 1998). La victoire de Kenyatta en 1963, qui incarne le succès de l’indépendance face aux colons, fut aussi «une victoire de la nation sur la région, et de la nation sur la tribu » (David Anderson 2005, p. 547). La question du majimboïsme est mise de côté, dans l’union des deux partis sous le KANU, un parti uni, pour « travailler ensemble » (harambee) à la nation comme seul projet politique viable (Berman et Lonsdale 1992). Le débat sur le majimboïsme est rouvert dans les années 90 par un ancien homme politique du KADU, et Premier ministre de Kenyatta, qui, après la mort de ce dernier en 1978, devient le deuxième président du pays : Daniel Arap Moi (1978-2002). Le gouvernement de Moi se caractérise notamment par la suppression du monopole kikuyu sur les structures de l’État et la fonction publique et par sa détermination à construire une identité ethnique Kalenjin (son groupe) unifiée et solide, capable de défier électoralement celle de Kikuyu (Gabrielle Lynch 2011). Si sa politique est essentiellement centralisatrice et violente, elle rouvre également le débat sur le majimboïsme qui refait surface en force dans les années 1990. Après l’introduction forcée du multipartisme, sous la pression de la communauté internationale ainsi que des mouvements pour la démocratie, le gouvernement organise des élections184 présidentielles en 1992 et 1997, qui sont manipulées pour garantir sa réélection. La violence contre les Kikuyus est stimulée au nom du majimboïsme (Maupeu 1994), présenté comme alternative au multipartisme. Les élections des années 60 aux années 90, avec un pic dans cette dernière décennie, impliquent le déclenchement de moments de violences internes. Lors des élections les violences s’exercent avant et pendant (pour empêcher et gouverner le vote) ainsi qu’après la déclaration des résultats électoraux. Avec le temps, ces artefacts administratifs se construisent comme une entité dangereuse, dont la proclamation publique et populaire a le pouvoir de raviver des inimitiés internes non résolues. Dans les années 2000, la commission électorale du gouvernement Moi, en collaboration avec les agences internationales, commence à développer des solutions informatiques pour les résultats de vote, ainsi gérer les conflits politiques.
183 L’électorat est marginalisé, notamment dans les zones où il existe un fort soutien au mouvement Mau Mau. Les conditions pour voter sont particulièrement restrictives : seules les personnes disposant d’un certificat de loyauté coloniale, délivré par les autorités et prouvant leur non-implication dans des activités considérées comme subversives, peuvent voter.
184 Pendant les années du parti unique des élections ont lieu pour les membres du parti. Ces élections sont marqué par la manipulation systématique et normalisée (Hornsby et Throup 1998; Throup 1993; Hornsby 2013; Cheeseman, Lynch et Willis 2020).
Les technologies de vote avant les violences interethniques de 2007- 2008
Les premiers systèmes électroniques de transmission des résultats sont développés au Kenya en 2002, à la fin du gouvernement de Daniel Arap Moi et du règne du KANU. Contrairement à l’opinion répandue selon laquelle l’introduction des technologies électorales date de l’adoption à l’échelle nationale de la biométrie après les violences postélectorales de 2007-2008 (Cheeseman, Lynch et Willis 2019; Odote et Kanyinga 2020; Katja Jacobsen 2020), deux grands projets techniques sont développés pour les élections de 2002 et de 2007. Lors de la préparation de ces scrutins, l’Electoral Commission of Kenya (1963-2008), bénéficiant d’un financement international et de l’expertise technique de l’IFES (International Foundation for Electoral Systems) et du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), met en place une infrastructure informatique pour la transmission des résultats. Ces deux projets techniques, cependant, semblent ne pas avoir été opérationnels le jour des élections. Néanmoins, ils façonnent les concepts centraux de la gouvernance du vote dans le pays.
- 2002 : Renforcer l’infrastructure de communication
Les élections de 2002 marquent la fin du régime de Daniel Arap Moi, mais ni les opposants ni les électeurs de l’époque n’étaient certains de cette issue. En effet, la KANU avait perdu sa cohésion interne, poussant Daniel Arap Moi à la démission. Le chef d’État soutient la candidature d’Uhuru Kenyatta, le jeune fils du premier président du pays, qui fut président de 2013 à 2022. L’opposition de l’époque est guidée par Mwai Kibaki, ministre de l’Intérieur et vice-président des deux gouvernements précédents (Kenyatta et Moi), ainsi que par Raila Odinga, homme politique de premier plan et fils du principal opposant politique du pays lors des indépendances (Jaramogi Oginga Odinga). Kibaki et Odinga, alliées au sein de la National Alliance Rainbow Coalition (NARC), créent l’opposition politique qui n’avait pas vu le jour dans les années 1990 (Oyugi, Wanyande et Odhiambo-Mbai 2003). L’opposition estime que le gouvernement aurait influencé les résultats du vote en imposant son candidat, qu’ils jugent être une simple marionnette aux mains de Daniel Arap Moi.
Au sein de l’administration électorale, il se prépare une réforme visant le renforcement de la Commission électorale, présentée de manière approfondie dans un rapport d’évaluation des élections 2002 de l’International Fondation for Electoral Systems (IFES)185. Les bailleurs de fonds (l’USAID, l’Union européenne, le Royaume-Uni) apportent un financement de 18 millions de dollars, visant un appui logistique dont la formation des employés, la distribution des matériaux et la réforme des « infrastructures de communication »186 de l’institution. Pour les experts de l’IFES, l’une des priorités est celle de développer une infrastructure informatique visant l’amélioration de la communication interne et externe de la Commission électorale tout en faisant d’elle une autorité infaillible en matière d’information électorale. Pour cela, le directeur du « Département des technologies de l’information » 187 est censé développer une stratégie de communication globale, basée sur la construction d’un « flux de communication programmé »188 venant du terrain vers le centre administratif de la Commission électorale. Pour le mettre en place, les Returning Officers (RO)189 en sont des figures clés. La Commission leur distribue des dispositifs de transmission de l’information (téléphones portables et fixes, fax, ordinateurs, télécopieurs), comme le décrit le rapport de l’IFES :
« La Commission utilisait une combinaison de quatre types de machines – téléphones fixes, portables, téléphones du réseau Motorola fonctionnant sur le réseau satellitaire Iridium [système téléphonie par satellite de Motorola] et télécopieuses - pour faciliter la communication entre le quartier général de Nairobi, les fonctionnaires dans les circonscriptions et les fonctionnaires dans les bureaux de vote. Chaque bureau de vote a été équipé de téléphones fixes et portables, et les téléphones satellites devaient assurer la couverture des bureaux de vote les plus éloignés de la capitale où aucun réseau fixe ou mobile n’arrivait. Chaque bureau de circonscription avait été équipé d’un télécopieur et un réseau à haut débit avait été mis en place au quartier général pour traiter les transmissions de fax entrants »190.
185 International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington: Independent Review Commission, Report on the general elections held in Kenya on 27 december 2007. 17 septembre 2008, Nairobi, p. 103: « IFES had been providing support to the ECK since 2002, particularly in relation to the communication network and its organizational structure ».
186 International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington, p. 2-3.
187 International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington, p. 8.
188 International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington, p. 7.
189 Les RO sont les fonctionnaires de terrain en charge des bureaux des circonscriptions électorales. Ils ont la charge du transport physique des résultats de vote jusqu’à l’administration centrale. Pour cette raison ils sont Retourning en tant qu’officier rapporteur revenant au centre avec les résultats.
Un réseau de terminaux est distribué aux agents de terrain pour qu’ils puissent communiquer, de manière continue et en suivant un protocole préétabli, un ensemble d’information au siège de la Commission électorale. Les informations servent à tenir la haute hiérarchie au courant de la bonne tenue de telle ou telle action d’aménagement du vote (Figure 24)191.
190 International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington, p. 2-3.
191 Source: International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington, p. 2-3.
Figure 24. Exemple d’instructions que les Returning Officers (RO) doivent transmettre au quartier général (HQ) de la Commission électorale
Le flux de communication continue sert à la fois au contrôle à distance des comportements des agents de terrain et à l’établissement de la Commission électorale en tant qu’institution électorale forte, s’imposant comme acteur dominant au sein d’un environnement informationnel présenté comme hostile. Comme l’illustre cet extrait.
« L’ECK doit fournir un flux constant d’informations à la presse. Si les journalistes reçoivent des informations adéquates, ils seront moins enclins à se lancer dans la recherche d’histoires pour remplir le temps et l’espace. Lorsqu’ils sont obligés d’enquêter, il leur est toujours plus facile de rapporter les problèmes et les plaintes […] cela suppose un flux d’informations bien planifié du président de séance au directeur de scrutin et au siège principal »192.
Les journalistes sont ici définis comme des acteurs engagés dans la production de faux récits et de critiques à l’encontre de l’autorité informationnelle de la Commission. Au contraire, celle-ci est décrite comme devant gagner la lutte d’influence sur la vérité électorale en dominant les autres sources d’informations. Cette centralité de l’information et de la communication est en fait une question de gestion de l’opinion populaire, ainsi que de l’effet de cette dernière sur la tenue du vote. La modernisation de l’infrastructure informatique de la Commission vise à contrer la propagation de fausses nouvelles concernant les élections, les rumeurs, mettant à mal la vérité électorale. Pour ce faire, les ingénieurs conçoivent un dispositif d’accès public aux données du vote (sources granulaires), comme l’illustre cet extrait :
« Afin d’améliorer la transparence […] Après l’annonce des résultats, un CD-ROM doit être publié pour montrer la répartition des résultats au niveau national, par district, par circonscription et par bureau de vote. Le CD-ROM doit également contenir les images de tous les formulaires de résultats. Cela permet aux partis de visualiser les formulaires originaux signés par leurs propres observateurs, et d’effectuer leurs propres tabulations pour chaque niveau afin de confirmer l’exactitude des résultats rapportés par ECK »193.
192 International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington, p. 2-3.
Cette innovation a pour objectif de rendre les données disponibles de manière rapide et certifiée afin de créer une confiance dans l’institution électorale et, à partir de là, produire une vérité indiscutable. On attend des partis politiques qu’ils démontrent leur indépendance (et leur capacité à se forger une opinion éclairée à partir des résultats disponibles) face à la propagation de rumeurs et de fausses nouvelles. L’accès à des données granulaires, permettant un décompte autonome et indépendant, représente une technique de production de transparence électorale qui reflète une conception de l’utilisateur comme acteur arithmétique et calculateur, loin des logiques d’appartenance partisane et socioethnique. Cependant, si l’on considère que les partis politiques de l’époque avaient connu vingt années de dictature, marquées par des fraudes électorales systématiques, une violence institutionnalisée et une répression systématique de l’opposition politique, ces outils apparaissent davantage comme une campagne de persuasion en faveur de la transparence électorale dans un contexte où les bases nécessaires faisaient défaut. En effet, lors du jour du vote des élections de 2002, des manifestations populaires massives ont conduit le président de la Commission électorale à déclarer Mwai Kibaki, vainqueur avant même d’avoir reçu les résultats complets des circonscriptions. Convaincu que, comme en 1997, « il y avait une possibilité d’insécurité, et un retard supplémentaire dans l’annonce des résultats aurait entraîné le chaos » 194.
- 2007 : Multiplier l’information électorale
L’euphorie qui a suivi la chute du KANU, au pouvoir depuis les indépendances, permet au nouveau gouvernement Kibaki de disposer de fonds substantiels pour l’aide au développement. Une bonne partie de ces fonds est dédiée au renforcement de la Commission électorale par la construction d’une infrastructure électorale nationale autonome195. Son montant est de 24 millions de dollars, somme que les experts jugent disproportionnée pour une élection qui s’annonçait pacifique196. Les fonds sont mis en place par le PNUD-Kenya, en collaboration avec le directeur du Département de l’informatique de la Commission électorale ainsi que deux experts techniques, l’un du PNUD et l’autre de l’IFES. Cette écologie d’acteurs vise l’établissement d’un vaste projet technique de gestion et de publication de l’information électorale. Le projet comprend un volet de gestion de l’information électorale interne et en continuité avec le système technique de 2002. Conçu notamment par des experts de l’IFES et du département IT local, le système vise la transmission électronique des résultats en se basant sur l’infrastructure administrative et documentaire. Grâce à la distribution des dispositifs portables aux responsables de circonscription (les Returning Officers, RO), le système de transmission vise à accompagner le processus de centralisation des procès-verbaux des circonscriptions au centre national de dépouillement (national tallying center, NTC). Le système duplique le flux des résultats papier avec un deuxième flux de résultats transmis par voie électronique ou par téléphonie. Ce deuxième flux a la qualité d’être plus rapide, d’arriver avant les résultats papier, mais ne constitue pas des résultats définitifs. Le travail de transmission des résultats se déroule donc de la manière suivante (Figure 25, Figure 26)197: 1) Les agents des bureaux de vote, qui constituent le niveau le plus bas de la collecte des résultats de vote sur le terrain, sont responsables d’un premier niveau de dépouillement et de la sécurisation du matériel électoral (procès-verbaux, urnes sécurisées contenant les bulletins de vote, listes électorales). Ce matériel est la source du résultat de l’élection et doit arriver intact au NTC.
193 International Foundation for Electoral Systems (2003). Evaluation of Communication Technology Use for Elections 2002. Arlington, p. 9.
194 Election Commission of Kenya (2003). Report on the 2002 elections, p. 86, Nairobi; Independent Review Commission, « Report on the general elections held in Kenya on 27 December 2007 », Nairobi, 2008.
195 Une part importante du financement est également attribuée à l’observation électorale par la mobilisation de nombreuses équipes dont la mission de l’UE (soulignent des irrégularités), le Commonwealth (en souligne la régularité), le Carter Center (soulignent des irrégularités), l’International Foundation for Electoral Systems (IFES, soulignent des irrégularités).
196 Entretien avec un professeur en science politique, membre de la commission de révision indépendante des élections de 2007. En ligne entre Luxembourg et Aarhus, 12 mai 2023.
197 J’ai reconstruit la structure des technologies de vote de 2007 sur la base des données reporté en : Independent Review Commission, Report on the general elections held in Kenya on 27 December 2007, septembre 2008, pp. 357-358, Nairobi. Les « systèmes de transmission » sont aujourd’hui les artefacts les plus représentés dans l’iconographique électorale du pays. Toutefois, ces images, tirées du rapport ci-dessous, sont leurs seules représentations avant du vote de 2007.
- Les RO reçoivent le matériel électoral de tous les bureaux de vote de la circonscription qu’ils contrôlent et effectuent le premier niveau de dépouillement : ils recomptent les votes de chaque bureau de vote et additionnent les résultats pour chaque candidat ; ils remplissent un deuxième rapport de circonscription ; 3) Les RO sont chargés de transporter physiquement le matériel reçu du terrain au NTC, mais, avant de partir physiquement, ils doivent communiquer au Centre les chiffres contenus dans le PV. Ils passent alors un coup de fil ou envoient un fax contenant ces données. Ces résultats sont provisoires en raison de leur matérialité : il s’agit de données non sourcées, détachées des matériaux leur servant de support (les bulletins de vote contenus dans les urnes et les premiers PV) ; 4) Les agents du centre de dépouillement sont chargés de la réception des données. Après les avoir reçus, les équipes de dépouillement les mettent en forme dans un troisième PV contenant les résultats des élections, exprimés pour chaque circonscription. Ce PV est remis au service informatique, qui entre les données dans un ordinateur et les imprime sur un deuxième PV. Imprimé par l’ordinateur, il est remis aux hauts fonctionnaires de la Commission électorale et constitue la base de la déclaration des résultats ;
- À ce point, les agents de retours arrivent au centre national avec le matériel de vote. Les fonctionnaires du Centre de dépouillement les prennent en charge et vérifient que les résultats électroniques correspondent aux chiffres représentés par les matériaux électoraux. Ce n’est que lorsque le matériel rejoint les chiffres abstraits dans le réseau électronique qu’il acquiert le statut de résultat final. Sur la base du PV imprimé précédemment par le service informatique, la direction générale de la Commission électorale peut enfin proclamer les résultats définitifs.
Cette description illustre comment le système de transmission des résultats du vote produit deux flux d’information aux rythmes et aux approches différentes : une version papier classique, caractérisée par sa matérialité et sa solidité scientifico-administrative ; une version informatisée, caractérisée par son immatérialité, son détachement de la source de vérité, mais qui se distingue par la rapidité de sa réception. La duplication du flux des résultats vise à régir le résultat de vote, tout en régissant le comportement des RO ainsi que des publics du vote (les partis et les électeurs). Les Returning Officers, définis par le système comme des acteurs potentiels de fraude susceptibles de modifier les résultats lors du transport des matériaux, sont désormais responsables de retourner au centre de dépouillement avec les mêmes résultats qu’ils avaient déclarés auparavant. De plus, la rapidité de réception des résultats est valorisée, car elle permet à la direction de la Commission de se faire une idée des tendances de vote et de communiquer les résultats de manière continue à l’électorat. Cette information permanente constitue un moyen de préparer l’électorat — perçu comme irrationnel et émotionnel — au résultat final.
Figure 25. Représentation de la transmission électronique des résultats avant du vote de 2007, 1
Figure 26. Représentation de la transmission électronique des résultats avant du vote de 2007, 2
Ce système de transmission des résultats s’appuyant sur les infrastructures classiques de l’administration est couplé en 2007 avec un volet externe qui vise le rayonnement de cette information électorale, se définissant par sa précision et son traitement impeccable, face aux publics du vote (les électeurs, les partis politiques, la société civile). À la différence de 2002, où les experts de l’International Foundation for Electoral Systems définissent les médias, notamment la presse, comme un groupe d’acteurs en concurrence avec l’institution, le système de transmission de 2007 embarque les médias nationaux (presse et télévision) comme collaborateurs du projet partagé de production de la vérité électorale. Ce volet est apporté notamment par un expert du PNUD, impliqué par la responsable du programme du PNUD en 2007, du fait de son expertise dans les Media Center. Comme l’illustre cet extrait d’entretien :
« Cette année-là, le PNUD ne travaillait pas directement avec la Commission électorale sur les questions informatiques ; nous nous occupions principalement d’éducation des électeurs, de formation des médias... mais j’avais demandé de venir à une personne qui travaillait au Media Center à l’Australian Election Commission. Cette personne avait travaillé en Afrique du Sud lors des élections de 1994, et avec nous au Nigeria en 2003, où elle avait mis en place le premier Média Center du pays pour l’annonce publique des résultats. Pour nous, le Media Center représente l’interface publique entre les résultats reçus et leur annonce officielle »198.
Cet extrait illustre un réseau d’expertises anglophones ayant lieu autour du PNUD entre l’Australie, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Ce réseau met en avant une technologie d’annonce des résultats visant la construction d’une interface entre les résultats reçus et l’annonce face à l’électorat.
En 2007, le Media Center au Kenya, s’appelle Media Elections Results Center (MERC) et consiste en une salle de travail, située au centre de dépouillement national (à l’époque au Kenyatta International Conference Center), équipée d’ordinateurs et d’une bonne couverture internet, pour relier une information électorale de bonne qualité, comme l’illustre cet extrait d’un rapport d’enquête sur les violences postélectorales :
198 Entretien avec la responsable du projet électoral du PNUD. En ligne entre Luxembourg et Sydney, 1er mai 2023.
« Le MERC aurait dû commencer ses opérations, juste avant le jour de l’élection et les poursuivre jusqu’à la réception et la déclaration de tous les résultats des élections présidentielles et parlementaires. L’objectif principal du MERC était de fournir aux médias et aux autres parties prenantes des résultats ainsi que d’autres informations sur les élections […]. Le MERC devait également être utilisé pour des conférences de presse, des annonces et des séances d’information avant les élections »199.
La notion contrôlée et domestiquée d’information électorale promue par les instances s’oppose radicalement au contexte politique dans lequel ces technologies sont développées. Elles semblent en effet se développer sans tenir en considération le fait que les partis politiques, les associations de la société civile et une bonne moitié de la population estiment que le gouvernement prépare des fraudes électorales massives.
199 Independent Review Commission (2008). Report on the general elections held in Kenya on 27 december 2007, Nairobi, septembre 2008, p. 103.
Encadré 7 : Les violences postélectorales de 2007-2008 au Kenya Les élections présidentielles de 2007 opposent Mwai Kibaki à son ancien allié de 2002, Raila Odinga. Kibaki avait rompu les accords établis autour de la réforme constitutionnelle, du partage du pouvoir entre les membres de l’alliance, et maintenu une continuité marquée avec les gouvernements précédents200. Odinga se présente alors comme le candidat du changement et de la défense des communautés minoritaires. La campagne électorale est marquée par l’utilisation de discours incitant à la violence entre les différentes parties. Les sondages préélectoraux annoncent une compétition serrée, donnant à Odinga une légère avance. Si le jour du scrutin, le 27 décembre, se déroule dans le calme, les premiers résultats indiquent une avance pour Odinga, mais cet écart se réduit progressivement à mesure que l’administration électorale comptabilise les votes des circonscriptions favorables à Kibaki. Des émeutes éclatent dans les bastions de l’opposition (notamment dans les centres urbains de Nairobi, Kisumu, et la vallée du Rift), où l’opposition exige une annonce rapide des résultats. Elle réclame également la vérification des formulaires officiels, qui, une fois analysés, révèlent de graves irrégularités. Pendant qu’Odinga tient une conférence de presse pour dénoncer ces problèmes, un black-out médiatique survient. Au Kenyatta International Conference Centre (KICC), le président de la Commission électorale, Samuel Kivuitu, proclame Kibaki vainqueur avec une avance de 250 000 voix. Cette annonce provoque des protestations dans le hall du KICC, où la police antiémeute intervient pour disperser les manifestants et évacuer les observateurs ainsi que les médias. Seule la télévision publique KBC reste autorisée à diffuser les résultats officiels, annonçant Kibaki avec 4,584 millions de voix contre 4,352 millions pour Odinga. Des violences éclatent dans les bastions de l’opposition, où des groupes de partisans d’Odinga s’attaquent aux Kikuyus et aux Kisii, accusés de soutenir la fraude. En réponse, la milice Kikuyu Mungiki et la police nationale réagissent avec brutalité. Le bilan final est estimé à environ 1 500 personnes tuées et 400 000 déplacées de leurs lieux d’habitation, considérées comme affiliées au camp de l’opposition.
200 Pour la littérature sur les violences post-électorales de 2007-2008 voir notamment (Ndago 2021; Ajulu 2008; Cheeseman 2008; Kanyinga et Long 2012; Lafargue Jérôme 2008; Brisset-Foucault et Connan 2008).
L’après-crise : renaissance d’une institution moderne
La crise postélectorale a conduit à la création de plusieurs dispositifs de sortie de crise censés affecter la structure centralisée du pouvoir d’État au Kenya. Alors que les violences sont encore en cours, l’Union africaine (UA) intervient en constituant un panel de personnalités chargées de négocier l’établissement d’un gouvernement d’unité nationale en pacifiant les deux partis (Elklit 2011)201. Ce panel a, par ailleurs, désigné une commission d’enquête - la Waki Commission202, - chargée d’examiner le déroulement des élections de 2007 et de diagnostiquer les échecs du processus électoral. Le mandat de la commission est strictement centré sur la procédure technique et l’identification de la défaillance procédurale. En effet, la commission elle-même était une technologie de refroidissement (Ferguson 1994) : elle vise le déplacement de la question immédiate (qui a gagné les résultats ? Y a-t-il eu des fraudes organisées par l’État ?) vers une question complexe, scientifique et administrative (comment faire, à partir de la réforme de l’administration électorale, une élection de confiance ?). La question fraude oui/fraude non est écartées au plus vite, au profit d’une évaluation administrative de la Commission électorale, sur le spectre d’un vote plus ou moins mal organisé. La théorie selon laquelle le gouvernement aurait orchestré une fraude électorale est rapidement supplantée par une interprétation des élections en termes d’échec technique, mettant en lumière une mauvaise gestion du processus électoral. La responsabilité retombe donc directement sur l’Élection Commission of Kenya (ECK), qui, considérée comme la première responsable de la mauvaise gouvernance, est démantelée en 2009.
Cette approche technique visait à apaiser les populations et atténuer les violences encore en cours dans le pays avec la promesse d’une évaluation scientifique des évènements dont le résultat serait arrivé quelque mois plus tard203.
201 The Office of the AU Panel of Eminent African Personalities (2014) Back from the Brink, The African Union Commission.
202 La commission est composée de professionnels internationaux indépendants, experts en droit, gouvernance, gestion électorale et droits de l’homme.
203 Entretien avec un membre de la Commission d’enquête sur les élections de 2007. En ligne entre Luxembourg et Aarhus, 12 mai 2023. L’ensemble des sources dont disposait l’équipe d’enquêteurs était trop complexe à analyser pour établir une vérité électorale. L’équipe souligne les limites de ses recherches en déclarant qu’elle ne pouvait pas déterminer qui avait gagné l’élection, ni prouver que Kibaki avait falsifié les résultats. Le rapport est publié en fin 2008: The Standard, « Waki Commission submits report to President Kibaki », 15 octobre 2008.
L’enquête n’est donc pas basée sur la question de la justice ou la recherche de fraudes, mais sur une évaluation du processus administratif et une proposition d’amélioration. Les élections de 2007 sont donc associées à un ensemble de problèmes de gestion du vote à résoudre par des réformes techniques, dont, en premier lieu, un système de transmission des résultats. La commission d’enquête suggère à la Commission électorale de mettre en place :
« Un système intégré et sécurisé de compilation et de transmission des données, permettant une saisie et une compilation informatisées des données au niveau des circonscriptions, une transmission simultanée sécurisée (également des données au niveau des bureaux de vote) vers le centre de compilation national, et l’intégration de ce système de gestion des résultats dans un système progressif d’annonce des résultats électoraux »204.
Une nouvelle institution intérimaire - l’Interim Independent Election Commission (IIEC) – est inaugurée et chargée d’organiser le vote référendaire. En effet, la réforme constitutionnelle était la mesure majeure envisagée pour résoudre, en amont, la crise qui s’était manifestée après le vote. Elle remettait ainsi au centre du débat politique la décentralisation du pouvoir de l’État vers les régions (Josse-Durand 2020 ; Ghai 2008). La Commission électorale intérimaire doit faire preuve de renouveau, et elle le fait dans un répertoire qui célèbre les technologies électorales comme stratégie pour gagner la confiance de l’électorat. Entre fin 2009 et début 2010, la Commission intègre un commissaire ayant longtemps travaillé pour Telkom Kenya et Safaricom (un choix qui met l’accent sur les partenariats avec le secteur privé et sur la centralité de l’internet dans le processus de vote). En autre, elle intègre le Département de l’informatique avec de nouveaux membres (un nouveau directeur ayant une très bonne présence publique) à la tête d’une nouvelle équipe d’une quinzaine de brillants jeunes ingénieurs. L’équipe entreprend des voyages visant à l’apprentissage et au transfert technique205, ainsi que des réunions pour que la Commission puisse rencontrer des vendeurs de technologies lui démontrant l’intérêt des nouvelles solutions disponibles206. Le Département de l’informatique conceptualise alors un nouveau système technique célébré tant par la presse (Figure 27)207 que par l’institution comme une innovation radicale par rapport au passé analogique208. La Figure 27 illustre plusieurs articles, dont principalement « New poll system to curb rigging », publié le 4 août 2010, p. 8, qui célèbre la nouvelle technologie dans la lutte contre la fraude. La Figure porte également des articles mineurs parmi lesquels un en particulier attire l’attention au sein d’une analyse sociohistorique des systèmes automatisé de transmission des résultats : « Donkeys and porters enlisted to transport ballot and boxes », p. 8. Ce court article documente la manière dont le canal numérique n’est qu’un moyen parmi d’autres pour transmettre les résultats. Ce canal coexiste avec d’autres moyen de transport du résultat de vote dont on retrouve les porteurs humains et animaux. Ces porteurs sont particulièrement actifs notamment dans des régions reculées comme le Pokot Central, où l’utilisation de véhicules à quatre roues motrices se semble (selon l’auteur de l’article) ne pas être possible.
204 Independent Review Commission, Report on the general elections held in Kenya on 27 december 2007, Nairobi, septembre 2008, p. 70-71.
205 Entre 2009 et 2011, l’IIEC mène des études comparatives des technologies utilisés dans d’autres pays et entreprend 25 voyages d’étude pour former ses membres qui partent en visita à Delhi, en Afrique du Sud pour l’inscription électronique des électeurs, au Brésil pour la conduite d’élections multiples, en Namibie et aux Philippines pour se familiariser avec les élections simulées. Ce réseau international illustre comment les technologies numériques, et les modèles de gouvernance politique qu’ils véhiculent, sont un phénomène transnational dont le réseau de formation et d’apprentissage se basent sur des échanges et circulations Sud-Sud. Il s’agit également d’établir des relations entre les institutions et le marché des solutions, plutôt marqué par des relations Nord-Sud. Interim Independent Electoral Commission, 2009, « IIEC Exit Report 2009- 2011 », Nairobi, p. 139; Office of the Auditor General, « Special audit on procurement of electronic voting devices for the 2013 general election by the independent electoral and boundaries commission », Nairobi, 6 juin 2014, p. 59.
206 Entretien avec le directeur du département de l’informatique de la commission électorale de 2010 à 2013. Java Café, Kileleshwa, Nairobi, 29 juin 2017; Office of the Auditor General, Special audit on procurement of electronic voting devices for the 2013 general election by the independent electoral and boundaries commission,, Nairobi, 6 juin 2014.
207 Les articles de presse mobilisés dans ce chapitre sont tirés des archives du Daily Nation, consultées dans les locaux du journal, sur Moi Avenue à Nairobi (Archives Daily Nation, Nairobi, 2017).
208 Interim Independent Electoral Commission (2009). IIEC Exit Report 2009-2011, p. 50, Nairobi. Independent Review Commission, Report on the general elections held in Kenya on 27 december 2007, Nairobi, p. 138, septembre 2008.
Figure 27. Articles de presse nationale présentant le système de transmission électronique en tant qu’acteur de lutte à la fraude
Le Département de l’informatique met en effet en place un double système technique qui intègre d’un côté, un système de transmission électronique des résultats (RTS), et d’un autre, la biométrie pour l’identification des électeurs. La biométrie est ainsi développée pour la première fois pour la tenue du référendum de 2010 qui suit la crise de 2007-2008. Cette arrivée de la biométrie dans le vote kenyan illustre plusieurs éléments. En premier lieu, le fait qu’elle s’inscrive au sein d’une réforme qui vise la communication publique du renouveau institutionnel. Ainsi, les agents de la Commission descendent dans la rue avec les kits biométriques portables pour une campagne institutionnelle de mise en scène de la modernité à destination des électeurs (Figure 28)209.
209 Interim Independent Electoral Commission (2009). IIEC Exit Report 2009-2011. p. 65, Nairobi.
Figure 28. Campagne d’identification biométrique des électeurs (2010)
En deuxième lieu, l’arrivée de la biométrie illustre également comment le modèle informatique de gestion du vote développé au Sénégal depuis les années 1970 est désormais une norme continentale. En effet, c’est la Commission d’enquête sur les violences postélectorales qui a suggéré à la Commission électorale de développer « un nouveau système d’enregistrement sur la base de la carte d’identité ou du passeport pour voter »210. La recommandation ne fait pas référence directement à la biométrie, mais décrit textuellement la création d’un système centralisé de bases de données de citoyens à partir desquelles le registre électoral peut être extrait. En bref, elle suggère la nouvelle norme de bonne gouvernance de l’administration par la biométrie, qui établit un système de recensement biométrique de la population nationale à partir duquel on peut extraire le registre des électeurs mineurs et subordonnés (Breckenridge 2019)211. Cependant, la biométrie s’ancre au vote par une question locale, un problème électoral et datant des années 1990 : la gestion des entrées aux bureaux de vote. Lors des élections de 2007, l’opposition et la Commission d’enquête font état d’un double problème : d’une part, de l’existence d’un « stock mort » d’électeurs sur la liste électorale ; d’une autre part, des taux de participation atteignant des marges de 100 pour cent ou plus. C’est-à-dire que les responsables des bureaux de vote acceptent plus d’électeurs que ceux inscrits sur la liste électorale. De manière similaire au Sénégal, la biométrie s’ancre sur la question du « stock mort » des électeurs. D’autre part, si au Sénégal elle vise principalement à purger les listes électorales des doublons et à distribuer des documents d’identité, l’identification biométrique au Kenya vise notamment la numérisation des procédures d’acceptation des électeurs dans les bureaux de vote. Le Département de l’informatique développe donc un système d’identification biométrique des électeurs à titre expérimental, dans 18 des 210 des circonscriptions. Le système est, dès le départ, intégré dans un système de transmission des résultats. Le directeur de l’informatique développe une application pour téléphone mobile sur laquelle est téléchargé le registre des électeurs. En fonction du nombre d’électeurs inscrits, les membres du bureau de vote ne peuvent transmettre qu’un résultat égal ou inférieur au nombre total d’électeurs inscrits (Figure 25)212. L’application s’adresse aux agents des bureaux de vote, qui constituent le premier groupe d’utilisateurs, ainsi qu’aux centres de contrôle de la sécurité. Leur comportement informatique est ainsi régi par des blocages automatiques qui les empêchent de saisir des chiffres erronés213.
210 Independent Review Commission, 2008, Report on the general elections held in Kenya on 27 december 2007, Nairobi, septembre 2008, p. 107.
211 Voir le Chapitre 3 de la thèse pour l’étude de ce modèle.
212 L’image est une diapositive issue d’une présentation du système électronique de transmission des résultats, réalisée par Immaculate Kassait pour la Commission électorale indépendante (IEBC), à l’occasion de la conférence annuelle d’ID4Africa en 2019. Independent Electoral and Boundaries Commission, Electronic Transmission of Provisional Results, 2019, ID4Africa.
213 Pour des descriptions ethnographiques des interactions et des mesures de sécurité conçues pour les agents aux inscriptions dans les applications, voir « Chapitre 5. Démonstrations de démocratie ».
Figure 29. Présentation de l’intégration du RTS et de la biométrie lors du référendum
Bien que le système technique pour le référendum de 2010 soit célébré comme une rupture radicale avec le passé, le directeur de l’informatique de l’époque documente une certaine continuité des principes sur les savoirs techniques précédents, comme l’illustre cet extrait :
« Lorsque nous avons rejoint la commission, entre décembre 2009 et début 2010, nous avons commencé à tester les technologies de vote qui étaient déjà présentes à la Commission électorale. Il existait une technologie appelée Electronic Vote Transmission System, qui avait été développée en 2007 : c’était le premier système arrivé au Kenya, un système de transmission des résultats, c’est de là que nous sommes partis »214.
Cet extrait illustre la continuité des pratiques techniques au sein des institutions électorales, malgré la destitution de l’institution elle-même. Il illustre également comment le principe au cœur des RTS n’est pas remis en cause tout en demeurant le modèle principal de gouvernance du vote. Toutefois, ce n’est qu’après la crise que les technologies électorales ont acquis un nouveau statut public. Après les violences, les systèmes informatiques passent de facilitateurs de la communication interne et externe de la Commission à celui d’objets mêmes de la communication institutionnelle face aux publics du vote (les électeurs, les partis politiques, les médias, les organisations de la société civile). Les machines ne sont plus exclusivement développées dans les coulisses de l’institution : elles quittent la sphère du travail domestique de l’infrastructure, pour aller au-devant du public électoral et le convaincre des bonnes intentions de l’institution. Comme le suggère cet extrait du discours du PDG de la nouvelle Commission :
« Je peux affirmer avec fierté que la commission a fait preuve d’audace pour relever les défis inhérents à ce mandat en adoptant les technologies de l’information dans le processus électoral. Bien que l’intégration des TIC dans le processus électoral n’en soit encore qu’à ses débuts, son potentiel d’amélioration de l’efficacité, notamment dans la transmission des résultats des élections, a été démontré »215.
214 Entretien avec le directeur du département de l’informatique de la commission électorale de 2010 à 2013. Java Café, Kileleshwa, Nairobi, 29 juin 2017.
Ce tournant public de l’informatique électoral s’impose par de nouvelles exigences en matière de gestion de la communication sur les technologies électorales face aux publics. Elles doivent désormais être présentées de manière simple et compréhensible, tant pour les fonctionnaires de la Commission que pour les citoyens, devenant ainsi un sujet d’éducation civique, un processus d’apprentissage populaire, soutenu par des vidéos, des manuels, des affiches et des slogans. Les systèmes de diffusion et de publication des résultats assument clairement le rôle d’outil pour fédérer le public autour de la pratique du dépouillement : des écrans géants sont installés dans des espaces publics à l’extérieur des centres de dépouillement des circonscriptions pour que les gens puissent se rassembler autour du processus de dépouillement (Figure 30)216. À travers les écrans et les interfaces de visualisation des chiffres, le public est invité à se rassembler autour de la constitution des chiffres et des résultats du vote : d’une part, pour engager les citoyens dans un processus transparent auquel ils peuvent faire confiance, et d’autre part, pour les éduquer au comptage et surtout à la patience. En effet, les résultats du référendum constitutionnel de 2010 ont donné lieu à une grande fête nationale. Tout le monde voulait du changement, bien qu’une partie de la classe politique ne fût pas satisfaite avec les interrogations que la constitution posait autour de la décentralisation du pouvoir217. servent peu dans le vote et ils considèrent les industriels en tant que groupe de personnes n’ayant pas à cœur le bien commun et ne poursuivant qu’un profit personnel.
215 Interim Independent Electoral Commission (2009) IIEC Exit Report 2009-2011, Nairobi, p. ix.
216 Interim Independent Electoral Commission (2009). IIEC Exit Report 2009-2011, p. 66, Nairobi.
217 Daniel Arap Moi et William Ruto, représentants de la classe dirigeante kalenjin, soutiennent le non au référendum.
Figure 30. Mise en public et réunion des collectivités autour de la constitution des résultats du vote lors du référendum de 2010
Encadré 8 : Entre les Results Transmission Systems et la biométrie Les RTS sont des technologies moins célèbres et semblent avoir des politiques plus discrètes par rapport à la biométrie et son appareil industriel. Les RTS s’appuient sur une infrastructure matérielle et experte plus agile (Eyenga 2023b), ainsi que sur un modèle de production et de mise en marché des infrastructures du vote. Ils s’appuient sur une structure de travail qui se base sur l’intervention d’experts informaticiens indépendants, voire employés en CDD par les fondations de promotion de la démocratie pour des missions de conseils ponctuelles. Plusieurs experts intervenant dans leur développement travaillent à l’informatique électorale depuis les années 1990 et développent des systèmes informatiques de plusieurs pays, dont l’Uganda, le Nigeria, et l’Afrique du Sud (expérience sur la base de laquelle interviennent au Kenya dans les années 2000). Ce groupe d’ingénieurs soutient l’usage de technologies à basse charge technique (dite aussi low tech), dont les RTS, car ils les considèrent plus adaptées aux élections, notamment dans les contextes africains218. Les RTS s’appuient également sur des structures de travail et de financement différentes de la biométrie. Si cette dernière s’appuie sur la sous-traitance des projets techniques aux entreprises étrangères de l’intégration et du logiciel biométrique, travaillant avec l’intermédiation d’une société de conseil informatique locale ainsi que des financements de l’aide au développement, les RTS s’appuient plutôt sur l’intermédiation des experts des fondations. Les internationaux développent les solutions en collaboration avec des cellules d’ingénieurs locaux employés par la Commission électorale. Ces cellules d’ingénieurs du vote s’établissent au fil des années, depuis les débuts de l’informatisation de l’appareil d’État et donc du vote. En collaboration avec les internationaux, les solutions informatiques sont développées en sous-traitant telle ou telle composante à des entreprises externes. Elles sont - souvent pour cette raison - moins chères et impactent des marchés publics mineurs. Il s’agit notamment de fournisseurs d’infrastructures informatiques génériques dont les vendeurs de téléphones tels que Motorola, ou des producteurs de cartes interactives tels que Japak GIS ainsi que sur des plateformes et des instruments de travail en lignes tels que Google Work Tools. Ces infrastructures sont puis assemblées dans un deuxième moment autour des échéances électorales. De même, se basant sur la transmission des résultats via internet, les ondes radio, des VPN, ainsi se relaye sur les opérateurs de téléphonie nationale tels que Safaricom, Telkom Kenya, Airtel en établissent des partenariats lors du vote. En autre, les techniciens des RTS adoptent souvent un positionnement critique - une opposition modérée, mais tranchante - vis-à-vis à la fois de la biométrie pour le vote et des industriels. Ils considèrent leurs produits comme des instruments trop coûteux et qui
218 Les RTS voyagent souvent sur des dispositifs techniques high-tech et intégré avec les solutions biométriques (comme au Kenya).
Kenyan Integrated Election Management System (KIEMS) : numériser à la source
L’organisation des élections qui suivent celle du référendum de 2010 est marquée tant par l’intégration croissante des deux technologies (la biométrie et le RTS) ainsi que par la controverse permanente autour de la publication du résultat de vote. Dans les deux cas, la controverse porte l’IEBC face à la Cour suprême lors d’un procès pour l’annulation des résultats et c’est seulement en 2017 que les résultats du vote sont effectivement annulés pour irrégularités. De même que dans le cas des cartes d’identité biométriques dans le contexte sénégalais, l’intégration des technologies du vote au Kenya documentant les évolutions de l’industrie numérique ainsi que sa présence croissante au sein de la gouvernance du vote. L’Independent Election and Boundaries Commission (IEBC) - la nouvelle commission électorale établie par la constitution de 2010 - s’institutionnalise lors d’une demande croissante de technicisation de la part des partis d’oppositions. Les revendications de technicisation du vote sont bien accueillies par les gouvernements établis, autour d’un consensus politique croissant autour de la technicisation. Ce consensus se matérialise sur un encadrement législatif croissant des technologies ainsi que de l’IEBC. L’instance est définie comme une actrice de la mise au jour permanente et du développement technoscientifique du vote. Elle est au cœur d’un programme « d’utilisation progressive de la technologie dans le processus électoral »219. La numérisation, désormais inscrite dans la loi, est une qualité essentielle de la bonne tenue du vote, ainsi que des bons comportements à tenir par les agents électoraux qui sont désormais obligés, par la loi, à l’usage des systèmes techniques. Entre 2013 et 2017, l’IEBC conçoit en collaboration avec les bailleurs et les entreprises du numérique un concept intégré de gestion technique du vote qui en 2017 prend le nom de Kenyan Integrated Election Management System (KIEMS).
219 Republic of Kenya, 2016, Kenya Gazzette Supplement No. 157. The Election Laws (Amendament) Act 2016, Nairobi, art. 17(2). Jusque-là, les législations avaient recouru à des encadrement vagues et descriptifs des taches de la Commission électorale vis-à-vis de la technicisation du vote.
L’étiquetage du système vise à le rendre compact et portable sur le plan technique, tout en le rendant compréhensible et communicable auprès des publics. En 2013, les technologies couvrent la quasi-totalité du processus électoral, sauf le vote lui-même, qui est sur papier. L’identification biométrique est développée et introduite pour la première fois au niveau national, pour l’ensemble des circonscriptions électorales. La biométrie est à la fois une procédure de gestion des enregistrements des électeurs sur les listes électorales (nommée BVR pour Biometric Voter Registration) ainsi qu’un système de gestion des entrées au bureau de vote (nommée EVID pour Electronic Voter IDentification). Ainsi, des portions du registre informatique des électeurs sont téléchargées au sein de dispositifs portables conçus pour que les agents au bureau de vote les utilisent sur les électeurs. Le BVR et l’EVID sont couplés avec un système de transmission et de publication des résultats, désormais une tradition nationale depuis 2002 (Figure 32)220. La technologie électorale se développe autour d’un système à trois volets, portés par trois dispositifs séparés (Figure 31)221. Le système biométrique (1-2) a été développé par un ensemble hétérogène d’acteurs de l’industrie de la biométrie, notamment Safran Morpho (France) pour le système de registre biométrique des électeurs (BVR) et Face Technology (Afrique du Sud) pour le système électronique d’identification des électeurs (EVID). Le système de transmission (RTS - 3) a été développé par le financement de l’aide électorale, géré en interne par le département IT de l’IEBC avec le soutien d’un expert de l’IFES. Ce dernier est développé en sous-traitant des marchés mineurs à Google Working Tools et Japak GIS, ainsi qu’aux fournisseurs internet nationaux pour la couverture internet et le réseau VPN.
220 Independent Electoral and Boundaries Commission (2019) Electronic Transmission of Provisional Results, ID4Africa.
221 Entretien et mise en graphique avec le directeur IT de l’Independent Electoral and Boundaries Commission (IEBC) en 2017.
Figure 31. Représentation des trois composantes des technologies électorales de 2013 et de l’écosystème des acteurs impliqués
En 2017, les mêmes trois composantes sont intégrées au sein d’un système technique plus compact et portable222. Safran Morpho, entreprise ayant déjà participé en 2012, propose un nouveau produit, le MorphoTablet™, qui propose d’intégrer dans un seul artefact les projets de gouvernance du vote de chacune de trois technologies (Figure 33)223. Non sans contestation, le concept plait à la Commission, qui attribue les trois marchés, autrefois séparés, à l’entreprise française. Les deux acteurs (entreprise et Département de l’informatique) développent un réseau de 50 000 tablettes portables à distribuer au sein de chaque bureau de vote.
222 La portabilité de technologies électorales du Kenya en 2017 est à lire au sein de l’histoire matérielle de l’industrie de la biométrie (voir Chapitre 2). La portabilité est pour les politiques électorales du pays une qualité visant à la décentralisation des technologies vers les électeurs que l’on veut intéresser au vote, dont on veut gouverner les comportements en produisant une vision moderne de l’activité de gestion de l’institution électorale. Il s’agit de promouvoir, sur le terrain, un enregistrement neutre et une pratique innovante en opposition à la mauvaise perception populaire des institutions.
223 Photo de terrain. Mai 2017, Sarangombe.
Figure 32. Interface publique de visualisation des résultats de vote de 2013
Les tablettes prennent la place des périphériques de transmission précédents (scanners, ordinateurs, téléphones portables) et contiennent deux applications pour les agents du bureau de voter pour a) vérifier l’identité des électeurs pour gérer les entrées au bureau de vote et b) transmettre, après clôture du bureau de vote, les résultats électoraux. Concernant la transmission, ils ne sont pas essentiellement différents des réseaux précédents (2002, 2007, 2010, 2013). Ils s’appuient sur le travail des Presiding Officier (PO) au bureau de vote qui a la charge de compter les bulletins de vote manuellement et à voix haute, sous le regard vigilant des autres fonctionnaires, des représentants des partis, et des observateurs. Ainsi, après avoir rempli le procès-verbal sur papier et à la main, avec les chiffres des votes obtenus par chaque candidat. Les PO prennent leur tablette et se connectent à l’application RTS avec leur nom d’utilisateur et leur mot de passe. Ils doivent saisir les données des résultats de deux manières 1) en remplissant un formulaire numérique sur l’interface de la tablette, qui consiste à entrer le nombre de votes obtenus par chaque candidat sous forme de texte (comme un SMS) ; 2) en prenant une photo du PV papier à l’aide de la caméra de la tablette224. À ce stade, les résultats peuvent être transmis aux centres de dépouillement.
Figure 33. Une agente de bureau de vote vérifie l’identité de l’électeur avec la MorphoTablet™ (mai 2017, Sarangombe)
Le système de transmission alimente une technologie de publication conçue pour être publique et accessible et qui fournit les données granulaires aux publics pour qu’ils puissent effectuer le dépouillement de manière autonome. Les résultats au format texte (SMS) alimentent une statistique en direct, illustrant les résultats sous forme de pourcentages. La Figure 36 illustre l’interface publique du RTS accessible du site internet de la Independent Election and Boundaries Commission (IEBC) le 9 août 2017, à 1h11 la nuit. D’autre part, les PV scannés sont rendus disponibles sur le site web, comme des sources accessibles aux citoyens, institutions, médias et observateurs, qui peuvent effectuer un dépouillement autonome. Ainsi, les populations peuvent vérifier que le résultat de leur bureau de vote correspond bien à ce qu’ils ont vu déclarer par leur Presiding Officer. La Figure 35 et la Figure 34 illustrent l’interface pour télécharger les multiples procès-verbaux d’un seul centre de vote (Kibera Pag Church Sch) et le procès-verbal (un PDF téléchargé) du bureau de vote (Nairobi Road Primary).
224 L’acquisition numérique est obligatoire : le système est conçu pour exiger l’image scannée du PV, et le bouton permettant l’envoi des résultats n’apparaît sur l’interface qu’une fois que l’attachement a été ajouté : Kura Yangu Sauti Yangu, 2017, Why are the Kenyan elections in dispute ? Nairobi.
Figure 36. Interface d’accès aux PV par bureau de vote
Figure 35. Interface web d’accès direct aux résultats de vote, le jour après le vote de 2017
Figure 34. PDF du procès-verbal téléchargé sur le site web de la Commission électorale
Le développement soigneusement préparé pour la production d’un résultat domestiqué et infaillible a directement provoqué l’annulation des élections de 2017. Cela à cause d’une innovation, inattendue par les acteurs impliqués, celle de la numérisation croissante des procédures qui avait fini par numériser (transformer la matérialité) de la source juridique de la vérité électorale : le procès-verbal papiers des bureaux de vote. L’obligation de la prise du PV numérique ainsi qu’un discours invasif, notamment porté par l’opposition autour de la nécessité de numériser tout pour empêcher le gouvernement de voler les élections, avait porté au discrédit des PV papier. Les PV papier numérisés par les agents au bureau de vote ont remplacé légalement ou en termes de pratiques le document principal utilisé pour certifier les résultats finaux (le PV papier dans sa forme physique). Ainsi, en cas de contentieux électoral, comme ce fut le cas, le recomptage des votes devait s’appuyer sur les PV papier scannés. Ce nouvel hybride électoral (Passanti et Pommerolle 2022), en dehors du cadre législatif, a transformé un ensemble d’images stockées dans la base de données de la Commission électorale, hébergée quelque part en Europe, en preuve législative ultime de la vérité électorale. Par conséquent, bien que le concept des KIEMS ait conduit en 2013 et en 2017 à des résultats fortement contestés (tant dans les rues qu’à la Cour suprême), ce n’est qu’en 2017 que le scrutin a été annulé, faute de preuves suffisantes à déterminer si les élections s’étaient tenues dans de bonnes conditions ou pas.
Conclusions
Alors que la biométrie (et sa problématisation du vote) semble prétendre à l’universalité sur le continent, l’histoire de la numérisation du vote au Kenya documente des pratiques de technicisation et de problématisation du vote sensiblement différentes. Ici, le vote pose un problème et se numérise, notamment autour de la question de la production et de la publication des résultats électoraux face aux électeurs. La production d’un problème public autour du résultat des élections s’enracine dans l’histoire politique du pays. Il semble découler des violences incitées par l’État dans les années 1990, à l’occasion du vote, mais en effet, il s’inscrit dans la manière dont l’électorat se constitue par rapport à l’État centralisé. Dans un contexte où l’État, loin d’être une configuration politique neutre, ne représente pas la complexité de son corps, la déclaration des résultats peut prendre la forme d’une déclaration violente.
Un autre ensemble d’acteurs est toutefois impliqué dans la problématisation du vote : un réseau d’experts anglophones issus des fondations américaines et des Nations Unies pour l’assistance à la démocratie. Ces acteurs croient fermement que ce qu’il faut pour apaiser les relations politiques et les tensions entre les communautés du pays, c’est une meilleure gestion de la communication institutionnelle et la création d’un public mieux informé et intégré dans le processus de dépouillement du vote. Ainsi, depuis plus de vingt ans, ils travaillent avec les Commissions électorales successives et leurs Départements de l’informatique pour la mise en place de systèmes de gestion et publication du vote. Depuis plus de vingt ans, ces technologies échouent à la fois à voir le jour et à produire un résultat électoral vaguement consensuel. Ce que ces infrastructures font en revanche, c’est déplacer la responsabilité de la vérité électorale et du changement politique des lieux de pouvoir (le gouvernement et l’État, et éventuellement l’action internationale) vers des espaces extérieurs à ceux-ci. Ainsi, une analyse « à long terme » les technologies de vote de 2002, 2007, 2010, 2013 et 2017 gouvernements le vote principalement à partir de trois groupes d’acteurs : Premièrement, les commissions électorales, qui sont les premiers acteurs visés par la réforme. Elles sont renforcées pour devenir des actrices autonomes et des autorités de la vérité électorale. Cette action réformatrice en fait désormais des instances qui imitent l’entreprise privée en matière de structure, de hiérarchie et de formes d’action. Elles s’appuient sur la science, la technologie et la gestion dans un appareil technoscientifique en expansion, ce qui ne change rien au fait qu’elles sont des institutions non indépendantes. En cas de crise, les institutions sont les premiers boucs émissaires et coupables de la mauvaise gestion, qui est le répertoire d’explication le plus récurrent. Elles se font et se défont pour donner l’impression de changement et de renouveau.
En second lieu, le système vise à gérer les utilisateurs des systèmes de transmission des résultats, qui sont les agents de terrain de la commission électorale. Alors que la "mauvaise gestion" semble être perçue comme un ensemble d’actions sans acteurs spécifiques, les développements techniques des RTS identifient, de manière plus ou moins explicite, ce groupe de personnes comme les protagonistes de la fraude. Ces systèmes ont pour objectif de gérer, orienter et contrôler leur comportement à distance.
Enfin, le dernier groupe ciblé par ces technologies est constitué des médias, considérés comme des intermédiaires entre l’institution électorale et le public principal du vote : l’électorat. Ces technologies proposent un système ambivalent de gestion et de gouvernance de l’opinion publique à travers l’information, dans lequel les médias et les électeurs sont à la fois définis comme alliés et ennemis de la vérité électorale. Les électeurs sont perçus comme un public ayant tendance à croire et à produire des récits. Ils sont encadrés comme des publics émotionnels, dont les réactions doivent être gérées et régulées par un flux continu et planifié d’informations. À travers ce contrôle de l’information, le public est envisagé comme capable de produire de la confiance envers l’institution, via une éducation au calcul et une adhésion à une vérité présentée comme objective. Cependant, dans un contexte d’incertitude électorale, le projet de "produire la confiance ou la transparence électorale", ou de "donner aux électeurs les moyens de vérifier eux-mêmes les résultats du vote pour les croire", prends la forme d’un processus d’apprentissage et d’acceptation face à l’injustice électorale. Le système mystifie les raisons historiques et contemporaines à l’origine de la violence et de la méfiance populaire, ainsi que le rôle actif de la gouvernance dans la construction de la mobilisation populaire violente ou, pour reprendre le terme de Brisset-Foucault et Connan, de la « colère politique » (2008). Ces technologies criminalisent ainsi le soupçon et la colère populaire, tout en promouvant un idéal vertueux de civilité et de sagesse électorale.
D’un autre côté, en impliquant techniquement et personnellement les citoyens et les médias dans le projet de comptage, les technologies cherchent à les intégrer au processus de production de la vérité électorale. Dans un contexte d’échec administratif ou de fraude, ces technologies exposent publiquement des résultats et des processus administratifs incorrects. Elles encouragent donc les citoyens à prendre la responsabilité de la vérité, ce qui n’est pas une rupture avec la mobilisation populaire pour obtenir la justice électorale par leurs propres moyens.
Chapitre 5. Démonstrations de démocratie
À l’approche du vote présidentiel du 8 août 2017 au Kenya - élection très technique et annulée par la Cour suprême le 1er septembre 2017 - l’Independent Electoral and Boundaries Commission (IEBC) et Safran Morpho, l’entreprise française qui fournissait l’infrastructure technique, ont organisé une série d’évènements pour démontrer comment les technologies électorales allaient enfin permettre d’obtenir une élection incontestée225. Ces démonstrations techniques sont l’occasion idéale d’observer les conceptions et stratégies institutionnelles de construction de la confiance publique à l’ère numérique. Quelle est la relation entre l’autorité scientifique et l’autorité politique (industrie technologique vs. Commission électorale) ? L’autorité de l’institution est-elle renforcée ou affaiblie par la mise en scène de l’autorité technoscientifique ? Quels groupes les technologies électorales visent-elles à gouverner ? Pendant les démonstrations, en effet, les auteurs et participant mettent en scène un théâtre des usages et de l’épreuve (Smith 2009; Simakova 2010; Akrich 2010), dramatisant les interactions entre populations et entités techniques (Pfaffenberger 1992). En contexte d’intervention extensive des experts techniques de l’industrie informatique, ces démos mettent en scène le rôle de l’autorité technique et scientifique dans le travail de production de l’autorité politique. Ces interactions constituent ainsi des objets particulièrement intéressants pour examiner comment les ingénieurs conçoivent les technologies électorales comme des instruments pour gouverner leurs utilisateurs (les fonctionnaires et les électeurs) et leurs publics, tout en proposant de nouvelles formes de mobilisation de l’électorat.
Ce chapitre est basé sur l’observation participante de la vérification biométrique des électeurs (Biometric Voter Verification, BVV) qui s’est déroulée pendant un mois (du 11 mai au 9 juin 2017) à l’échelle nationale. Je l’ai observé depuis les six bureaux de vote du district de Sarangombe de la circonscription de Kibra. Ce district a été choisi parce qu’il s’agit de mon district d’origine et que je bénéficiais de la confiance des agents électoraux qui appartiennent à la même tranche d’âge que moi et qui, à force de me voir, sont devenus mes amis. De plus, Kibra est un bastion connu de l’opposition politique à Nairobi, ce qui en fait un poste d’observation privilégié des interactions entre les fonctionnaires (les représentants de terrain d’une institution publique qui est soupçonnée d’être manipulée par le gouvernement) et les électeurs (dont une large majorité porte les revendications de l’opposition politique). J’ai côtoyé quotidiennement les responsables des bureaux de vote et les électeurs qui se rendaient dans les bureaux, observant leurs interactions autour des machines. Le chapitre est fondé sur l’observation de l’End-to-End Test Executive Plan, une journée de démonstration de l’ensemble des processus de gestion des votes présents dans la tablette KIEMS (Safari Club Hotel, centre-ville de Nairobi, 9 juin 2017). Cette journée est organisée par la commission et la société privée qui est son partenaire central. Le chapitre est également basé sur l’observation, la couverture médiatique et l’analyse de la situation autour du Dry run du système de transmission et d’affichage des résultats (Bomas of Kenya, Nairobi, 2 août 2017) Le Dry run est une simulation en direct, à l’échelle nationale, du processus de transmission des résultats du vote de certains bureaux vers le centre national de dépouillement, où la société civile, journalistes, ONG (et les sociologues) ont été invités à observer. Cette observation, comme celle du jour du scrutin et la couverture de la période électorale, a été menée avec Marie-Emmanuelle Pommerolle, qui m’a emmenée là où je ne pouvais pas me faufiler. Le chapitre s’appuie également sur des entretiens avec des responsables de la Commission électorale 2017, de jeunes informaticiens chargés de contrôler le fonctionnement des tablettes sur le terrain pendant le BVV, des responsables de bureaux de vote, et un ingénieur de Safran Morpho.
225 Le système technique de 2017, le Kenyan Integrated Election Magagement System (KIEMS), est un ensemble de tablettes reliées par un réseau VPN qui utilise la biométrie pour identifier les électeurs avant qu’ils ne déposent leur bulletin de vote et pour transmettre les résultats du vote du bureau de vote au centre de données central de la Commission. Voir le Chapitre 5 pour une analyse sociopolitique du KIEMS.
La démo électorale : une mobilisation électorale multifonctionnelle
Les démonstrations techniques constituent un objet d’étude pour les études sociales des sciences. Elles soulignent généralement leur recours comme stratégies de mobilisation de l’intérêt et du financement des acteurs autour de projets technoscientifiques, mais elles sont rarement étudiées en tant que répertoire institutionnel. Dans la lignée interactionniste gofmanienne (1991), les recherches se sont intéressées à la démo comme ensemble hétérogène de pratiques englobant aussi bien le travail de preuve scientifique que les actions consistant à montrer pour expliquer, intéresser et impressionner, ainsi que les manifestations de rue226. Les démonstrations techniques sont une stratégie dominante de mobilisation de l’intérêt et des financements autour de projets d’innovation (l’électrification, l’invention de la locomotive) (Latour 1983; Bazerman 1999; Lampel 2001), dans le secteur commercial et dans l’industrie de l’informatique (Auray 2020; Simakova 2010). De nombreuses recherches ont amené cette étude vers les terrains de la démocratie, du gouvernement d’État et de la participation citoyenne. Les institutions démocratiques recourent de manière extensive aux démos pour rallier les parties prenantes au soutien des programmes publics de sciences et technologies (Rosental 2002; 2011; 2013)227. D’autres études se sont penchées sur les technologies du discours public (par exemple le PowerPoint) (Stark et Paravel 2008) et sur les mobilisations citoyennes conçues en tant que technologies d’assemblée et délibération (Girard et Stark 2007).
Cependant, le dispositif institutionnel le plus répandu de la démocratie représentative (le vote) n’a pas été étudié sous l’angle de la démonstration bien qu’il soit un fait social, technique, procédural, marqué par les instruments et la règle (Garrigou 1993) et pourvu d’une dimension démonstrative. En outre, le vote est aussi le dispositif par excellence de la mobilisation populaire (le démos). Le peuple est, en effet, conçu comme un large public de spectateurs mobilisés de manière expérimentale pour témoigner ainsi que participer de la vérité électorale. L’éducation civique est, par exemple, l’« arsenal démonstratif » (Rosental 2019, p. 139) des institutions électorales qui développent nombre d’affiches, de vidéos, d’émissions de télévision et de radio (Fouéré 2017) scénarisant les comportements et les procédures à suivre pour les électeurs, les agents du bureau de vote, ainsi que pour les machines impliquées. Sur ces supports, le comportement civique est scénarisé, écrit et affiché dans l’espace public sous forme de vignettes. Les vignettes sont des démonstrations (Figure 37)228 qui visent l’incorporation de bons comportements de la part des parties prenantes (électeurs, agents, machines) et mettant en scène les valeurs démocratiques (l’individualisme, la valorisation de la procédure et de la technique) (Willis, Lynch et Cheeseman 2016; Coles 2004). Les simulations de vote sont un autre exemple de démonstration de la démocratie : des démonstrations « vivantes » de l’appareil de vote, privé de sa fonction électorale. Les simulations de vote sont utilisées pour préparer les électeurs, leur apprendre à voter (en particulier dans le cas d’électeurs mineurs), mais aussi pour susciter l’intérêt d’un public abstentionniste (Ulbig 2009; Coffey, Miller et Feuerstein 2011; Deitz et Boeckelman 2012), mener des expérimentations scientifiques sur le comportement des électeurs (Shocket, Heighberger et Brown 1992; Seib 2016; Moehler et Conroy-Krutz 2016) et à contester l’ordre politique établi (Mullenix 2002). Par exemple, les féministes nord-américaines au 19e siècle simulent le vote pour revendiquer leur droit de vote ; alors que les partis de l’opposition au Mexique les mobilisent pour revendiquer une élection plus sincère que celles menées par le gouvernement lui-même (Combes 2002). Le chapitre se concentre donc sur un groupe inédit de démonstrations technologiques qui se
226 Pour une couverture compréhensive de cet objet d’étude voir le travail de Claude Rosental (Rosental 2002; 2011; 2013; 2019).
227 Au vu de leur centralité dans la légitimation des actions des États, l’auteur défend l’existence d’un « démo-cratie » (2002; 2011) : un régime politique partagé où la présence des démonstrations est diffuse au sein d’un régime cognitif démonstratif par lequel les démocraties contemporaines se sont construites.
228 L’image est issue du site internet de l’Independent Electoral and Boundaries Commission, Mai 2022. déroulent pendant le vote et qui mobilisent l’électorat autour d’outils et d’infrastructures en soutien de la délibération populaire.
Figure 37. Vignette d’éducation civique à l’enregistrement biométrique des électeurs
Démonstration 1. La vérification biométrique des électeurs
Au début de l’année 2017, la Commission électorale avait déjà établi une liste électorale globale. Quelques mois après, elle demanda aux électeurs de prendre part à un exercice d’une durée d’un mois (du 11 mai au 9 juin), au cours duquel ils sont invités à confirmer leurs données personnelles à l’aide d’une des tablettes électorales numériques. À cette fin, la Commission a rouvert les bureaux de vote, mobilisé plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires et envoyé sur le terrain un premier lot de 10 000 tablettes, qui venaient juste d’arriver à Nairobi. L’équipe technique a ensuite divisé le registre des électeurs en autant de bureaux de vote (soit plus de 40 000); elle l’a chargé sur chaque tablette et y a installé l’application d’identification des électeurs (EVI/D). L’enjeu de l’exercice était la vérification, mais la signification du terme ainsi que de l’exercice apparaît en fonction des perspectives. La vérification biométrique des électeurs est un exercice de mobilisation électorale numérique – une mobilisation multiple – où, selon le point de vue, le sujet de la vérification (sur qui porte la vérification) ainsi que le type d’opération (vérification de l’électeur, vérification des données, maintenance et soin, test technique) varient.
Figure 38. Affiche d’éducation civique à la vérification biométrique des données des électeurs (#Vijana Tutokelezee)
- L’agent vérifie l’électeur
Trois agents sont assis à un petit bureau d’école primaire, l’un d’eux manipulant une tablette KIEMS. Un homme se tient devant les trois et, d’un air sérieux, entame une interaction en leur tendant sa carte d’identité. Une agente la prend et cherche son nom dans un registre papier ouvert sur le bureau, elle fait signer l’électeur sur le registre puis elle dit : ‘Mettez votre doigt ici’ - en désignant le petit scanner situé en haut à gauche de la tablette. L’électeur place alors la première phalange de l’index de sa main droite sur le scanner. Avec ses propres doigts, l’agent exerce une légère pression sur celle de l’électeur. La bonne adhérence de l’empreinte sur le scanner est essentielle à la collecte d’une image de qualité. Elle est donc essentielle à l’efficacité de la recherche de correspondance. L’identification prend le temps nécessaire pour que l’empreinte digitale soit lue et comparée à tous les fichiers enregistrés dans la base de données de la tablette. Une fois la comparaison effectuée, le logiciel récupère les dossiers personnels associés à l’empreinte digitale. Les identifications que j’ai observées prennent environ 4 secondes, tandis



