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Enjeux géopolitiques et environnementaux des grands barrages sur des fleuves transfrontaliers

Approche comparative entre le barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil (Égypte, Soudan) et le barrage indien de Farakka sur le Gange/Padma (Bangladesh)

Leila Oulkebous

2025
Français
239 min de lecture
UMR Les Afriques dans le Monde (LAM), CNRS 5115 · Université Bordeaux Montaigne, École doctorale Montaigne Humanités (ED 480)
NKA-CP-2026-EGE-THE-0086
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Enjeux géopolitiques et environnementaux des grands barrages sur des fleuves transfrontaliers : approche comparative entre le barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil (Egypte, Soudan) et le barrage indien de Farakka sur le Gange/Padma (Bangladesh)

Leila Oulkebous

To cite this version: Leila Oulkebous. Enjeux géopolitiques et environnementaux des grands barrages sur des fleuves transfrontal-iers : approche comparative entre le barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil (Egypte, Soudan) et le barrage indien de Farakka sur le Gange/Padma (Bangladesh). Géographie. Université Bordeaux Montaigne, 2025. Français. ⟨NNT : ⟩. ⟨tel-05607371⟩

Université Bordeaux Montaigne

Ecole Doctorale Montaigne Humanité (ED 480)

THESE DE DOCTORAT EN GÉOGRAPHIE

UMR Les Afriques dans le Monde (LAM), CNRS 5115

Enjeux géopolitiques et environnementaux des grands barrages sur des fleuves transfrontaliers

Approche comparative entre le barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil (Égypte, Soudan) et le barrage indien de Farakka sur le Gange/Padma (Bangladesh)

Présentée et soutenue publiquement le 5 décembre 2025 par

Leila OULKEBOUS

Sous la Direction de Kamala MARIUS (Pr, HDR en Géographie - Université Bordeaux Montaigne), Frédéric LASSERRE (Pr de Géographie à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique – Université Laval Québec) et Pierre BLANC (Pr de Géopolitique - Sciences Po Bordeaux & Bordeaux Sciences Agro)

Membres du Jury :

Emilie LAVIE – Professeure, HDR en Géographie, Université Paris Cité – Examinatrice

David BLANCHON – Professeur, HDR en Géographie, Université Paris Nanterre – Rapporteur

Luc DESCROIX - directeur de recherche à l’IRD en Hydrologie, HDR - Rapporteur

Frédéric LANDY – Professeur, HDR en Géographie, Université Paris Nanterre – Examinateur

Ce travail est dédicacé à mon mari et ma fille à ma famille à ma famille d’accueil à Khartoum et mes grands-parents trop tôt partis.

Remerciements

Mes remerciements s’adressent tout d’abord à mes directeurs de thèse pour leurs encouragements, pour la confiance qu’ils m’ont accordée. Merci à Kamala et Frédéric pour les nombreux échanges stimulants que nous avons eus et pour vos conseils.

J'exprime ma sincère reconnaissance aux membres du jury, Emilie Lavie, David Blanchon, Luc Descroix et Frédéric Landy pour avoir accepté d'évaluer et de discuter ce travail de recherche. Merci aux membres de mon comité de suivi, Julie Picard, Frédéric Hoffmann et Hugo Mazzero, pour leur écoute bienveillante et leurs conseils.

Cette recherche a bénéficié d'un contrat doctoral obtenu via le concours de l'École doctorale Montaigne Humanités, puis de financements dans le cadre de deux contrats d’ATER, un obtenu à l’Université Bordeaux Montaigne et l’autre à la Rochelle Université. J’aimerais ici remercier tout le personnel de l’ED pour leur accompagnement dans mon parcours doctoral. Un merci particulier à sa directrice Béatrice Collignon, ainsi qu’à Chantal Duthu, et Bernard Coly pour l’organisation de la soutenance.

Je remercie également les membres et la direction de mon laboratoire Les Afriques dans le Monde. J’adresse ici un grand merci à David Ambrosetti et Karine Bassoulet, et aussi Marie Chambon pour son aide indispensable lors de la préparation des missions et sa grande gentillesse.

J'exprime toute ma reconnaissance aux différentes institutions et responsables qui ont facilité le déroulement de cette recherche, en l’occurrence l’ONG Thanapara Swallows Development Society au Bangladesh, et le Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) de Khartoum, en particulier sa directrice d’alors Luisa Arango. Mes remerciements vont aussi aux personnels des ambassades de France au Soudan, du Soudan en France et du Bangladesh en France.

Un immense merci aux assistants de recherche et interprètes qui m’ont aidée et accompagnée sur les terrains au Bangladesh et au Soudan : Mahfuz et Moujahid.

Je tiens aussi à remercier les populations locales qui ont gentiment accepté de participer à mes enquêtes, et dont certaines m’ont chaleureusement ouvert les portes de leur foyer pour des repas, je pense notamment à la famille de Maasoum. J'ai tant aimé vivre et travailler sur les rives du Nil et du Padma (Gange) et m’imprégner des ambiances, des odeurs et des paysages.

Je souhaiterais aussi remercier l’ensemble des chercheurs avec qui j’ai échangé dans diverses universités à Dacca et à Rajshahi au Bangladesh et à Khartoum au Soudan. Merci notamment aux collègues qui m’ont accueillie à l’Université de Khartoum, ainsi qu’au centre de l’eau de Khartoum.

Je me dois également d’adresser des pensées reconnaissantes et émues à celles et ceux qui m’ont accompagnée et soutenue au moment de l’éclatement de la guerre au Soudan. Je pense bien sûr à ma famille d’accueil qui m’a ouvert sa porte et protégée avec tellement de bonté et d’humanité au moment des circonstances très dures de la guerre au plein cœur de Khartoum, à Tuti. Jamais je n’oublierai ces moments d’angoisse, et parfois de joies, et j’espère tellement pouvoir vous retrouver quand la guerre au Soudan sera enfin terminée.

Merci à la cellule de crise du Quai d’Orsay, aux militaires engagés dans la mission d’évacuation, et aux personnes qui nous ont ensuite chaleureusement accueilli à la base militaire française à Djibouti. Merci également au personnel médical qui m’a accompagnée une fois de retour en France.

Je souhaite aussi remercier mes étudiants, mes amis et collègues doctorants et titulaires, à Bordeaux et à La Rochelle où j’ai eu le plaisir d’enseigner au cours de mes années de thèse. Sans les citer, je tiens ainsi à remercier toutes les personnes qui ont beaucoup compté dans l'évolution de mon travail et m'ont permis de mûrir mes réflexions.

Je remercie aussi ma belle-famille pour son soutien et pour leur intérêt envers ma recherche. Merci notamment à Francesco pour ses retours avisés et les échanges que nous avons eus. Toute ma reconnaissance à ma très chère maman, mes sœurs et mon papa, qui ont su m’encourager, me motiver, à distance pendant toute la durée de cette thèse. Qu’ils reçoivent ici ma gratitude et mon affection profonde. Merci enfin à mon mari, Hugo, qui m’a soutenu dans tous mes états, a su rester à l’écoute, m’a donnée les bons conseils, m’a motivée, a relu mon travail, et m’a accompagnée à distance lors des jours d’inquiétude pendant la guerre sur le terrain soudanais.

Sommaire

Remerciements ........................................................................................................................... 3

Sommaire ................................................................................................................................... 5

Avant-propos .............................................................................................................................. 6

Chapitre introductif .................................................................................................................... 9

PARTIE 1 - Les grands barrages sur des cours d’eau transfrontaliers : cadres de la

recherche et éléments de problématisation .......................................................................... 31

Chapitre 1 – Les grands barrages : des objets d’étude entre géographie et géopolitique ........ 33

Chapitre 2 - Cadres théoriques et conceptuels : grands barrages, risques et conflictualités .... 57

Chapitre 3 - Outils, protocoles méthodologiques et terrains .................................................... 89

PARTIE 2 - Rapports de forces hydro-hégémoniques et partage des eaux à l’échelle des

fleuves transfrontaliers du Nil et du Gange ....................................................................... 125

Chapitre 4 – Historique de la construction des deux barrages et conflictualités dans les bassins

du Nil et du Gange ................................................................................................................. 129

Chapitre 5 – Des processus de négociations complexes suite à la mise en place des barrages

de Farakka et de la Renaissance ............................................................................................. 161

PARTIE 3 – Impacts socio-environnementaux des grands barrages : vulnérabilité et

conflictualité à l’échelle locale ............................................................................................. 203

Chapitre 6 – Barrages, eau et terres : recompositions agraires et enjeux fonciers en aval .... 209

Chapitre 7 – Impacts des barrages sur les ressources fluviales et conflictualités en aval ...... 285

Conclusion générale ............................................................................................................... 343

Annexes .................................................................................................................................. 357

Bibliographie .......................................................................................................................... 374

Liste des figures ..................................................................................................................... 396

Liste des cartes ....................................................................................................................... 398

Liste des photographies .......................................................................................................... 399

Liste des tableaux ................................................................................................................... 400

Table des matières .................................................................................................................. 401

Avant-propos

Retour sur la genèse du projet doctoral et sur le contexte de réalisation de la recherche

J’entends parler pour la première fois du barrage de la Renaissance en 2017. Je suis alors en deuxième année de mon master en géographie, et dans le cadre d’un cours intitulé Hydropolitics in Africa, je travaille pour un exposé sur le barrage Gilgel Gibe III situé dans le sud de l’Éthiopie. C’est en faisant mes recherches sur Gilgel Gibe III, que je découvre l’existence d’un projet de barrage bien plus imposant que l’Éthiopie prévoit de mettre en place sur le Nil Bleu. Il s’agit d’un projet immense présenté comme le plus grand barrage hydroélectrique sur tout le continent africain. Par la suite, je continue à suivre ponctuellement l’avancée du chantier, étant arabophone, j’en entends surtout parler dans les médias égyptiens. Ce barrage mis à proximité d’une des principales sources du Nil suscite de nombreuses inquiétudes en Égypte, les propos les plus alarmistes parlent de danger vital, et du fait que le barrage de la Renaissance pourrait priver d’eau un État majoritairement désertique de plus de 100 millions d’habitants. Tout ceci m’interpelle et cette histoire de barrage reste dans un coin de ma tête.

Quelques temps plus tard en 2019, le barrage de la Renaissance suscite de plus en plus l’intérêt des médias internationaux. Je m’y intéresse donc de plus près et cela me conforte dans mon choix d’orienter ma thèse sur la thématique de l’eau et des grands barrages. Je m’interroge surtout sur les impacts d’une telle infrastructure sur les territoires en aval. Dans quelle mesure les craintes exprimées sont-elles fondées ? Comment le sujet est-il traité dans les médias ? Et puis qu’en est-il des populations riveraines, les premières concernées ? Beaucoup de questionnements me traversent, cependant à ce moment-là, le barrage éthiopien n’est pas encore fini ni fonctionnel. Sa grande contemporanéité en fait un objet d’étude fascinant et ancré dans les enjeux actuels. Je ressens toutefois le besoin de me renseigner plus amplement sur les barrages afin d’avoir plus de recul et de mieux comprendre les effets à moyen, voire à long terme, de ce type d’infrastructure sur un cours d’eau. Au fil de mes recherches, je découvre d’autres cas ailleurs dans le monde, où la construction de grands barrages donne lieu à de nombreuses controverses, d’autant plus lorsque l’infrastructure est installée sur un cours d’eau international et revêt donc une dimension géopolitique et stratégique. Un cas de barrage controversé retient particulièrement mon attention : il s’agit du barrage indien de Farakka mis en place sur le Gange, à quelques kilomètres seulement de la frontière avec le Bangladesh, pays voisin situé plus en aval. Mon projet de recherche prend progressivement forme : je ferai une analyse et une comparaison entre deux barrages dont certaines similarités en termes d’enjeux et de contextes me questionnent et m’interpellent. Au moment où je présente ce projet de recherche au concours de l’école doctorale Montaigne Humanités à Bordeaux en juillet 2020, l’Éthiopie procède au premier remplissage du réservoir du barrage de la Renaissance. J’ai ainsi l’opportunité de documenter son évolution tout au long de la thèse, et de le mettre en perspective avec le barrage de Farakka dont les impacts s’inscrivent dans une temporalité plus longue sur plusieurs décennies.

La réalisation de cette thèse s’est étendue sur une période de près de six années, entre 2019 et 2025, une temporalité qui a coïncidé avec les phases successives de remplissage du barrage de la Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu. Ce calendrier a conféré à la recherche une dimension particulièrement contemporaine, d’autant plus que le barrage a été officiellement inauguré le 9 septembre 20251, alors même que le travail de rédaction arrivait à son terme.

Le déroulement de la thèse a toutefois été marqué par de nombreuses perturbations, liées d’abord à la pandémie de Covid 19 et à des changements politiques majeurs dans les deux pays étudiés. Au Soudan, la transition post-révolutionnaire, puis le déclenchement de la guerre en 2023, ont profondément bouleversé les conditions d’accès au terrain, tout en transformant les dynamiques sociales et territoriales observées. Au Bangladesh, des tensions politiques internes ont également affecté le contexte de recherche. Ces bouleversements, bien qu’ils aient ralenti et parfois empêché le travail de terrain, ont constitué un matériau empirique riche, permettant d’intégrer à l’analyse les recompositions politiques, sociales et environnementales en cours. Ces points seront davantage détaillés dans la partie consacrée à la méthodologie.

Par ailleurs, dans le cas du barrage de Farakka et du partage des eaux du Gange, l’année 2026 représente une échéance majeure, marquée par la renégociation annoncée du traité de 1996 entre l’Inde et le Bangladesh d’une durée de trente ans. Le calendrier de la recherche a donc permis d’aborder simultanément deux moments charnières pour les grands systèmes fluviaux étudiés. Dans le cas du GERD comme dans celui de Farakka, la thèse se situe ainsi au cœur d’enjeux contemporains essentiels, où les relations entre pays riverains, la gestion partagée des ressources hydriques et les impacts socio-environnementaux des grands barrages demeurent au centre des débats régionaux et internationaux.

1 « L’Éthiopie, après quatorze ans de travaux, inaugure son grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu », Le Monde avec AFP, 09/09/2025, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/09/09/l-Éthiopie-apres-quatorze-ans-de-travaux-inaugure-son-grand-barrage-de-la-renaissance-sur-le-nil-bleu_6640146_3212.html, consulté le 26 octobre 2025.

Sur l’usage des citations

Dans le corps de la thèse, des extraits d’entretiens issus des enquêtes de terrain ont été mobilisés afin d’illustrer et d’enrichir l’analyse. Ces citations permettent de restituer au plus près la parole des personnes rencontrées et de rendre compte de la diversité des expériences, des perceptions et des pratiques observées sur les deux terrains d’étude.

Dans un souci de confidentialité et de respect de l’anonymat, l’ensemble des entretiens a été anonymisé. Chaque enquêté s’est vu attribuer un pseudonyme, choisi de manière à préserver son identité tout en permettant d’identifier la provenance géographique et sociale du témoignage.

Par ailleurs, un identifiant a été associé à chaque entretien selon une nomenclature simple : une lettre (B ou S) indique le terrain concerné (B pour Bangladesh et S pour Soudan) tandis que le numéro qui suit correspond au numéro d’identification de l’entretien. Ces identifiants sont mentionnés à la fin des citations (par exemple : B17 ou S22) et renvoient aux tableaux récapitulatifs des entretiens disponibles dans les annexes de la thèse. Ce système vise à garantir la transparence méthodologique tout en protégeant les personnes enquêtées, conformément aux principes éthiques de la recherche en sciences sociales.

Sur les langues et les traductions des entretiens

Au Soudan, j’ai conduit les entretiens en langue arabe, tandis qu’au Bangladesh, ils ont été menés en bengali avec l’aide d’un interprète bengali-anglais. Dans les deux contextes, je me suis personnellement chargée de la traduction des entretiens vers le français afin d’en assurer la cohérence et de limiter les risques d’interprétation erronée. Cette étape de traduction a également constitué un moment d’analyse à part entière, permettant une immersion approfondie dans les propos recueillis et une meilleure compréhension des nuances linguistiques et culturelles propres à chaque terrain.

Chapitre introductif

ans ce chapitre introductif, je vais dresser un état des lieux des enjeux hydriques globaux pour contextualiser et amener le sujet autour des grands barrages et des conflits à l’échelle de fleuves transfrontaliers.

Après avoir exposé des données relatives à la rareté et l’inégale répartition de l’eau à l’échelle globale, je porterai le propos sur les principaux fleuves transfrontaliers sous tensions autour de la mise en place d’infrastructures hydrauliques, pour ensuite introduire et présenter les deux cas d’étude qui sont analysés de manière comparée tout au long de ce travail de thèse, en termes de bassins versants (Nil et Gange), puis de caractéristiques générales des grands barrages étudiés (barrage éthiopien de la Renaissance et le barrage indien de Farakka) (Figure 1).

Il s’agit en outre dans ce chapitre de fournir une première explicitation de ma démarche de recherche, de son inscription à la croisée de différents champs d’études et des questionnements problématisés qui guident la réflexion.

Je finirai par présenter la manière dont est structurée la thèse, afin de donner une vue d’ensemble de la démonstration qui sera suivie dans les différents chapitres.

Figure 1 Capture d'écran de Google Earth indiquant les deux grands barrages étudiés D

I) L’eau, une ressource vitale sous pression

Selon les propos attribués à l’astrophysicien canadien Hubert Reeves : « à l’échelle cosmique, l’eau liquide est plus rare que l’or ». Cette phrase met en lumière une réalité souvent ignorée : bien que la Terre soit communément qualifiée de planète bleue en raison de la présence abondante d’eau à sa surface, cette caractéristique demeure une exception à l’échelle du système solaire, et vraisemblablement à l’échelle de notre galaxie, du moins à l’aune des connaissances scientifiques actuelles. En prenant un peu de recul et en élargissant les perspectives au-delà des frontières terrestres, l'eau liquide apparaît en fait comme un composé extrêmement rare et précieux dans le cosmos.

Sur Terre, l’eau apparaît comme un composant abondant puisqu’elle recouvre plus des deux tiers de la surface de la planète. Par ailleurs, la quantité d’eau sur Terre est constante à travers les âges ; le volume total de l’eau étant estimé à 1 400 millions de km3. Cependant, 97,2% de l’eau qui se trouve sur la planète est salée, la part restante, soit 2,8%, correspond à l’eau douce. Parmi cette petite portion d’eau douce, plus des deux tiers se présentent principalement sous forme de glace ou de neige (ce qui rend son usage et exploitation plus difficile), 30% sont stockés dans les nappes souterraines, et l’ensemble de l’eau douce liquide superficielle, soit tous les lacs, cours d’eau, étangs, etc., ne représente qu’environ 1%2. Ainsi, seulement 0,7% de l’eau douce terrienne est vraiment accessible et utilisable pour couvrir les besoins de la population du globe. On estime en règle générale que l’agriculture représente 70 % de la consommation d’eau, contre 22% pour l’industrie et 8% pour les besoins domestiques (Blanchon, 2022).

L’eau douce à la surface de la Terre est en outre inégalement répartie, dans le temps et dans l’espace, et sa disponibilité peut varier significativement selon les pays et les régions du monde (Lasserre, 2003, 2006). Les inégalités hydriques apparaissent nettement à l’échelle des pays dans le monde. Selon le Centre d’Information sur l’Eau (C.I.EAU), près de 60% de l’eau douce sur Terre se concentre sur le territoire de neuf États : le Brésil, la Fédération de Russie, l’Indonésie, la Chine, le Canada, les États-Unis, la Colombie, le Pérou et l’Inde3. Inversement certains pays disposent de peu d’eau, ils se situent généralement dans ce que le chercheur Franck Galland nomme la diagonale de la soif qui couvre une vaste zone géographique, dont notamment l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et une partie de l’Asie centrale4 (Carte 2). On parle de stress hydrique lorsque la demande en eau dépasse la quantité disponible pendant une certaine période ou lorsque sa mauvaise qualité en limite l'usage5. Selon GRID Arendal, une agence partenaire du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), le stress hydrique se met en place dès que les prélèvements dépassent 40% des ressources brutes6. La manière d’évaluer et de mesurer le stress hydrique renvoie à des enjeux méthodologiques complexes. On peut simplement relever ici qu’il existe une pluralité d’indicateurs, à l’image de celui de l’hydrologue suédoise Malin Falkenmark de 1989 qui est le plus utilisé (Jemmali, 2013). L’agence onusienne Food and Agriculture Organization (FAO) reprend les trois seuils définis par Falkenmark : celui de stress hydrique (water stress) pour des ressources en eau inférieures à 1 700 m3/an/habitant ; celui de pénurie d’eau (water scarcity) lorsque ces ressources sont en dessous de 1 000 m3/an/hab ; et celui de pénurie d’eau absolue (absolute water scarcity) quand elles sont en dessous de 500 m3/an/hab (du Plessis, 2019).

2 Le Centre d’Information sur l’Eau, « L’eau douce : sa formation, ses réservoirs et les ressources disponibles », 2 juillet 2019, https://www.cieau.com/connaitre-leau/leau-dans-la-nature/eau-douce-tout-savoir/, consulté le 22 mai 2024.

3 Le Centre d’Information sur l’Eau, « Quelles sont les ressources en eau dans le monde ? », 9 février 2017, Quelles sont les ressources en eau dans le Monde ? | Centre d'information sur l'eau (cieau.com), consulté le 22 mai 2024.

À l’échelle globale, la part de la population concernée par le risque de manquer d’eau tend à s’accroitre, du fait notamment de la combinaison de plusieurs éléments. On peut évoquer tout d’abord la croissance démographique couplée à l’adoption généralisée de modes de vie et de production plus consommateurs en eau7, ce qui augmente les besoins et donc potentiellement la pression exercée sur la ressource hydrique. D’après les projections de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), l’humanité comptera 9 milliards d’individus en 2050, on prévoit en parallèle que les besoins en eau vont croître de 55%, tandis que 40% de la population mondiale vivra en situation de stress hydrique (Lipszyc, 2013). En plus de l'accroissement démographique général, il convient également de prendre en compte les effets directs et indirects des changements climatiques qui risquent d’accroître davantage les pressions sur l’eau. Selon le sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les impacts affectant l’eau et sa disponibilité seront variables et contrastés en fonction des régions du monde. Par exemple, la fonte des glaciers dans les milieux de montagne peut augmenter le débit des cours d’eau, ce qui est susceptible de causer de fortes crues et des inondations, cependant si les glaciers venaient à disparaître, les sociétés humaines perdraient des réserves d’eau douce précieuses et les variations inter-saisonnières en termes de disponibilité hydrique seraient encore plus marquées. Par ailleurs, les scientifiques du GIEC prévoient que certaines zones vont devenir plus arides, par exemple dans la bande sahélienne et dans le pourtour méditerranéen. À moyen terme, il faut aussi considérer le risque de diminution de l’habitabilité d’une partie de la Terre (du fait notamment d’une conjonction mortelle entre chaleur et humidité dans l’air) qui provoquerait des déplacements massifs de populations pour lesquelles assurer un accès à l’eau serait un défi majeur (Calvin et al., 2023). De plus, le réchauffement climatique risque d'affecter négativement la disponibilité de la ressource en eau, avec une augmentation de la fréquence et de l’étendue de sécheresses dans plusieurs régions du monde. Cela concerne tout particulièrement les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient qui se trouvent déjà en situation de stress hydrique (Blanchon, 2022). Autre exemple, l’Asie du Sud est une région richement dotée en eau : elle dispose des apports en eau douce issus de la fonte des glaciers himalayens et reçoit de manière saisonnière d’abondantes précipitations lors des moussons ; mais ce constat d’abondance doit être relativisé pour au moins trois raisons.

4 Franck Galland, « Enjeux géopolitiques : la « diagonale de la soif » », Constructif, mars 2016, Enjeux géopolitiques : la « diagonale de la <br>soif » - Les promesses de l'eau - Constructif, consulté le 22 mai 2024.

5 Le Centre d’Information sur l’Eau, « Le stress hydrique : sa définition, ses courses et ses conséquences », 8 février 2021, https://www.cieau.com/eau-transition-ecologique/enjeux/quest-ce-que-le-stress-hydrique-comment-y-repondre/, consulté le 26 mai 2025.

6 « Freshwater stress », GRID Arendal, 2005, https://www.grida.no/resources/5785, consulté le 26 mai 2025.

7 On pense notamment ici à l’urbanisation sans précèdent du monde : environ 56% de la population mondiale vit en ville au début des années 2020 et on estime qu’en 2050, ce taux sera de 70%. Pour creuser la question de la durabilité écologique des villes, je renvoie à l’essai du géographe Guillaume Faburel (2018) sur les métropoles barbares.

Premièrement, les ressources hydriques sont inégalement réparties dans le temps (saisonnalité liée aux moussons) et dans l’espace (présence de la chaîne himalayenne qui joue le rôle de barrière orographique en bloquant les précipitations). Deuxièmement, la région est très fortement peuplée (la moitié de la population mondiale se concentre entre l’Asie du Sud et l’Asie orientale), les besoins en eau sont ainsi très grands, d’autant plus que la croissance démographique s’accompagne de la généralisation de modes de vie urbains plus

consommateurs en énergie et en eau, et qui tendent aussi à détériorer la qualité de l’eau via diverses pollutions. Troisièmement, le contexte global de réchauffement climatique risque d’affecter négativement la quantité et la répartition de l’eau. Il existe à ce sujet un débat scientifique relatif au risque que représente à terme la fonte totale des glaciers himalayens. La fonte de ces glaciers réduirait en effet les réserves d’eau douce utilisables, en particulier lors des saisons sèches et principalement dans les zones de piedmont. Les apports hydriques issus des glaciers varient dans l’espace et en fonction des fleuves, cependant les sources divergent quand il s’agit d’évaluer le niveau de risque et le volume que représente la fonte des glaciers dans les apports totaux du débit de cours d’eau. Selon Sinha, la fonte des glaciers représente environ 10% des apports du débit du Gange et du Brahmapoutre, tandis que cette part s’élève à 45% dans le cas de l’Indus (U. K. Sinha, 2016). D’autres sources tendent à minorer ces pourcentages, en l’occurrence la part du volume de l’Indus qui provient de la fonte des glaciers (Lasserre, 2016). Indépendamment de ces discussions, le constat demeure que le réchauffement climatique tend à accroître l’intensité de phénomènes climatiques extrêmes comme des sécheresses ou des crues8.

Ainsi, malgré l’apparente abondance de l’eau sur la planète bleue, il s’agit en réalité d’une ressource inégalement répartie et précieuse qui est sujette à des pressions multiples. Dans de nombreux pays, l'eau s'épuise plus vite qu'elle ne se renouvelle, et on constate que le débit de certains fleuves a beaucoup diminué au cours des dernières décennies du fait de la forte consommation des populations humaines (Lasserre, 2009b). Ce constat amène à s’interroger sur la situation des cours d’eau transfrontaliers, en particulier les fleuves, où la question de la pénurie est couplée à celle de la nécessité du partage de la ressource (Figure 2).

Figure 2 Schéma de synthèse simplifié sur le contexte général du sujet de la recherche

8 On peut penser ici aux évènements climatiques extrêmes qui ont touché l’Asie du Sud durant l’été 2022 : avec des températures dépassant les 50°C par endroits, ou encore avec les inondations meurtrières qui ont touché le Pakistan et qui ont affecté plus de 10 millions de personnes sur près de 10% du territoire national. Cf. Carole Dieterich, « Au Pakistan, les pires inondations de l’histoire du pays ont eu l’effet d’un électrochoc sur la population », Le Monde, 9 novembre 2022, https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/11/09/dereglement-climatique-au-pakistan-les-inondations-marquent-un-tournant-dans-l-opinion-publique_6149138_3244.html#:~:text=Les%20effroyables%20inondations%20qui%20ont,ponts%20%C3%A0 %20travers%20le%20pays consulté le 26 juillet 2024.

II) Les enjeux du partage de l’eau à l’échelle de fleuves transfrontaliers

On parle d’eaux transfrontalières pour désigner l’ensemble des aquifères, lacs, fleuves et bassins-versants impliquant un chevauchement d’au moins une frontière internationale. À l'échelle de la Terre, les principaux 263 bassins versants transfrontaliers couvrent près de la moitié des terres émergées sur la planète, fournissent 60% de l'eau douce et abritent près de 40% de la population mondiale (United Nations, 2023). La carte représente les bassins versants transfrontaliers à l’échelle du monde qui ont une superficie d’au moins 100 000 km² (Carte 1). Elle a été conçue à partir de la base de données de la Transboundary Freshwater Diplomacy mise à jour en avril 2023. Cette base de données recense un total de 313 bassins versants transfrontaliers, par souci de lisibilité, j’ai sélectionné uniquement les plus grands. Avec pour critère une superficie minimale de 100 000 km², on dénombre 65 bassins versants transfrontaliers de grande taille. La superficie cumulée de ces 65 bassins équivaut à près de 57 millions de km², sachant que seize d’entre eux seulement couvrent une superficie de plus d’un million de km², le plus grand étant le bassin de l’Amazone avec 5,9 millions de km² (Basilico et al., 2021).

Carte 1 Bassins versants transfrontaliers ayant une superficie d'au moins 100 000 km² dans le monde

D’après l’United Nations Water (UN-Water), un mécanisme interagence qui coordonne les efforts des entités des Nations Unies et des organisations internationales travaillant sur les questions d'eau et d'assainissement, entre 1948 et 2018, 37 cas de conflits avérés autour de l’eau ont été comptabilisés tandis que sur la même période, environ 295 accords sur le partage de l’eau ont été négociés et signés entre des pays (United Nations, 2023). Bien que la coopération semble être privilégiée dans une majorité de cas, des tensions subsistent, et elles éclatent le plus souvent dans des contextes de manque d’eau ou de gestion unilatérale des ressources hydriques, ce qui affecte négativement certains territoires. La carte ci-dessous localise les zones des principaux conflits liés aux eaux transfrontalières (Carte 2).

Carte 2 Les principaux conflits liés aux eaux transfrontalières dans le monde. Conception : L. Oulkebous, 2024

Les tensions autour des eaux transfrontalières prennent des formes variées, plus ou moins intenses. À titre d’exemple, le conflit israélo-palestinien illustre bien comment le contrôle et l’exploitation des eaux souterraines représentent un élément important de la politique hydrique d’Israël. Les eaux du Jourdain ont été au cœur de plusieurs conflits dont la guerre des Six Jours en juin 1967 qui oppose Israël à la Jordanie, l’Égypte et la Syrie. Au terme de cette courte guerre, Israël occupe plusieurs territoires dont le plateau du Golan qui appartenait à la Syrie et qui est ensuite annexé. L’occupation du Golan permet le contrôle des sources qui alimentent le lac de Tibériade et le Jourdain en aval le long de la Jordanie et de la Cisjordanie, ce qui assure l’accès à l’eau pour Israël (en contrant du même coup le projet de mettre en place un canal de dérivation par les pays arabes), tout en lui conférant des moyens de pression sur les adversaires situés en aval. L’État d’Israël assure en partie son contrôle territorial à travers son contrôle des ressources hydriques, ce que démontre également le pompage des aquifères présents sur le territoire, y compris dans les territoires occupés de Gaza et de Cisjordanie (Rudolph & Kurian, 2022). Inversement, l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza sert également à contrôler les aquifères, par exemple à travers des restrictions à la construction de puits ou de forages par les populations palestiniennes (Taithe et al., 2013).

Comme on le voit sur la carte 2, ce sont principalement les fleuves transfrontaliers – autrement dit des cours d’eau qui traversent les frontières et sont partagés par deux pays ou plus - qui connaissent des tensions dans diverses régions du monde9. Cent-dix-huit pays sont dans une situation où au moins un cours d’eau s’écoule sur leur territoire en provenance d’un autre État situé en amont. À noter qu’un même cours d’eau peut être transfrontalier s’il traverse au moins une frontière internationale, et être frontalier sur un ou plusieurs segments donnés, autrement dit que son cours se superpose au tracé d’une frontière et que sa présence serve de base ou de justification pour une frontière politique. Le Global Subnational River-Borders estime qu'au moins 58 588 km (23 %) des frontières nationales intérieures (non côtières) du monde, 199 922 km (17 %) des frontières intérieures des États/provinces et 459 459 km (12 %) des frontières politiques locales intérieures du monde sont tracées par de grands fleuves (Popelka & Smith, 2020).

En pratique, les règles de partage de l’eau sur les fleuves transfrontaliers découlent le plus souvent de rapports de forces historiques préétablis et de traités, hérités parfois des anciens empires coloniaux. Les pays riverains partageant un même cours d’eau entretiennent des relations complexes qui varient entre coopération et conflit, d’autant plus que les rapports de force ne sont pas toujours égaux, notamment en ce qui concerne la position géographique en amont ou en aval du cours d’eau. En effet, une position en amont permet de prioriser les usages sur les territoires concernés, ce qui peut engendrer des tensions avec les pays riverains situés en aval. Cela est notamment le cas sur les deux cours d’eau transfrontaliers étudiés dans le cadre de cette thèse, le Nil et le Gange, où les tensions sont en grande partie dues à l’installation de grands barrages en amont.

9 Parmi les exceptions notables de cours d’eau non transfrontaliers sujets à de la conflictualité, on peut évoquer : le fleuve Cauvery et la Narmada en Inde, le fleuve Jaune (ou Huáng hé) en Chine ou encore le fleuve Murray en Australie.

Les barrages sont des infrastructures centrales pour assurer le contrôle d’un cours d’eau transfrontalier. Ils remplissent plusieurs fonctions comme le contrôle des crues, la production d’hydro-électricité, l’irrigation, ou encore le stockage et la distribution d’eau10. En plus de ces fonctions objectives, s’ajoutent des fonctions dites subjectives. Il s’agit de fonctions géopolitiques associées aux barrages, qui correspondent par exemple à la volonté d’assurer un contrôle hydraulique sur un fleuve transfrontalier (de Palacio, 2015). Bien qu’ils soient rarement construits à cet effet, les barrages peuvent être utilisés comme une arme diplomatique dans le cadre de conflits liés au partage de l’eau, représentant alors des symboles de pouvoir et de souveraineté (Zeitoun & Warner, 2006). Il existe de nombreux exemples qui illustrent les fonctions géopolitiques des barrages à l’image des grandes infrastructures construites par la Turquie sur le Tigre et l’Euphrate (Berthelot, 2012); les barrages controversés construits par la Chine sur le Mékong (Alexeeva & Roche, 2015) ; ou encore le cas du barrage Hoover entre les États-Unis et le Mexique sur le Colorado (Bernal & Solís, 2000).

Les barrages ont déjà fait l’objet d’une littérature riche et variée notamment en aménagement et en ingénierie (Fell et al., 2005), en sciences de l’environnement (Nilsson et al., 2005) et en géographie, aussi bien en géographie physique et en géomorphologie (Graf, 1999), qu’en géopolitique (Lacoste, 2001) et en géographie sociale (N. Blanc & Bonin, 2008). Les barrages ont également été étudiés sous l’angle des représentations. Longtemps conçus comme des symboles nationaux synonymes de développement, ils ont été par la suite au cœur de débats et de controverses du fait des dégâts qu’ils peuvent engendrer. Même s’ils restent des objets controversés, ils donnent lieu récemment à un certain ré-enchantement dans un contexte où l’hydro-électricité est valorisée en tant que ressource renouvelable (Flaminio, 2018). Cette tendance au retour des grands barrages parmi les projets sollicités et soutenus, au niveau étatique comme institutionnel, doit être mise en relation avec les conséquences, nombreuses et souvent néfastes pour l’aval, de leur mise en place.

Un travail de synthèse et d’analyse préliminaire m’a permis de théoriser les principaux enjeux liés à la mise en place de manière unilatérale par un pays amont de grands barrages sur un fleuve transfrontalier. Ce cas de figure se retrouve en effet dans plusieurs régions du monde, cela interroge à la fois sur les impacts socio-économiques et environnementaux de ces grands barrages, mais aussi sur les conséquences géopolitiques dans les relations entre les États riverains et entre les populations. Pour étudier cette question de manière plus spécifique, je m’appuie sur une analyse comparative entre deux cas de grands barrages controversés : le barrage indien de Farakka construit sur le Gange, et le barrage éthiopien de la Renaissance (ou Grand Ethiopian Renaissance Dam – GERD) construit sur le Nil Bleu.

10 Commission Internationale des Grands Barrages, « Synthèse générale », https://www.icold-cigb.org/FR/registre_des_barrages/synthese_generale.asp consulté le 22 mai 2024.

À partir de l’analyse multiscalaire et croisée de ces deux barrages conflictuels, cette thèse mobilise des approches qui s’inscrivent à l’interface de la géopolitique (étude des conflits et des rapports de force autour des barrages à l’échelle des bassins étudiés) et de la géographie environnementale (étude et analyse des impacts des barrages, des risques induits pour les populations à l’échelle locale dans les territoires des pays en aval). La recherche se fonde également sur un travail d’enquêtes auprès de populations locales en analysant les discours et les représentations des personnes concernant les barrages, leurs impacts et le processus de conflictualité induit par ces impacts.

Cette recherche entend contribuer à la réflexion dans la discipline géographique autour des enjeux liés à la ressource en eau, à son partage et aux conflits qu’elle peut susciter.

III) Présentation des deux barrages étudiés

Je vais tout d’abord donner des éléments de contexte sur les bassins versants du Nil et du Gange tout en présentant les principales caractéristiques des barrages étudiés et leur mise en perspective proposée dans cette thèse.

3.1. Le barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil

Le Nil est un des fleuves principaux du continent africain (Carte 3). Ce cours d’eau est central pour l’économie des pays riverains, en particulier le Soudan et l’Égypte. Ces deux pays dépendent en grande partie du fleuve pour l’agriculture via l’irrigation et l’hydroélectricité, mais aussi pour la navigation et surtout pour l’approvisionnement en eau douce. On estime généralement que le premier barrage construit sur le Nil remonte à 3 000 avant notre ère, permettant un développement accru de l'agriculture irriguée et un meilleur contrôle des fleuves (Newson, 2002). La place centrale du Nil pour les civilisations de l’Égypte ancienne est largement documentée et apparaît comme une évidence. Le Nil est d’ailleurs fortement associé à l’Égypte, ce que résume la célèbre formule écrite par le géographe grec Hérodote au 5e siècle avant J-C : « l’Égypte est un don du Nil » (Ayeb, 2001). On pourrait toutefois appliquer le même constat pour le royaume de Koush qui a perduré pendant de nombreux siècles durant l’Antiquité sur le territoire du Soudan actuel.

L’Égypte dépend à plus de 90% du Nil pour ses besoins en eau. Du fait des choix historiques d’aménagement et du climat aride qui caractérise le territoire, la quasi-totalité de la population égyptienne se concentre sur seulement 5% de la superficie du pays le long du cours d’eau et au niveau du delta du Nil (Ambrosetti, 2011). Si le niveau de dépendance au Nil du Soudan est moins important que celui de l’Égypte, il n’en reste pas moins très fort et le fleuve est la principale source d’eau pour des millions de population riveraines vivant le long de son cours. Les relations entre les pays riverains, et notamment entre l’Égypte et l’Éthiopie, ont historiquement été marquées par des tensions qui ont été d’autant plus ravivées avec le lancement du chantier de construction du barrage éthiopien de la Renaissance à partir de 2011. Ce barrage est situé dans l'État régional de Benishangul-Gumuz sur le Nil bleu, dans la partie ouest de l’Éthiopie, à 14 kilomètres de la frontière avec le Soudan. Il s’agit de la plus grande centrale hydro-électrique du continent en termes de capacité de production électrique ; après la mise en service de la totalité des treize turbines prévues, sa puissance installée sera de 5 150 méga watts (MW). Le 20 février 2022, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed inaugure les deux premières turbines conçues pour produire environ 750 MW d’électricité et augmenter ainsi de 20% la production nationale éthiopienne11. La population éthiopienne est d’environ 130 millions d’habitants en 2024, soit le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, après le Nigéria et devant l’Égypte. Par ailleurs, d’après les données de la Banque Mondiale, en 2022, 45% de la population ne dispose pas d’un accès à l’électricité, il s’agit donc d’un enjeu très fort pour l’économie nationale12. Le GERD s’inscrit également dans la volonté politique de l’Éthiopie, notamment portée par Meles Zenawi, premier ministre du pays entre 1999 et 2012, d’accompagner son développement, de promouvoir son autosuffisance en énergie et de s’affirmer dans la région comme un pays exportateur d’électricité (Gascon, 2015a).

11 RFI, Noé Hochet-Bodin, « Éthiopie : Abiy Ahmed inaugure la production d’électricité du grand barrage de la Renaissance », RFI, 20/02/2022, https://www.rfi.fr/fr/afrique/20220220-%C3%A9thiopie-abiy-ahmed-inaugure-la-production-d-%C3%A9lectricit%C3%A9-du-grand-barrage-de-la-renaissance, consulté le 21 septembre 2024.

12 Groupe de la Banque Mondiale, « Accès à l’électricité (% de la population) – Éthiopie », 2023, https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/EG.ELC.ACCS.ZS?locations=ET, consulté le 21 septembre 2024.

Initialement appelé projet X puis barrage du Millénaire, le chantier de la construction du barrage est annoncé officiellement le 15 avril 2011 sous le nom de barrage de la Renaissance éthiopienne. Il s’agit d’un projet ancien et l'emplacement du barrage avait été envisagé par les États-Unis dans le cadre d’une étude menée par l’US Bureau of Reclamation à la fin des années 195013. Le barrage apparaît toutefois plus grand qu’initialement conçu avec notamment une capacité de rétention d’eau très importante de près de 74 milliards de m3, soit la quasi-totalité du débit annuel du Nil au niveau d’Assouan en Égypte (Photographie 1).

Photographie 1 Vue aérienne du barrage de la Renaissance éthiopienne. Source : Prime Minister Office Ethiopia, 26/08/2024

Carte 3 Localisation du bassin du Nil et du barrage de la Renaissance. Oulkebous, 2024 Bassin Nil Superficie 3 254 555 km² Pays riverains et répartition de la

superficie du bassin (en %)

11 pays :

Soudan (44%), Soudan du Sud (19%), Éthiopie (11,5%), Égypte

(9%), Ouganda (8%), Tanzanie (5,1%), Kenya (1,6%), Érythrée

(0,8%), République Démocratique du Congo (0,7%), Rwanda

(0,6%), Burundi (0,4%)

Différents hydronymes Éthiopie : Abay (Nil Bleu)

Égypte et Soudan : Nil

En 2024, le bassin du Nil (tracé en pointillés bleu foncé sur la carte) concentre plus de 270 millions d'habitants, soit plus de 20 % de la population africaine et plus de 50 % de la population des onze pays riverains. Le cours d’eau s'étend sur environ 6 650 kilomètres, ce qui en fait le plus long fleuve du monde. Il se divise en deux branches principales : le Nil Blanc et le Nil Bleu. Le Nil Blanc trouve ses sources dans plusieurs régions, notamment la rivière Ruvyironza au Burundi et le lac

Victoria. Ce bras du Nil parcourt une grande partie de l'Afrique de l'Est avant de rejoindre le Nil Bleu à Khartoum, la capitale du Soudan. Le Nil Bleu, quant à lui, prend sa source au lac Tana, situé en Éthiopie, et apporte la majeure partie des eaux du Nil, particulièrement lors de la saison des pluies en été, qui provoque les crues du Nil en aval. L'embouchure du Nil se trouve en Mer Méditerranée, formant le delta du Nil en Égypte. Le climat dans le bassin du Nil varie considérablement entre le régime tropical de l'amont dans les régions des hautes terres éthiopiennes, et le climat aride plus en aval le long du Soudan puis de l’Égypte (Nile Basin

Initiative, 2016).

Tableau 1 Caractéristiques principales du barrage éthiopien de la Renaissance.

Caractéristiques Barrage de la Renaissance

Coordonnées 11° 12′ 51″ N, 35° 05′ 35″ E

Durée et date de la

construction

14 ans : entre 2011 et 2024

Type de barrage Barrage de rétention : lac avec un volume total prévu de 74 milliards de m3 (soit la quasi-totalité du débit total annuel du Nil à Assouan)

Dimensions 145 mètres de haut et 1780 mètres de long

Fonction principale Production d’hydro-électricité avec une capacité installée finale de 5,15 gigawatts à partir de 13 turbines de type Francis

Coût 4,8 milliards $ financés majoritairement par l’Éthiopie avec l’aide de bailleurs internationaux

Figure 3 Image satellite de la localisation du barrage éthiopien de la Renaissance situé à quelques kilomètres de la frontière avec le Soudan sur le Nil Bleu. Source : Google Earth, mai 2024.

3.2. Le barrage indien de Farakka sur le Gange

Au cours des siècles, la maîtrise de l’eau joue un rôle essentiel dans le développement de royaumes ou d’empires dans l’aire de civilisation indienne (Wittfogel, 1957). C’est le cas tout particulièrement dans la vallée du Gange. Cette tendance se poursuit lors de la colonisation britannique au travers d’une modernisation des équipements et la construction de nombreux barrages. Depuis des millénaires, le Gange est vénéré comme un fleuve sacré par les hindous, symbolisant la pureté et la purification spirituelle. En plus de sa signification religieuse, le Gange joue un rôle crucial dans l'approvisionnement en eau, l'agriculture, l'industrie et la pêche, soutenant directement ou indirectement la vie de centaines de millions de personnes (M. R. Khan et al., 2014). Le fleuve Gange a été aménagé depuis l'antiquité, avec des canaux d'irrigation construits pour améliorer l'agriculture dans la région. Les premiers aménagements datent de la période de l'Empire Maurya (322-185 av. J.-C.), qui a développé des systèmes d'irrigation sophistiqués pour soutenir une agriculture intensive. Au cours des siècles, les dynasties successives ont continué à améliorer ces infrastructures. Avec l'ère moderne, des projets d'aménagement plus ambitieux ont été entrepris à l’image du canal de l'Upper Ganga, inauguré en 1854 par les Britanniques, qui est l'un des premiers grands projets d'irrigation du monde. Ce réseau complexe a permis d'irriguer des millions d'hectares de terres agricoles dans les États de l'Uttar Pradesh et de l'Uttarakhand. Après l'indépendance, la politique de développement définie par Jawaharlal Nehru, Premier ministre de l'Inde de 1947 à 1964, accorde une place d'honneur aux barrages dans le but de transformer le pays en une économie moderne et autosuffisante, capable de surmonter les défis de la pauvreté. Dans le cadre de la révolution verte, c’est-à-dire un processus d’intensification de la production céréalière débutée dans les années 1960 afin d’assurer l’autosuffisance alimentaire du pays, de nouveaux barrages sont construits, alors considérés comme « les temples de l’Inde moderne ». Les barrages constituent une pièce centrale dans la politique agricole indienne permettant d’accroître considérablement les capacités d’irrigation et donc d’assurer une meilleure sécurité alimentaire (Crémin, 2009; Racine, 2001). C’est dans ce contexte que le barrage indien de Farakka a été mis en place. Construit entre 1965 et 1975 sur le Gange, à environ 15 km de la frontière du Bangladesh qui se trouve le plus en aval du cours d’eau, ce barrage est situé dans les districts de Murshidabad et de Malda, au Bengale occidental, à environ 300 km au nord de Calcutta. Le barrage de Farakka a pour fonction principale de détourner les eaux du Gange vers le cours d’eau Hooghly, long de 260 kilomètres qui irrigue le Bengale Occidental (Carte 4).

Carte 5 Localisation du barrage indien de Farakka dans le bassin du Gange. Oulkebous, 2024 Bassin Gange Superficie 1 086 000 km² Pays riverains et répartition de

la superficie du bassin (en %)

4 pays :

Inde (79%), Népal (13%),

Chine / Tibet (4%),

Bangladesh (4%)

Différents hydronymes Inde : Gange

Bangladesh : Padma

Le bassin du Gange est l'un des plus vastes et

densément peuplés au monde. Il abrite plus de 500

millions de personnes, dont la majorité réside dans

les États indiens situés le long de son cours.

S’étendant sur près de 2 500 km, le Gange prend sa

source dans le Nord de l’Inde, il traverse une

grande partie du pays avant de rejoindre le

Bangladesh, où il prend le nom de Padma, puis se

jette dans le Golfe du Bengale (Ahmad, 2003).

L'embouchure du Gange se trouve dans le golfe du

Bengale, formant le delta du Bengale, une région

partagée entre l'Inde et le Bangladesh. Ce delta est

l'un des plus vastes du monde et constitue une zone

extrêmement fertile, mais également vulnérable

aux inondations, notamment durant la saison des

moussons. Le climat du bassin du Gange est

essentiellement tropical, caractérisé par une forte

saisonnalité des précipitations. La région connaît

des pluies abondantes de juin à septembre, en

raison des moussons.

Carte 4 Localisation du bassin du Gange et du barrage de Farakka. Oulkebous, 2024.

Sur cette image satellite

montrant l’emplacement du

barrage indien de Farakka

sur le Gange, Le canal de

dérivation des eaux du

Gange est bien visible

(Figure 4). La dérivation

s’opère au niveau du

barrage, puis ce canal

d’alimentation poursuit sa

course vers le sud avant de

rejoindre le canal de

Hooglhy jusqu’à la ville de

Calcutta

Tableau 2 Caractéristiques principales du barrage de Farakka Caractéristiques Barrage de Farakka Coordonnées 24° 48′ 16″ N, 87° 55′ 59″ E Durée et date de la construction 14 ans : entre 1961 et 1975

Type de barrage Barrage de dérivation : creusement d’un canal

d’alimentation d’une longueur de 38 km pour rejoindre le

fleuve Hooghly qui traverse la partie sud du Bengale

Occidental

Dimensions 2 245 mètres de long (sert aussi de pont entre les deux

rives) avec 112 portes d’une hauteur variant entre 6,4 et

7,93 mètres

Fonction principale -Détournement des eaux du Gange vers Calcutta dans le but

de désenvaser le port et d’approvisionner la ville en eau

douce ; maintenir la navigabilité du fleuve et de revitaliser

le port de Calcutta

-Le barrage dispose d’un canal d’alimentation avec un

débit de 1 135 mètres cube par second. Il assure

également l'approvisionnement en eau de la centrale

thermique exploitée par NTPC Ltd à Farakka (2 100

MW) et de la West Bengal State Power Distribution

Company à Sagardighi (600 MW)14.

Coût 22 millions $ (valeur du dollar des années 1970) Un autre objectif du barrage est de

14 Données sur le barrage issues du site gouvernemental indien du Departement of Water Resources, River Development and Ganga Rejuvenation, https://jalshakti-dowr.gov.in/farakka-barrage-project/, consulté le 6 mai 2024.

Figure 4 Image satellite du barrage de Farakka sur le Gange en Inde. Source : Google Earth, mai 2024

contrôler les inondations dans la région

en régulant le débit d'eau du Gange,

bien que cette justification soit souvent

mise en question par les experts en

raison des impacts en aval (U. K. Sinha,

2016). Le barrage visait aussi à réduire

la sédimentation et à améliorer la

navigation fluviale Le barrage devait

également fournir de l'eau pour l'irrigation, soutenant ainsi l'agriculture dans l'État du Bengale occidental (Photographie 2). Cela faisait partie d'une stratégie plus large de développement rural et de sécurité alimentaire (D’Souza, 2016). Le Bangladesh le perçoit comme une entrave à son développement, d’autant plus qu’il acquiert son indépendance en 1971, soit quatre années avant la mise en fonction du barrage (M. S. Hossain et al., 2013; S. H. Rahman, 2017). Le pays estime que le barrage a des impacts négatifs sur son territoire, notamment dans la partie ouest où le Gange/Padma est la principale source d’eau. On estime en effet que le Gange apporte 15% des ressources en eau totales du Bangladesh et qu’environ un tiers de la population dépend du bassin du Gange pour ses besoins en eau (M. S. Hossain et al., 2013).

L’étude de ces deux barrages permet une double mise en perspective, à la fois géographique (Asie et Afrique) et temporelle (un barrage plus ancien toujours controversé, celui de Farakka mis en service en 1975, et un barrage controversé plus contemporain dont le chantier de construction a commencé au début de la décennie 2010 et qui est inauguré le 9 septembre 2025). Bien que le barrage de Farakka soit plus ancien, ces enjeux restent très actuels du fait de la durabilité de ses impacts, mais également parce que le traité de partage des eaux du Gange adopté en 1996 entre l’Inde et le Bangladesh arrive à son terme et doit être renégocié en 2026. Quant au barrage de la Renaissance, il jouit d’un grand intérêt médiatique et il est très souvent pris comme symbole des conflits entre États autour des enjeux hydriques. C’est dans ce contexte que la thèse a été réalisé, attestant de l’actualité persistante du sujet.

Photographie 2 Vue du barrage de Farakka. Source : Farakka Barrage Project, 21/03/2023

Structuration de la thèse La première partie traite des cadres de la recherche et comporte trois chapitres. Elle sert à établir une analyse de l’état de l’art sur le sujet des grands barrages et de leurs enjeux, puis à expliciter les choix théoriques et méthodologiques qui ont été fait au long de cette recherche. Le premier chapitre sert à introduire les grands barrages en tant qu’objet d’étude géographique, en proposant un état de l’art de la littérature et une synthèse non exhaustive des principaux enjeux auxquels ils sont associés.

Figure 5 Schéma de la structuration de la thèse

Le deuxième chapitre développe quant à lui la problématisation à partir des cadres théoriques et conceptuels mobilisés dans cette recherche et appliqués aux cas des grands barrages étudiés. Il s’agit notamment d’analyser les grands barrages à travers une approche géographique autour de deux axes principaux : la conflictualité et le risque.

Le troisième chapitre porte sur les aspects méthodologiques de la recherche en présentant le contexte et le déroulement des phases de terrain et de la constitution des données, ainsi que les outils et les protocoles utilisés.

La deuxième partie porte sur les rapports de forces hydro-hégémoniques et sur le partage des eaux à l’échelle des fleuves transfrontaliers du Nil et du Gange. Elle comporte deux chapitres et développe une analyse à un niveau plus géopolitique pour rendre compte des rapports de forces et de leur évolution ainsi que des tensions cristallisées autour des deux barrages. Le chapitre 4 analyse l’historique de la construction des deux barrages pour comprendre les contextes de mise en place de ces grands barrages, des contextes marqués par des tensions et de la conflictualité.

Le chapitre 5 se focalise davantage sur les processus de négociations suite à la mise en œuvre des barrages. Il s’agit en outre de s’intéresser plus avant à la dimension diplomatique du rapport de force en étudiant les jeux d’alliances et de choix de médiations, mais aussi de prendre en considération les enjeux communicationnels sur la question des barrages et du partage des cours d’eau en partant de l’analyse d’un ensemble de discours de médias nationaux des pays riverains concernés.

Enfin, la troisième partie s’intitule impacts socio-environnementaux des grands barrages : vulnérabilité et conflictualité à l’échelle locale, elle se compose également de deux chapitres.

Cette partie développe une analyse à l’échelle locale à partir des données recueillies sur le terrain auprès des population locales. L’analyse met en avant la dimension socio-environnementale et étudie la question de la dépendance aux ressources et de la vulnérabilité relative des populations locales riveraines des cours d’eau dans les deux pays en aval : le Bangladesh (Gange) et le Soudan (Nil).

Le chapitre 6 propose d’analyser les impacts de chacun des barrages étudiés sur le plan foncier en s’intéressant à la manière dont les effets des grands barrages modifient l’accès et l’usage des terres pour les populations locales, et comment cela peut provoquer des tensions à l’échelle locale.

Le chapitre 7 poursuit la réflexion sur la conflictualité à l’échelle locale, en considérant cette fois-ci les impacts des deux barrages sur les ressources qui rendent possibles de nombreuses activités économiques liée aux fleuve (en particulier la pêche et l’extraction sable et de limons).

PARTIE 1 - Les grands barrages sur des cours d’eau transfrontaliers : cadres de la recherche et éléments de problématisation

ette première partie de la thèse est composée de trois chapitres qui servent à introduire les barrages comme objet d’étude (chapitre 1), à expliciter les cadres théorique et conceptuels et la problématisation (chapitre 2) et à exposer les choix et les outils méthodologiques, ainsi que la dimension empirique de la recherche (chapitre 3).

Dans le premier chapitre, consacré aux grands barrages en tant qu’objet d’étude, j’analyse les principaux enjeux relatifs à ces infrastructures hydrauliques en me basant sur un état de l’art pluridisciplinaire de la question et en mobilisant des exemples variés. Une partie du chapitre se focalise plus précisément sur la dimension géopolitique des barrages qui sont mis en place sur des cours d’eau transfrontaliers.

Je développerai ensuite les orientations théoriques et conceptuelles de cette recherche (chapitre 2), en analysant les grands barrages par le prisme de la conflictualité mais aussi par celui du risque et de la vulnérabilité.

J’exposerai enfin les cadres méthodologique et empirique de cette recherche en explicitant ma démarche et en revenant sur le contexte et la manière dont les données ont été recueillies et traitées (chapitre 3).

C

Chapitre 1 – Les grands barrages : des objets d’étude entre géographie et géopolitique

"Dams have made an important and significant contribution to human development, and the benefits derived from them have been considerable. In too many cases an unacceptable and often unnecessary price has been paid to secure those benefits, especially in social and environmental terms, by people displaced, by communities downstream, by taxpayers and by the natural environment"

World Commission on Dams, Dams and Development: A New Framework for

Decision-Making, 2000

ette citation issue du rapport produit par la Commission Mondiale des Barrages en 2000 met bien en exergue l’ambivalence profonde qui caractérise les barrages : ces derniers représentent un apport considérable pour le progrès et le développement des sociétés, mais ils ont également un coût non négligeable qu’il faut pouvoir prendre en compte. La Commission Mondiale des Barrages (CMB) a été créée en 1997 à l’initiative de la Banque Mondiale et de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) pour étudier les impacts environnementaux, sociaux et économiques du développement des grands barrages dans le monde. Il s’agit d’un organe indépendant composé de membres de la société civile, d'universitaires, du secteur privé, d'associations professionnelles et d'un représentant gouvernemental. La CMB n’a été active que deux années entre 1998 et 2000, à l’issue desquelles elle publie ce rapport intitulé Barrages et développement : un nouveau cadre pour la prise de décisions qui constitue la première étude mondiale exhaustive et indépendante sur l’efficacité et les impacts des grands barrages (Schulz & Adams, 2023). Les barrages figurent parmi les principales infrastructures d’aménagement des systèmes fluviaux, au point d’être considérés comme l’équivalent des pyramides ou des cathédrales pour l’époque contemporaine (Bethemont, 1999). Au-delà des dimensions paysagère et aménagiste, la mise en place d’un barrage marque une transformation conséquente de l’environnement et du territoire.

Dans ce premier chapitre, je vais m’intéresser aux principaux enjeux relatifs aux grands barrages à partir d’un état de l’art de la littérature académique et la mobilisation d’exemples C variés. Les grands barrages constituent en effet de riches objets d’étude qui ouvrent un certain nombre de pistes et de questionnements géographiques. Après avoir rappelé quelques données générales sur les grands barrages, je propose une brève analyse sur l’évolution et la place de ces infrastructures hydrauliques à partir du 20e siècle. L’analyse se centrera ensuite sur la triple dimension environnementale, socio-économique et géopolitique de ces infrastructures, en l’appliquant au cas particulier des cours d’eau transfrontaliers.

I) Les grands barrages : fonctions techniques et enjeux socio-environnementaux

1.1. Grands barrages : définition et localisation

Un barrage est une barrière qui arrête ou restreint l'écoulement des eaux de surface ou des cours d'eau souterrains. Il en existe une grande variété et les barrages sont généralement classés en fonction de leur taille. Les critères communément retenus pour définir ce qu’est un grand barrage ont été proposés par la Commission Internationale des Grands Barrages (CIGB), connue sous le nom d’International Commission on Large Dams (ICOLD) en anglais, et fondée en 1928. Selon cette commission, un grand barrage correspond à un « barrage d’une hauteur supérieure à 15 mètres, des fondations les plus basses à la crête, ou un barrage dont la hauteur est comprise entre 5 et 15 mètres et qui retient plus de 3 millions de mètres cubes d’eau »15. À noter que la langue anglaise distingue les termes dam, qui correspond à un barrage de rétention ou de retenue d’eau, ce qui génère un lac artificiel, et barrage qui renvoie à un barrage de dérivation avec un système de portes pour bloquer ou laisser passer l’eau. Tandis qu’un barrage de rétention peut remplir diverses fonctions (contrôle des crues et production hydroélectrique), un barrage de dérivation sert majoritairement à alimenter des canaux, le plus souvent à des fins d’irrigation. Le terme dam étant généralement simplement traduit en français par « barrage », cela alimente une certaine confusion dans les termes dont il convient de porter attention. La définition de grand barrage proposée par la CIGB met avant tout l’accent sur les barrages de retenue, par ailleurs les seuils de hauteur et de capacité de stockage qui ont été choisis apparaissent arbitraires, du moins leur choix n’est pas justifié. Au-delà de ces seuils, il me semble que ce qui caractérise un grand barrage, c’est avant tout son ampleur et donc sa capacité à transformer l’environnement en termes d’intensité et de durée, ce qui permet d’inclure notamment des barrages de dérivation suffisamment longs pour détourner une part significative du volume d’un cours d’eau.

15 Commission Internationale des Grands Barrages, « Synthèse générale », https://www.icold-cigb.org/FR/registre_des_barrages/synthese_generale.asp, consulté le 25 juillet 2024.

La CIGB développe depuis 1958 un registre mondial des barrages qui est mis à jour régulièrement et dont l’accès est payant. D’après la dernière actualisation effectuée en avril 2023, on dénombre 61 988 grands barrages dans le monde. Des données plus détaillées sont disponibles pour l’année 2020 avec une recension de 59 040 barrages répartis sur 97 pays16. Les données révèlent une grande disparité concernant la répartition de ces barrages puisque 15 pays seulement concentrent près de 90% du total et possèdent au moins 500 barrages sur leur territoire. La concentration est d’autant plus grande dans le cas de la Chine qui possède seule 40,8% du total des grands barrages recensés, suivie par les États-Unis avec 17,21% du total (Tableau 3).

Tableau 3 Nombre de grands barrages par pays dans le monde selon la recension de 2020 de la Commission Internationale des Grands Barrages (CIGB) Pays Nb de barrages Part du total (en %) Chine 24 089 40,80

États-Unis 10 158 17,21

Inde 4 540 7,69

Japon 3 135 5,31

Canada 1 440 2,44

Afrique du Sud 1 428 2,42

Corée (Rép. de) 1 359 2,30

Brésil 1 280 2,17

Mexique 1 107 1,88

Espagne 1 066 1,81

Australie 730 1,24

France 721 1,22

Iran 598 1,01

Royaume-Uni 569 0,96

Italie 532 0,90

82 pays restants 6 288 10,65

TOTAL 59 040 100,00 La CIGB procède également à un travail de géoréférencement progressif des grands barrages afin de mieux représenter leur localisation. La carte ci-dessous présente la localisation des grands barrages ayant une hauteur d’au moins 30 mètres à l’échelle du monde (Carte 6). La répartition s’explique en règle générale par la combinaison d’au moins trois facteurs : la richesse en eau du territoire (avec la présence de cours d’eau aménageable), le développement économique et technique du pays permettant le financement et la construction de ces infrastructures ; et la présence de populations et d’activités humaines orientant les besoins en eau et énergie. On constate également que les plus hauts barrages (hauteur supérieure à 150 mètres, représentés en points rouges sur la carte) se concentrent dans la partie ouest de la Chine, le long de la Cordillère des Andes dans les Amériques, ou encore en Europe sur un axe ouest-est allant des Alpes à la Turquie.

16 Commission Internationale des Grands Barrages, « Nombre de barrages par pays », https://www.icold-cigb.org/article/FR/registre_des_barrages/synthese_generale/nombre-de-barrages-par-pays, consulté le 25 juillet 2024.

Carte 6 Localisation géoréférencée des principaux grands barrages dans le monde en fonction de leur hauteur. Source :

Patrick Le Delliou, symposium du Comité Français des Barrages et Réservoirs, Marseille, janvier 2019

1.2. Une première phase développementaliste : l’essor des grands barrages au 20e siècle

1.2.1. Outils majeurs de développement économique au 20e siècle

Les grands barrages ont joué un rôle crucial dans le développement économique mondial au cours du 20e siècle. En régulant les cours d'eau, ces infrastructures ont non seulement facilité l’irrigation agricole et la production d'énergie hydroélectrique, mais ont également permis de soutenir des modèles de développement économique fondés sur la croissance industrielle et urbaine. Plusieurs pays, dont les États-Unis, le Brésil ou la Chine, ont particulièrement misé sur les barrages pour stimuler leur développement économique. À titre d’exemple, l’Inde de Nehru et l’Égypte de Nasser sont deux pays phares du mouvement tiers-mondiste dans le contexte de la Guerre Froide. Au cours des années 1960, les deux pays connaissent un fort développement économique et les gouvernements vont beaucoup miser sur l’énergie hydraulique pour accompagner ce développement et assurer l’accès à l’eau et à l’électricité.

Alan Roe (2012) parle d’une « obsession contagieuse » des États envers les barrages tout au long du 20e siècle. Cette fascination s'explique par les nombreux avantages perçus des barrages en termes de développement économique, de modernisation nationale et de prestige international. Cette obsession se traduit bien dans l’augmentation du nombre de barrages à travers le monde, une hausse qui s’est véritablement accélérée après la Seconde Guerre mondiale, ce qu’on peut appeler l’ère des grands barrages. Cet essor a lieu dans un contexte « d’idéologie des barrages », autrement dit un ensemble de discours qui les présentent comme facteurs de progrès (McCully, 2001). Selon la CIGB, il y avait environ 5 000 grands barrages en 1950, et il y en avait plus de 45 000 à la fin du siècle, soit une hausse de près de 40 000 grands barrages en cinquante ans. Cette croissance spectaculaire reflète la multiplicité des fonctions et des bénéfices que ces infrastructures apportent, ainsi que les représentations largement positives dont bénéficiaient alors les grands barrages.

Le succès des barrages s’explique tout d’abord par leur fonction de gestion et de régulation des ressources en eau à des fins agricoles. Les barrages permettent d’assurer une irrigation régulière, cruciale pour augmenter la productivité agricole. Par exemple, entre 1800 et 1900, les surfaces irriguées sont passées de 8 à 40 millions d’hectares, principalement grâce aux barrages (Postel, 1999). En outre, ils jouent un rôle essentiel dans le contrôle des crues, protégeant les terres agricoles et les infrastructures. Le barrage d’Assouan en Égypte est un exemple emblématique de cette fonction, régulant les crues du Nil et permettant une irrigation fiable pour l'agriculture égyptienne (Biswas & Tortajada, 2012; Waterbury, 1979).

La hausse du nombre de barrages répond également aux besoins croissants en eau et en énergie des grandes villes. Les barrages de retenue, en particulier, sont des sources majeures de production d’énergie hydroélectrique17, qui fournit une énergie renouvelable et relativement stable. Par exemple, le barrage d'Itaipu, situé à la frontière entre le Brésil et le Paraguay, est l'un des plus grands barrages hydroélectriques au monde. Achevé en 1984, il dispose d’une puissance totale installée d’environ 14 000 mégawatts (MW), sachant que l’essentiel de la production est consommé au Brésil. En 2013, ce barrage a permis de subvenir à 90% de la demande d’électricité paraguayenne et à 19% de la consommation brésilienne18. Ce barrage a été crucial non seulement pour répondre aux besoins énergétiques, mais aussi pour stimuler le développement industriel dans les régions environnantes (Fruet et al., 2023). De même, le barrage des Trois Gorges en Chine, mis progressivement en service entre 2003 et 2012 a une capacité installée de 22 500 MW, ce qui en fait la plus importante centrale hydroélectrique au monde (Tang et al., 2019). On peut également évoquer le cas du Maroc, sous le règne du roi Hassan II, où les grands barrages ont été au cœur de la stratégie de développement économique dans les années 1960-1970 (Swearingen, 1987).

17 L’hydroélectricité est une énergie électrique renouvelable issue de la conversion de l'énergie hydraulique en électricité. À l’aide d’une turbine hydraulique, l'énergie cinétique du courant d'eau est transformée en énergie mécanique, puis en énergie électrique. Cette énergie peut alors être stockée et acheminée vers les lieux de consommation (International hydropower association, 2019).

De plus, la construction d’un grand barrage a pour effet de restructurer le territoire environnant. Cela se fait via la construction d’infrastructures de communication, nécessaires pour mener à bien le chantier de construction et ensuite pour accéder à l’ouvrage. Ainsi, les barrages deviennent des outils d’aménagement du territoire à part entière. Par exemple, la construction du barrage des Trois Gorges en Chine a non seulement déplacé 1,2 millions de personnes, mais a aussi transformé le réseau de transport et les infrastructures de la région, intégrant ainsi le développement économique local dans un cadre plus large de modernisation nationale (Tang et al., 2019). Les barrages favorisent également le développement économique local et régional par la création de réservoirs qui peuvent être utilisés pour des activités récréatives telles que la pêche, la navigation de plaisance et le tourisme. Les réservoirs peuvent en effet contribuer à l'essor des zones environnantes en attirant des visiteurs et en stimulant les économies locales. C’est par exemple le cas avec le barrage de Kariba, situé sur le fleuve Zambèze entre la Zambie et le Zimbabwe, où le réservoir est utilisé pour le tourisme et la pêche commerciale (Scudder, 2006).

Les barrages remplissent ainsi diverses fonctions techniques qui sont autant d’atouts économiques et de support pour le développement des territoires à différentes échelles. Il existe une corrélation entre construction de grands barrages et niveau de développement. Si les premières constructions d’ampleur ont plutôt eu lieu dans des pays dits développés, disposant de suffisamment de moyens et de savoir-faire pour les mettre en œuvre, les grands barrages sont rapidement devenus des projets largement financés et encouragés par des institutions internationales, telles que la Banque mondiale ou des agences de développement, qui voyaient en eux des leviers pour le développement et la réduction de la pauvreté dans les Suds (Khagram, 2004). À titre d’exemple, la Banque mondiale est traditionnellement le principal bailleur de fonds international pour les grands barrages. Selon l’ONG International Rivers, dans les années 1990 la Banque Mondiale a investi plus de 90 milliards de dollars dans de grands barrages qui ont fourni aux pays en développement l'énergie et le stockage de l'eau dont ils avaient besoin19.

18 D’après les données du site de la compagnie Itaipu Binacional, à l’origine de la construction du barrage : https://itaipu.energy/, consulté le 30 mai 2025.

1.2.2. Les barrages : révolution technique et maîtrise de l’environnement

Les grands barrages représentent l'une des réalisations techniques les plus impressionnantes de l'histoire humaine. Leur construction a marqué un tournant décisif dans la manière dont l'humanité interagit avec son environnement en particulier avec les systèmes hydrologiques. Avant l'ère des grands barrages, les sociétés dépendaient largement des cycles naturels des cours d’eau, devant composer avec les inondations saisonnières et les sécheresses perçues comme des phénomènes inévitables. Avec l'avènement des grands barrages, cette dépendance s'est transformée en une relation de contrôle et de gestion.

Le 20e siècle constitue un tournant dans l’histoire des barrages, en grande partie grâce à la révolution des techniques de construction. Les avancées technologiques ont permis la réalisation de projets beaucoup plus ambitieux et conséquents, tant sur le plan social qu’écologique. Par exemple, l'utilisation du béton compacté au rouleau (BCR) à partir des années 1960 a révolutionné la construction des barrages, permettant des structures plus grandes et plus durables (Graf, 1999).

À titre d’exemple, le barrage Hoover construit dans les années 1930 aux États-Unis, a marqué un tournant en maîtrisant un cours d’eau au débit puissant comme le Colorado. Ce barrage a initié une transformation majeure du territoire en faisant de régions arides des terres fertiles et urbanisables (Reisner, 1993). Cette maîtrise technique a permis de réguler les débits fluviaux, de prévenir les inondations dévastatrices et de stocker l'eau pour les périodes de sécheresse. Les grands barrages ont ainsi assuré une gestion plus prédictible et plus stable des ressources en eau, essentielle pour le développement agricole, industriel et urbain.

19 International Rivers, « The World Bank and Dams. Part 1: lessons not learned », avril 2015, https://www.internationalrivers.org/wp-content/uploads/sites/86/2020/07/world_bank_and_dams_fact_sheet_web.pdf, consulté le 1er août 2024

Pour le chimiste australien Will Steffen et ses collègues (Steffen et al., 2015), la multiplication de la construction de grands barrages fait partie des indicateurs qui permettent de théoriser l’Anthropocène20, et plus précisément la grande accélération qui serait observable à partir du début du 20e siècle. Les grands barrages illustrent en effet très bien le basculement qui s’opère dans la capacité des sociétés humaines à transformer leur environnement, dans la mesure où les barrages, en plus de modifier le paysage localement, impactent également les régions hydrologiques, les sédiments fluviaux, et les habitats aquatiques à des niveaux souvent continentaux, dans des proportions autrefois inégalées.

Les grands barrages, initialement célébrés comme des symboles de progrès et de modernité, se sont toutefois révélés être des sources de conflits sociaux et de dégradations environnementales, ce qui se traduit dans la recherche pour l’intérêt à étudier les impacts de ces infrastructures.

1.3. Critiques des impacts sociaux et environnementaux depuis les années 1970

À partir des années 1970 et surtout dans les années 1980, les grands barrages ont commencé à faire l’objet de critiques de plus en plus virulentes. Ces critiques ont contribué à un ralentissement de la construction de barrages et à une plus grande difficulté à obtenir des financements pour de tels projets. Les années 1970 correspondent à une période de prise de conscience écologique globale marquée par exemple par le rapport Meadows sur les limites de la croissance paru en 1972, ou encore le premier sommet de la Terre organisé à Stockholm en 1972 qui conduit à la création du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Par ailleurs, on dispose à cette période d’un recul de plusieurs décennies après la mise en œuvre de grands barrages, ce qui permet de mieux observer et documenter les impacts de ces obstacles sur un cours d’eau.

20 L'Anthropocène désigne une ère géologique proposée pour caractériser l'impact dominant de l'humanité sur la planète, transformant des écosystèmes et des processus géophysiques à des échelles sans précédent. Si la notion suscite des controverses, notamment auprès des géologues, elle n’en demeure pas moins utile pour réfléchir à la place et l’empreinte de l’humanité à une échelle globale.

1.3.1. Impacts sociaux et environnementaux des grands barrages

« Dam nation », c’est avec ce jeu de mot évocateur que le géographe états-unien William L. Graf titre un article portant sur les impacts hydrologiques à large échelle des barrages aux États-Unis (Graf, 1999). Avec cet article, Graf s’inscrit dans la continuité de recherches en géographie et plus largement en sciences humaines et sociales qui se montrent critiques à l’égard de ces infrastructures. C’est surtout l’ampleur du phénomène de construction de grands barrages qui pose un problème, étant donné que la grande majorité des cours d’eau sont menacés par la fragmentation due à la taille et à la portée des constructions de barrages actuelles. Selon un rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), à l’échelle mondiale, 59% des cours d’eau sont morcelés par de grands barrages, perturbant ainsi l’écoulement naturel de 93% du volume mondial des cours d’eau, avec près de 28 % faisant l’objet d’une régulation importante ou sévère. Par ailleurs, 59 % des bassins hydrographiques de la planète sont équipés de grands barrages et on devrait atteindre les 75 % d’ici 2030 (UNEP, 2019, p. 26).

L'un des aspects les plus controversés des grands barrages pointés dans ces études est le déplacement forcé de populations. Les inondations des vallées et des terres agricoles nécessaires pour créer les réservoirs entraînent souvent le déplacement de populations, tout particulièrement dans des zones denses où ces déplacements peuvent concerner des centaines de milliers de personnes, voire davantage (Mahees, 2018). Par exemple, le barrage des Trois Gorges en Chine a déplacé environ 1,3 million de personnes, perturbant des communautés entières et entraînant des pertes culturelles et économiques significatives (Tang et al., 2019). En Inde, le barrage de Sardar Sarovar sur la rivière Narmada a suscité de vives protestations menées par des mouvements comme le Narmada Bachao Andolan (NBA), qui a mis en lumière les impacts dévastateurs sur les populations tribales et agricoles locales. Les critiques ont souligné que les compensations étaient souvent insuffisantes et mal administrées, laissant les déplacés sans moyens de subsistance adéquats (Racine, 2001).

Sur le plan environnemental, les grands barrages ont souvent entraîné des dégradations écologiques considérables. La perturbation des régimes fluviaux naturels a affecté les écosystèmes aquatiques et terrestres, entraînant la perte de biodiversité et la destruction d'habitats. Par exemple, le barrage d’Assouan en Égypte a réduit le flux de nutriments et de sédiments vers le delta du Nil, provoquant une érosion côtière accrue et une diminution de la fertilité des terres agricoles en aval (Said, 1993). Par ailleurs, les poissons migrateurs, tels que le saumon, ont été particulièrement touchés par les barrages. C’est notamment le cas pour les populations de saumons sauvages qui vivent dans le nord-ouest du Pacifique dont les voies de migration pour la reproduction en remontant les cours d’eau ont été bloquées par les barrages, entraînant un déclin de l’espèce (Lichatowich, 2001).

La création d’un grand barrage pose aussi d’importants enjeux sécuritaires, notamment en raison des risques de défaillance structurelle. Lorsque ces infrastructures cèdent, les conséquences peuvent être catastrophiques, causant la mort de personnes et des destructions en aval. Un des cas les plus meurtriers du 20e siècle est celui du barrage de Banqiao dans la province de Henan en Chine. En août 1975, des précipitations intenses lors d’une tempête ont provoqué la rupture de plusieurs barrages dont celui de Banqiao. De très grandes inondations ont suivi le déversement soudain de l’eau et causé la mort de plus de 26 000 personnes ainsi que d’importantes pertes économiques (Xu et al., 2012). Plus récemment, des catastrophes similaires ont eu lieu en Lybie en septembre 202321 ou encore au Soudan en août 202422. Ces accidents ont généralement lieu suite à des épisodes météorologiques extrêmes, combinés à une insuffisance dans la maintenance des infrastructures du fait de manque de moyens financiers ou d’un contexte politique instable23.

Au-delà du cumul d’information et de données sur les impacts durables des barrages, les effets de ces infrastructures sur le quotidien concret de nombreuses populations ont aussi provoqué des conséquences sociales importantes.

1.3.2. Organisation de mouvements de lutte anti-barrage

La sensibilisation accrue face aux risques et aux dangers des grands barrages s’est parfois traduite en organisation de mouvements de résistance. Ces résistances prennent différentes formes avec plus ou moins d’ampleur. Elles peuvent se manifester pour dénoncer un projet de barrage, comme c’est le cas par exemple avec le mouvement de contestation contre le barrage de Sivens en France, où une zone à défendre (ZAD) s’est mise en place entre octobre 2013 et mars 2015. Dans le cas Sivens, l’intervention des forces de l’ordre a causé le décès de Rémi Fraisse, un jeune militant écologiste, et l’ampleur des contestations a fini par mettre un terme au projet en 2015 (Subra, 2017).

21 « Négligences meurtrières. Inondations en Libye : les deux barrages de Derna étaient fissurés depuis 1998 », Libération, le 16 septembre 2023, https://www.liberation.fr/international/moyen-orient/inondations-en-libye-les-deux-barrages-de-derna-etaient-fissures-depuis-1998-20230916_IU7JPMKEN5GX5AL7CGM7XHPW7E/, consulté le 28 août 2024.

22 « Soudan : au moins 30 morts après l'effondrement d'un barrage », Le Figaro, le 27 août 2024, https://www.lefigaro.fr/flash-actu/soudan-au-moins-30-morts-apres-l-effondrement-d-un-barrage-20240827, consulté le 28 août 2024.

23 A partir de 2010, l’Association of State Dam Safety Officials a mis en place une base de données pour recenser les incidents liés aux barrages dans le monde. 1 360 cas sont recensés dans cette base de données qui selon ces auteurs reste non exhaustive : https://damsafety.org/incidents, consulté le 30 mai 2025.

Les mouvements de résistance s’organisent aussi pour réclamer justice et réparation suite aux impacts d’un barrage. Depuis 1997, le 14 mars est une date symbolique pour célébrer la Journée internationale d'action contre les barrages et pour les rivières24. Cette journée a été instituée lors de la première rencontre internationale des personnes affectées par les barrages et les personnes qui les défendent, qui s'est tenue à Curitiba, au Brésil. Cette Journée internationale vise à sensibiliser le public et à mobiliser la communauté mondiale autour des problèmes liés à la construction de barrages. Le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) joue un rôle actif dans cette lutte mondiale. Depuis de nombreuses années, le CDHAL collabore avec des milliers de personnes affectées par la construction de barrages à travers le monde. L'organisation travaille à défendre les droits humains et à soutenir les mouvements locaux qui résistent aux impacts négatifs des barrages.

Les contestations réclament davantage de justice environnementale, elles s’appuient également sur des critiques d’ordre économique. En effet, comme le souligne l’anthropologue états-unien Thayer Scudder (2018), les grands barrages ne sont souvent pas aussi rentables qu'initialement prévu. Les coûts de maintenance et de gestion des réservoirs, ainsi que les impacts environnementaux et sociaux continus, diminuent la rentabilité globale de ces projets. Par exemple, le barrage de Sardar Sarovar construit sur la Narmada en Inde a suscité des débats intenses quant à ses bénéfices réels par rapport à ses coûts sociaux et environnementaux, le barrage ayant notamment provoqué le déplacement de plus de 40 000 familles (Roy, 1999). En analysant conjointement quatre cas de mouvements de résistance anti-barrage dans le monde (le projet Sardar Sarovar en Inde, le projet Hidrosogamoso en Colombie, le mouvement « nouvelle culture de l'eau » en Espagne et le projet Lesotho Highlands au Lesotho), des chercheurs du Water Resources Management Group à Wageningen aux Pays-Bas ont montré comment les barrages font partie du processus de construction de la nation et que leurs processus de construction marquent l'alliance entre les pouvoirs politiques, privés et financiers régionaux, nationaux et internationaux. Au regard du coût social et environnemental, les auteurs associent ces barrages à une forme de colonisation interne et mettent en évidence les éléments qui expliquent le succès de certains mouvements par rapport à d’autres. Pour qu’elle puisse se structurer et être pérenne, la résistance anti-barrage s’appuie en règle générale sur une intelligentsia urbaine qui sert de catalyseur dans la formation du mouvement. De plus, l’implication d’ONG internationales permet aux mouvements de gagner en visibilité et de recevoir le soutien d’une opinion publique ce qui permet de faire pression sur les États et les institutions et ainsi obtenir des compensations ou bien l’arrêt d’un projet (Shah et al., 2021). Ces différentes critiques ont eu un impact significatif sur la dynamique mondiale de la construction de barrages. L'opposition croissante des communautés locales, des ONG et des mouvements environnementaux a rendu la mise en œuvre de nouveaux projets de barrages plus difficile. Les institutions financières internationales, comme la Banque mondiale, ont également ressenti la pression. En réponse aux critiques, la Banque mondiale a adopté des politiques plus strictes en matière de déplacement des populations et de protection de l’environnement. Par exemple, la controverse entourant le projet de barrage de Narmada a conduit la Banque mondiale à se retirer du financement de ce projet en 1993 (Khagram, 2004).

24 Pour avoir plus d’informations à propos de cette journée : https://aqoci.qc.ca/activite/rivieres-libres-peuples-vivants/, consulté le 25 juillet 2024.

Toutefois, ces recommandations ne sont pas forcément simples à mettre en œuvre et à faire appliquer. La construction d’un grand barrage est un choix d’aménagement ayant de nombreuses implications. La décision relève le plus souvent d’une appréciation des risques et d’un équilibre favorable entre coûts et bénéfices. Les évolutions récentes du contexte international tendent toutefois à une certaine réhabilitation de ces infrastructures hydrauliques.

1.4. Les barrages depuis les années 2000 : entre relative réhabilitation et enjeux environnementaux

1.4.1. Le rapport de la Commission Mondiale des Barrages

Le rapport de la Commission Mondiale des Barrages, évoqué précédemment, reconnaît les nombreux bénéfices associés aux barrages, mais pointe que ces avantages ne sont pas bien répartis socialement, favorisant souvent de manière disproportionnée les habitants des villes, les industries et certains types d'agriculteurs. Il insiste également sur les coûts sociaux et environnementaux importants et sur le fait qu’ils ont été trop longtemps négligés. Le rapport suscite des réactions contrastées : certains États, mais aussi des entreprises privées et des agences de développement comme la GTZ pour l’Allemagne ou la JICA pour le Japon considèrent que les recommandations formulées dans le rapport permettent d’établir une base nécessaire à la prise de décision. D'autres, comme la Banque mondiale, ont considéré ses principes comme utiles, mais non contraignants, et ont généralement rejeté le rapport de la CMB en faveur du développement de leurs propres stratégies. Des gouvernements comme l'Afrique du Sud, le Viêt Nam et le Népal ont participé à des dialogues multipartites au niveau national pour déterminer si et comment adapter les recommandations du rapport à leurs contextes spécifiques. D'autres pays encore, comme l'Inde et la Chine, ont rejeté le rapport de peur qu'il n'entraîne l'arrêt de la construction de barrages. On voit ainsi que le rapport n’est pas resté inaperçu obligeant la grande majorité des parties prenantes à se positionner (Moore et al., 2010). Avec la publication de son rapport, le mandant de la CMB prend fin et ne sera pas renouvelé. Cela s’explique notamment parce que le gouvernement chinois, qui avait initialement envoyé un représentant pour servir de commissaire, s'est retiré du processus dès le début. Par ailleurs, de grandes incertitudes ont plané sur le budget de la CMB tout au long du processus, ce qui n’a pas permis à ses membres d’envisager une structure plus pérenne dans le temps (Schulz & Adams, 2022).

1.4.2. Barrages et changements climatiques

Dans le contexte actuel de lutte contre le réchauffement climatique, la décarbonation des économies est devenue une priorité mondiale. Les grands barrages, en tant que sources d'énergie hydroélectrique, ont été réhabilités en raison de leur potentiel à produire de l'électricité sans trop émettre de gaz à effet de serre. La nécessité de réduire les émissions de carbone a conduit à une réévaluation des barrages comme alternatives aux centrales électriques alimentées par des combustibles fossiles, qui sont responsables d'une part significative des émissions mondiales de dioxyde carbone (CO₂)25 (Calvin et al., 2023).

Les barrages hydroélectriques apparaissent ainsi comme des solutions souhaitables, ouvrant davantage de possibilités de financements, afin de produire de l’électricité de façon stable et continue en remplacement de centrales électriques au gaz ou au charbon. À titre d’exemple, le barrage d'Itaipu génère environ 14 000 MW d'électricité, ce qui représente près de 15 % de la consommation électrique du Brésil et 90 % de celle du Paraguay (Fruet et al., 2023). Autre exemple en Chine, on estime que le remplacement de la production d'électricité au charbon par celle du barrage des Trois Gorges permet d'éviter l'émission de centaines de millions de tonnes de CO₂ chaque année (P. Gleick, 2009).

25 Voir à ce sujet le rapport 2020 de l’International Energy Agency (IEA). https://www.iea.org/reports/global-energy-review-2020/global-energy-and-co2-emissions-in-2020

Il convient toutefois de relever que la réhabilitation des grands barrages comme solutions énergétiques vertes doit être nuancée. La construction de ces infrastructures et la création de vastes réservoirs peuvent avoir des effets néfastes plus ou moins indirects en termes d’émissions de carbone À court terme, les travaux de construction nécessitent des investissements considérables en matériaux et en énergie, souvent associés à des émissions de gaz à effet de serre, il est donc nécessaire de considérer l’ensemble des étapes d’un projet de barrage pour évaluer son coût environnemental. À moyen terme, les réservoirs de retenue peuvent provoquer des inondations de vastes zones, entraînant la perte de terres agricoles, de forêts et d'habitats naturels, ainsi que le déplacement de populations locales. À long terme, les réservoirs des barrages peuvent également émettre des quantités non négligeables de méthane, un puissant gaz à effet de serre, résultant de la décomposition de la matière organique submergée (Noh et al., 2018). Il existe encore peu d’études pour véritablement quantifier les émissions de carbone générées par les grands barrages. Il semble que les émissions soient plus importantes pour les barrages ayant un réservoir situé dans une zone climatique tropicale (Serça & Guérin, 2013). Ces émissions de méthane sont susceptibles de réduire les avantages nets en termes de réduction des gaz à effet de serre.

Scudder26 (2018) propose des perspectives de réforme pour améliorer la gestion et la planification des barrages. Il appelle à une évaluation plus rigoureuse des impacts socio-économiques et environnementaux avant la construction, ainsi qu'à une participation accrue des communautés locales dans le processus décisionnel. De plus, il plaide pour l'exploration d'alternatives aux grands barrages, telles que les petites centrales hydroélectriques et les solutions de gestion intégrée des bassins versants.

J’ai insisté jusqu’à présent sur les fonctions techniques et l’importance des barrages pour l’économie et les enjeux environnementaux et énergétiques. Ces aspects sont importants et méritent qu’on leur accorde une attention, ma recherche se focalise toutefois sur une dimension plus géopolitique que je vais exposer plus en détails dans la partie suivante.

26 L’anthropologue Thayer Scudder a d’ailleurs fait partie des membres de la Commission Mondiale des Barrages.

II) Enjeux et fonctions géopolitiques des grands barrages

En plus de leurs fonctions techniques telles que le contrôle des crues, la production hydro-électrique ou encore le stockage et la distribution de l’eau, les grands barrages remplissent également des fonctions politiques et géopolitiques (de Palacio, 2015; Waterbury, 1979). Je présenterai tout d’abord la manière dont les barrages peuvent être considérés comme des symboles et des outils de pouvoir politique, pour analyser dans un deuxième temps quelques cas emblématiques de grands barrages qui illustrent comment ces derniers permettent d’assurer un contrôle à l’échelle de cours d’eau transfrontaliers.

2.1. Les barrages comme symboles et outils de pouvoir politique

Les grands barrages ne sont pas seulement des infrastructures techniques ou économiques ; ils portent également une signification politique et symbolique profonde qui s’inscrit parfois dans une temporalité longue.

2.1.1. Barrages et sociétés hydrauliques

Dans son ouvrage intitulé Oriental Despotism: A Comparative Study of Total Power paru en 1957, l’historien allemand Karl Wittfogel inaugure l'étude des relations entre ressources hydrauliques et pouvoir politique. Dans ce livre, Wittfogel introduit le concept de sociétés hydrauliques, où il postule que la gestion croissante des ressources en eau est étroitement liée à l'émergence d'un État centralisé et autoritaire. Wittfogel explique que dans ces sociétés, le contrôle et la distribution de l'eau, essentielle à l'agriculture et à la survie économique, nécessitent une coordination et une organisation centralisées. La complexité technique des systèmes d'irrigation, tels que les canaux, les barrages et les digues, exige une administration centralisée capable de mobiliser et de diriger de vastes ressources humaines et matérielles, ce qui selon lui explique pourquoi les sociétés hydrauliques tendent vers des structures autoritaires. Pour Wittfogel, dans certains cas, cette tendance a abouti historiquement à la constitution d’empires hydrauliques, tout particulièrement en Asie. Wittfogel utilise la Chine ancienne comme un exemple typique, où l'État impérial centralisé a maintenu un contrôle strict sur les grands projets hydrauliques, tels que les systèmes d'irrigation du fleuve Jaune. Cette centralisation a renforcé l'autorité de l'empereur et consolidé une bureaucratie puissante, permettant un contrôle rigoureux sur la société et l'économie.

La notion d’empire hydraulique résonne fortement avec celle de fleuves de l’Empire (rivers of Empire) utilisée par l’historien états-unien Donald Worster (1992). Ce-dernier reprend les thèses de Wittfogel pour analyser de manière critique la façon dont l’Ouest américain s’est développé selon un modèle similaire de société hydraulique. Worster décrit une société dans laquelle le pouvoir est coercitif, monolithique et hiérarchique, et où il est accaparé par une élite capitaliste et bureaucratique dans l'intérêt de laquelle agit l'État. Ainsi, selon Worster, qu’importe la nature du régime politique d’un État (démocratique ou autoritaire), la maîtrise de technologies hydrauliques, et plus spécifiquement des grands barrages, procède et rend compte d’un pouvoir central fort. Le Nil, l’Euphrate ou le Gange sont autant d’exemples de grands cours d’eau à travers le monde qui ont pu jouer un rôle crucial dans la formation et le maintien de pouvoirs impériaux. Ces cours d’eau qui ont été des supports centraux pour l’organisation des sociétés et le maintien de structures de pouvoir sont les artères vitales des civilisations qui dépendent de la maîtrise de l'eau pour leur agriculture, leur économie et leur organisation politique. Certains États disposent ainsi d’une tradition hydraulique ancienne qui continue d’influencer la manière dont le pouvoir considère le rapport à un cours d’eau dans la valorisation et l’aménagement du territoire. C’est le cas notamment en Chine où le barrage des Trois Gorges achevé en 2012, est non seulement le plus grand barrage hydroélectrique du monde mais aussi un projet d'infrastructure qui a mobilisé des milliards de dollars et des décennies de planification (Tang et al., 2019).

2.1.2. Barrages et fierté nationale

Les grands barrages sont souvent érigés en symboles de fierté nationale, incarnant la capacité d'un État à mobiliser ses ressources pour réaliser des projets d'envergure. Ils jouent un rôle crucial dans l'exacerbation d'un certain nationalisme hydraulique (Maghfour, 2008), où la maîtrise et la transformation des ressources naturelles sont présentées comme des manifestations de puissance et de progrès.

En Inde par exemple, Jawaharlal Nehru, Premier ministre du pays entre 1947 et 1964, a été l'un des plus ardents défenseurs des grands barrages, qu'il décrivait comme les temples de l'Inde moderne. Nehru voyait dans ces infrastructures le symbole de la capacité de la jeune nation indienne à se moderniser et à se libérer de son passé colonial. Par exemple, le barrage de Bhakra situé dans l'État d'Himachal Pradesh, sur le Sutlej, un affluent de l'Indus, a été conçu pour devenir un symbole de l'autosuffisance et du progrès économique de l'Inde suite à son indépendance acquise en 1947. Ce barrage, en fournissant une irrigation et une énergie hydroélectrique cruciales, a contribué à la révolution verte27, transformant le Pendjab en grenier à blé de l'Inde et renforçant ainsi la sécurité alimentaire du pays (Chapman & Thompson, 1995). Les barrages constituent ainsi un levier majeur dans la mise en œuvre de la révolution verte, opérée à partir de 1965 en Inde à la suite d’une crise agricole d’ampleur qui a provoqué une disette. L’objectif visé avec la révolution verte est de parvenir à assurer l’autosuffisance alimentaire et les aménagements hydrauliques sont principalement conçus pour développer l’irrigation (Racine, 2015).

Les grands barrages ont également le potentiel de fédérer une population en cristallisant l'aspiration collective à la modernité et au développement. Ces projets sont présentés comme des entreprises nationales où chaque citoyen peut se sentir impliqué et fier. Par exemple, la construction du barrage des Trois Gorges en Chine a mobilisé des dizaines de milliers de travailleurs et a été largement médiatisée comme une démonstration de la capacité de la Chine à entreprendre et à achever des projets d'infrastructure de classe mondiale. Ce barrage est d’ailleurs devenu un symbole de l'émergence de la Chine comme une superpuissance mondiale (Tang et al., 2019)

En Éthiopie, le Grand Barrage de la Renaissance, construit sur le Nil Bleu, est un autre exemple éloquent de la charge symbolique des grands barrages. En choisissant le nom « Renaissance », le gouvernement éthiopien a explicitement lié ce projet à une vision de renouveau national et de résurgence économique. Une fois achevé, ce barrage est le plus grand d'Afrique en termes de production hydroélectrique et devrait multiplier par trois la capacité de production électrique du pays. Pour l'Éthiopie, ce projet incarne la détermination à devenir un leader régional et à garantir son indépendance énergétique (Yihdego et al., 2017). Le barrage de la Renaissance illustre bien la manière dont un mégaprojet peut devenir un élément fédérateur, capable de stimuler le sentiment nationaliste et de renforcer la cohésion nationale autour d'un objectif commun.

Enfin, les grands barrages peuvent également servir de symboles forts de puissance nationale sur la scène internationale. En affichant leur capacité à construire des projets d'infrastructure gigantesques, les États peuvent en effet renforcer leur prestige et leur influence géopolitique.

27 Cette expression désigne les changements profonds dans le secteur agricole qui s’opèrent dans plusieurs pays asiatiques dont l’Inde à partir des années 1960. Pour plus de détails : « Révolution verte », glossaire, Géoconfluences, novembre 2022, https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/revolution-verte, consulté le 20 juin 2024.

Le barrage d'Assouan en Égypte, par exemple, a non seulement transformé l'économie égyptienne en permettant une agriculture irriguée plus fiable et une production d'énergie hydroélectrique, mais a aussi servi de symbole de l'autonomie et de la modernisation sous le leadership de Gamal Abdel Nasser. Le barrage d'Assouan a renforcé l'image de l'Égypte comme un acteur central et influent au Moyen-Orient (Waterbury, 1979).

En conclusion, les grands barrages, au-delà de leurs fonctions économiques et techniques, sont des outils puissants de construction nationale et de projection de la puissance étatique. Ils incarnent la capacité des nations à dominer la nature pour le bien-être de leur population, tout en servant de symboles de modernité, de progrès et de renouveau national. De l'Inde de Nehru à l'Éthiopie contemporaine, en passant par la Chine et l'Égypte, les grands barrages continuent de jouer un rôle central dans la construction et la promotion de l'identité nationale.

2.2. Des barrages comme outils de contrôle

Parmi les stratégies prioritaires et les recommandations pour de meilleures pratiques, le rapport de la CMD accorde aussi une attention particulière pour les cours d’eau partagés dans une optique de paix, de développement et de sécurité. Dans les faits, la paix et la coopération ne sont pas forcément acquises et les grands barrages ont plutôt tendance à être des éléments de discorde entre les pays riverains. C’est d’autant plus le cas lorsque les barrages sont conçus comme des outils géopolitiques servant des intérêts stratégiques. Leur construction et leur exploitation peuvent effectivement influencer la dynamique du pouvoir régional, le contrôle des ressources en eau et les relations entre les États riverains. Il est difficile d’estimer le nombre total de barrages conflictuels car les tensions peuvent varier en intensité et fluctuer dans le temps. Toutefois, des sources comme l'UNESCO et le World Resources Institute (WRI) indiquent que plusieurs dizaines de grands barrages sur des cours d'eau transfrontaliers sont actuellement au centre de tensions géopolitiques (P. Gleick & Iceland, 2018).

Je vais présenter ici quelques cas emblématiques de barrages construits sur des fleuves transfrontaliers et qui illustrent bien la dimension géopolitique que peuvent prendre ces infrastructures hydrauliques.

2.2.1. Barrages turcs sur le Tigre et l’Euphrate

On peut penser tout d’abord au conflit qui oppose la Turquie, la Syrie et l’Irak sur les fleuves du Tigre et de l’Euphrate au Moyen-Orient. Ces deux fleuves prennent leur source dans les montagnes turques avant de traverser la Syrie et l'Irak pour se jeter dans le Golfe Persique. Cette configuration hydrologique donne à la Turquie un contrôle substantiel sur le débit d'eau entrant dans ces pays. Les projets de barrages turcs, notamment ceux du gigantesque projet de développement de l'Anatolie du Sud-Est (GAP), ont amplifié cette influence. Le GAP, un projet de développement régional ambitieux lancé dans les années 1980, comprend la construction de 22 barrages et 19 centrales hydroélectriques sur le Tigre et l'Euphrate. La mise en place de ces nombreux barrages a eu pour effet de diminuer fortement le débit et la quantité d’eau pour les pays en aval. Il s’agit d’un choix économique, mais aussi très politique car le gouvernement turc a souhaité affirmer sa puissance face à l’Irak et à la Syrie en contrôlant les fleuves. Par exemple, lors des tensions politiques ou des conflits, la Turquie a parfois réduit le débit des fleuves, exacerbant les crises d'eau en aval et impactant l'agriculture, l'approvisionnement en eau potable et l'environnement (Berthelot, 2012; Lasserre, 2009b). La gestion des ressources en eau est ainsi devenue un outil de négociation et de coercition dans les relations internationales de la Turquie. En période de négociations bilatérales ou multilatérales, la Turquie peut utiliser la menace implicite de modifier le débit d'eau comme un moyen d'obtenir des concessions politiques ou économiques de ses voisins. En outre, la Turquie utilise ces projets de barrages pour renforcer son influence régionale et projeter son pouvoir. De plus, cette utilisation des ressources hydriques comme outil de pression peut nuire à la coopération régionale à long terme, nécessaire pour une gestion durable des bassins fluviaux (Kibaroglu & Scheumann, 2011).

2.2.2. Aménagements et contrôle hydraulique de la Chine sur le Mékong

On peut prendre également le cas des barrages controversés construits par la Chine sur le Mékong, qui suscitent l’opposition du Myanmar, du Laos, de la Thaïlande et du Vietnam, les pays en aval. Ces pays sont tous membres de l’Association de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et partagent une histoire turbulente avec la Chine, ce qui ne facilite pas les étapes de négociation. En 1995, la Commission sur le fleuve Mékong est créée dans le but de renforcer la coopération régionale et la gestion du bassin versant transfrontalier. Cependant, ni le Myanmar ni la Chine, soit les deux pays les plus en amont, ne font partie de la commission qui par ailleurs ne dispose pas de moyens pour faire appliquer ses recommandations. Pour l’ensemble des pays riverains, le fait de valoriser le fleuve en y installant des barrages fait consensus, la question est plutôt de savoir où les mettre et au bénéfice de quelles populations. Pour la Chine, première puissance hydraulique du monde, si l’on s’en tient au nombre de grands barrages et à la capacité installée cumulée de toutes ces infrastructures, la construction de barrages sur le Mékong répond à de nombreux objectifs stratégiques. Il s’agit de maintenir le rythme de croissances économiques en dynamisant la province du Yunnan tout en actant une importante transition énergétique reposant sur les énergies renouvelables et tout particulièrement l’hydroélectricité (Alexeeva & Roche, 2015). Au-delà de ces intérêts internes, c’est aussi le contrôle du fleuve qui est en jeu et qui cristallise des oppositions entre la puissance en amont et les autres pays riverains. Comme l’ont démontré Olga Alexeeva et Yann Roche (2015), les autorités chinoises développent une rhétorique médiatique et scientifique importante pour justifier de la légitimité voire de la nécessité pour la Chine de mettre en place ces barrages invoquant les besoins inhérents à sa démographie hors norme ou en minimisant les impacts que ces barrages pourront causer. Par ailleurs, la Chine propose aussi des contreparties en aidant par exemple les pays riverains du Mékong à développer leurs propres installations hydrauliques, à l’image du grand barrage de Xayaburi construit par le Laos et qui donne lieu à son tour à des controverses avec le Vietnam et le Cambodge (Soukhaphon et al., 2021).

2.2.3. Tensions entre les États-Unis et le Mexique sur le Colorado

Autre exemple notable en Amérique du Nord, la gestion de l'eau du fleuve Colorado est une source persistante de tensions entre les États-Unis et le Mexique, illustrant comment les États-Unis tirent avantage de leur position en amont pour influencer la disponibilité et la distribution de la ressource en eau. Le fleuve Colorado prend sa source dans les montagnes Rocheuses des États-Unis et traverse plusieurs États avant de franchir la frontière mexicaine. Historiquement, le Colorado était un fleuve puissant qui se jetait dans le golfe de Californie dans le Nord-Ouest du Mexique. Cependant, le développement intensif et les barrages construits par les États-Unis, comme le Hoover Dam dans les années 1930, puis le Glen Canyon Dam à la fin des années 1950, ont considérablement réduit son débit, affectant la quantité d'eau qui atteint le Mexique. L'utilisation intensive de l'eau du Colorado par les États-Unis, principalement pour l'irrigation agricole, l'approvisionnement en eau des villes et la production d'énergie hydroélectrique, a eu des conséquences néfastes pour le Mexique. En effet, le débit du fleuve à la frontière est souvent considérablement réduit, et la qualité de l'eau, altérée par la salinité accrue et la pollution agricole, a également diminué. Cette situation a exacerbé les tensions entre les deux pays, le Mexique se trouvant dans une position de dépendance vis-à-vis des décisions prises en amont par les États-Unis (Bernal & Solís, 2000). Les États-Unis ont parfois utilisé leur position dominante pour exercer une forme de pression géopolitique sur le Mexique. En période de sécheresse, par exemple, les réductions de débit imposées par les États-Unis peuvent avoir des effets dévastateurs sur l'agriculture et les communautés mexicaines dépendant du fleuve. De plus, les projets américains de conservation et de réutilisation de l'eau en amont aggravent encore les tensions, réduisant encore davantage la quantité d'eau disponible pour le Mexique. Pour atténuer ces tensions, plusieurs accords bilatéraux et initiatives de coopération ont été mis en place. Par exemple, l'accord Minute 319 signé en 2012 permet une gestion plus flexible et collaborative des ressources en eau, incluant des mécanismes pour partager l'eau en période de pénurie et restaurer certaines parties du delta du Colorado. Malgré ces efforts, les déséquilibres structurels restent et les défis climatiques, comme la variabilité accrue des précipitations due au changement climatique, rendent la situation plus complexe (Grigg, 2023).

Ces différents exemples à travers le monde illustrent bien comment les grands barrages peuvent conférer un avantage géopolitique significatif pour un État en amont sur un cours d’eau transfrontalier. Dans chacun des cas, on voit également que la construction unilatérale d’une telle infrastructure génère généralement des oppositions de la part des pays en aval et donc des tensions à l’échelle du bassin qui peuvent s’inscrire dans une temporalité longue.

Bien que cela ne sera pas développé dans cette recherche, il convient de noter que des enjeux similaires peuvent exister à une échelle infra-étatique mettant en tension des populations aux intérêts divergents en amont et en aval d’un grand barrage. À titre d’exemple, quand le géographe Jean-Luc Racine (2015) s’intéresse au cas de l’Inde sous l’angle de la géopolitique de l’agriculture, il évoque effectivement les enjeux qui concernent les relations de l’Inde avec les États voisins comme le Pakistan, la Chine ou le Bangladesh, mais il explique également que cette géopolitique se joue au niveau interne à travers la compétition sur les ressources et les conflits hydrauliques entre États indiens. Autre exemple intéressant : dans le cas du Canada, Frédéric Lasserre (2009b) explique que le gouvernement québécois a utilisé les barrages dans les années 1970 pour maîtriser les territoires du Nord au détriment des populations autochtones. Effectivement, un tel ouvrage peut rendre les acteurs en aval dépendants de sa gestion, aussi bien pour ce qui est de l’accès à la ressource que pour la vulnérabilité face aux aléas et aux crues. Dans ce cas de figure, un grand barrage joue une fonction de maîtrise du territoire au même titre que l’urbanisation et les voies de communication dans le cadre du front pionnier lors de la conquête de l’Ouest américain (Turner, 2018).

Conclusion du chapitre 1

Les barrages apparaissent ainsi comme des objets d’étude complexes qui ont donné lieu à une littérature académique diverse et transdisciplinaire. Symboles de développement et marqueurs de la grande accélération des dernières décennies, les grands barrages sont avant tout des choix de société et d’aménagement susceptibles de transformer en profondeur le paysage et l’environnement. Les impacts sociaux et environnementaux des grands barrages sont nombreux et bien documentés mais leur durée et leur intensité varient en fonction des contextes. Comme ce chapitre a commencé à l’esquisser, les barrages relèvent aussi éminemment d’enjeux politiques, voire géopolitiques.

Dans cette recherche, il s’agit de mener une analyse critique et transversale qui tient compte à la fois de cette dimension géopolitique (barrage controversé sur un fleuve transfrontalier), mais aussi de la dimension sociale (impacts des barrages sur les populations en aval et capacité d’adaptation) et de la dimension environnementale (transformation des écosystèmes, du réseau hydrographique, de la disponibilité et la répartition de ressources naturelles, etc.).

Chapitre 2 - Cadres théoriques et conceptuels : grands barrages, risques et conflictualités

ans ce chapitre je vais interroger les liens entre eau et conflictualité sur un plan théorique, afin de l’appliquer plus spécifiquement aux cas de grands barrages sur des cours d’eau transfrontaliers. Que l’eau soit considérée comme une ressource à exploiter ou un bien commun à préserver, elle a beaucoup été étudiée sous l’angle du conflit par rapport à son partage, son accessibilité ou encore sa disponibilité. Cette recherche doctorale entend poursuivre la réflexion sur les manières dont les enjeux de contrôle de l’eau à l’aide de grands barrages peuvent alimenter des conflits, en proposant une double analyse en termes d’échelles, autrement dit à quels niveaux et auprès de quels acteurs se manifeste la conflictualité, et en termes d’intensité c’est-à-dire les formes et l’ampleur que peut prendre cette conflictualité.

L’objectif de ce chapitre est donc de poser quelques jalons théoriques afin d’introduire les concepts centraux mobilisés dans cette recherche et d’expliciter la problématisation du sujet qui se décline sur plusieurs échelles d’analyse.

Ce chapitre se structure en trois temps. Je commence par affiner la définition des conflits pour analyser les liens entre eau et conflictualité en relation avec la mise en place de grands barrages. Dans un deuxième temps, je présente la grille de l’hydro-hégémonie afin d’étudier les rapports de force entre pays riverains à l’échelle de fleuves transfrontaliers. Dans un troisième temps je propose d’aborder les grands barrages par le prisme des risques et de la vulnérabilité, tout en théorisant la manière dont ces questions interagissent avec la conflictualité.

D

I) Eau et conflictualité : quelles échelles et quelle intensité ?

Afin de penser plus en détails et en nuances les conflits liés à l’eau en termes d’échelles et d’intensité il me semble utile de partir d’une interrogation critique vis-à-vis de l’usage de l’expression « guerres de l’eau ». Je propose ici une analyse théorique d’une typologie de conflits spécifiquement appliqués aux cas des grands barrages, pour une conceptualisation qui tient compte de la complexité des interactions entre échelles autour de l’idée de gradient de conflictualité.

1.1. Les guerres de l’eau entre expression médiatique et questionnement scientifique

La « guerre de l'eau » de Cochabamba, également connue sous le nom de guerre de l'eau bolivienne, est une série de protestations qui ont eu lieu à Cochabamba, la quatrième plus grande ville de Bolivie, entre décembre 1999 et avril 2000, en réponse à la privatisation de la compagnie municipale d'approvisionnement en eau, SEMAPA. Cette vague de manifestations et de violences policières a été décrite comme un soulèvement public contre la hausse des prix de l'eau. Les tensions ont éclaté lorsqu'une nouvelle entreprise, Aguas del Tunari, a été obligée d'investir dans la construction d'un barrage longtemps envisagé, ce qui a conduit à une augmentation drastique des tarifs de l'eau. Les protestations, largement organisées par la Coordinadora (Coalition en Défense de l'Eau et de la Vie), une coalition communautaire, ont éclaté en janvier, février et avril 2000, culminant avec des dizaines de milliers de manifestants. Les affrontements en ville avec la police provoquent la mort d’une personne parmi les manifestants (Olivera & Lewis, 2004).

Ces évènements de Cochabamba ont été largement médiatisés et ont contribué à populariser l'expression « guerre de l'eau », une expression qui a beaucoup été reprise par la suite pour décrire divers évènements impliquant des oppositions autour de l’eau et de ses usages. C’est le cas notamment en France avec les mouvements de contestations organisés contre des projets de méga-bassines. Les affrontements qui ont eu lieu à Sainte-Soline dans les Deux-Sèvres le 25 mars 2023 ont été documentés par de nombreux médias dont plusieurs ont rendu compte de la situation en parlant de guerre de l’eau : par exemple un article de Novethic intitulé « Mégabassines de Sainte-Soline : la guerre de l’eau est déclarée »28 ; un article avec reportage vidéo dans Vakita titré « Sainte-Soline : la guerre de l'eau »29 ou encore le dossier « Mégabassines, la guerre de l’eau » consacré à la question avec plusieurs dizaines d’articles sur Médiapart30. Les tensions se cristallisent ici autour des méga-bassines, des grandes retenues d’eau artificielles, plastifiées pour être imperméables, et qui sont présentées comme des solutions pour faire face aux sécheresses et aux changements climatiques et garantir une réserve d’eau pour l’irrigation agricole. Les critiques contre les méga-bassines sont multiples, elles sont notamment accusées de contribuer à l’épuisement des nappes phréatiques sur le long terme, et de favoriser un modèle agricole intensif au détriment des petits exploitants (Cuvelier, 2023). Si l’expression « guerres de l’eau » est généralement utilisée pour décrire de telles situations de conflits, le sens de cette expression prête souvent à confusion selon qui l’utilise et pourquoi. Les liens entre conflictualité et ressources en eau apparaissent plus complexes et relèvent d’une grande diversité de situations en termes d’acteurs en présence et d’échelles, allant du local au global. L’usage médiatique qui est fait de l’expression « guerre de l’eau » n’est pas précis et ne permet pas de rendre compte avec nuance du rôle et de l’intensité que l’eau peut jouer en termes de tensions et de conflictualité.

Par ailleurs, la guerre de l’eau renvoie à un certain imaginaire collectif notamment diffusé à travers des œuvres culturelles. Ainsi, plusieurs longs métrages dystopiques mettant en scène un avenir apocalyptique où l’eau est devenue une ressource rare et convoitée (comme le film Mad Max : Fury Road réalisé par George Miller en 2015 ou encore le film Young Ones de Jake Paltrow sorti en 2014) ont contribué à forger dans l’imaginaire une vision pessimiste de l’avenir où les humains auront à combattre pour accéder à cette ressource vitale. Ces exemples d’œuvres de fiction traitent d’une crainte légitime : celle du manque d’eau qui pourrait conduire à des affrontements généralisés. L’enjeu du manque d’eau à l’échelle globale mérite d’être abordé avec nuance et prudence, tant les termes dans lesquels il est formulé, les outils mobilisés pour le qualifier, et les implications politiques qui en découlent, sont loin d’être neutres. Si les débats ont longtemps été structurés autour de la question d’une pénurie de premier ordre — c’est-à-dire un manque physique de la ressource en eau lié à l’aridité ou à des conditions climatiques défavorables —, l’attention s’est progressivement déplacée vers ce que des chercheurs, comme Leif Ohlsson (2000) qualifient de pénurie de second ordre. Celle-ci désigne moins un déficit hydrique absolu qu’un manque de ressources sociales, institutionnelles ou techniques pour gérer efficacement l’eau disponible. Autrement dit, la rareté n’est pas toujours un fait, elle peut aussi être le produit d’un système de gouvernance défaillant, d’inégalités d’accès, ou encore d’arbitrages politiques contestables. Ce renversement analytique s’est accompagné, à partir des années 2000, d’un regain d’intérêt pour le paradigme de la Gestion intégrée des ressources en eau (GIRE), promu par de nombreuses organisations internationales. Fondée sur l’idée d’une gestion par la demande et non plus par l’offre, la GIRE cherche à prendre en compte les usages multiples de l’eau et la participation des usagers dans les prises de décision. Toutefois, ce cadre normatif n’est pas exempt de critiques : il tend à gommer les asymétries de pouvoir entre les acteurs et à promouvoir une vision technocratique et dépolitisée de la gouvernance hydrique (Hassenforder et al., 2020; Julien, 2012; Kouam Kenmogne et al., 2006).

28 Marina Fabre Soundron avec l’AFP, Novethic, le 26 mars 2023, https://www.novethic.fr/actualite/environnement/eau/isr-rse/megabassines-a-sainte-soline-la-guerre-de-l-eau-est-declaree-151422.html, consulté le 7 août 2024.

30 Dossier Mégabassines, la guerre de l’eau, Médiapart, décembre 2024, https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/dossier/megabassines-la-guerre-de-l-eau, consulté le 7 août 2024.

Par ailleurs, les indicateurs et les outils mobilisés pour mesurer la pénurie d’eau, qu’ils soient quantitatifs ou qualitatifs, posent eux-mêmes question. Des travaux soulignent leur caractère souvent incomplet, voire biaisé : trop centrés sur les besoins agricoles, insuffisamment attentifs à la qualité de l’eau ou à la diversité des usages domestiques, culturels ou symboliques. Ces limites méthodologiques peuvent conduire à des représentations réductrices de la rareté hydrique, qui alimentent des narratifs de crise mobilisés à des fins politiques. Dans une perspective critique, des chercheurs comme Emilie Lavie, David Blanchon ou Agathe Maupin ont bien montré dans leurs travaux respectifs que les discours relatifs à la rareté de l’eau peuvent être instrumentalisés pour justifier certaines réformes de gestion (comme la privatisation ou la marchandisation de la ressource), renforcer le pouvoir de certains acteurs au détriment d’autres, ou encore légitimer des projets d’aménagement controversés. La pénurie d’eau devient alors un objet de lutte symbolique, un levier de réorganisation des rapports de pouvoir à différentes échelles (Lavie et al., 2015).

Le manque d’eau, réel ou supposé, n’est pas une condition unique, ni même nécessaire pour que l’eau soit associée à des conflits. Certains de ces conflits sont recensés dès l’Antiquité, ce n’est toutefois qu’à partir des années 1990 que l’expression « guerres de l’eau » commence à être largement employée, même si elle continue d’être au cœur de controverses et de questionnements scientifiques. Il convient de distinguer les usages fictionnels ou artistiques, médiatiques, politiques et scientifiques de l’expression, sachant que ces différents usages peuvent s’influencer mutuellement. À titre d’exemples, des anciens secrétaires généraux des Nations unies ont parlé de guerres de l’eau. Boutros Boutros-Ghali a ainsi déclaré en 1985 que « La prochaine guerre au Moyen-Orient sera menée sur l’eau, pas sur la politique », et Kofi Annan en 2001 que « La vive concurrence autour de l’eau douce pourrait bien devenir la source de conflits et de guerres, à l’avenir ». On peut également mentionner la déclaration d’Anouar el-Sadate, ancien président égyptien, qui affirmait déjà en 1979 que « le seul facteur qui pourrait conduire à nouveau l’Égypte à entrer en guerre est l’eau » (Salamé, 2017).

Dans une perspective de recherche, la notion de guerres de l’eau est plutôt controversée. Plusieurs chercheurs se sont intéressés à la question dans les années 1990, dont Peter H. Gleick (1993) et Aaron Wolf (1998). Ce dernier adopte une approche historique pour expliquer qu’il n’y a pas eu de guerre de l’eau par le passé, ce qui incite à la prudence quant à l’éventualité qu’elles surviennent dans le futur. Cette analyse sur le temps long ne fait cependant pas l’unanimité. Peter Gleick et Morgan Shimabuku, chercheurs états-uniens du Pacific Institute, utilisent la base de données en libre accès nommée Water Conflict Chronology (WCC) qui propose une estimation du nombre de conflits relatifs à l’eau à travers l’histoire. Cette base recense 1 298 entrées entre environ 2400 avant J-C et 202231. Les conflits liés à l’eau y sont classés en trois catégories : a) l’eau en tant que déclencheur, source du conflit ; b) l’eau en tant qu’arme dans un conflit ; c) l’eau en tant que victime, ou externalité négative, d’un conflit, ce qui correspond à une situation où les ressources en eau, les systèmes d'approvisionnement en eau ou les personnes impliquées dans la ressource ou le système, comme les employés, sont des victimes intentionnelles ou accidentelles ou des cibles de violence (P. H. Gleick & Shimabuku, 2023). Le graphique ci-dessous, tiré de l’article de Gleick et de Shimabuku, présente l’évolution des conflits liés à l’eau entre 2000 et 2021 en reprenant cette typologie, sachant que le nombre total d'événements représentés sur le graphique est légèrement supérieur au nombre réel d'événements survenus au cours de cette période, car certains événements entrent dans deux catégories ou plus (Figure 6).

31 Pour établir cette liste, les auteurs ont intégré les événements marqués par de la violence (causant des morts ou des blessés) ou des menaces de violence (en incluant les menaces verbales, les manœuvres militaires ou les démonstrations de force). Les entrées sont recueillies auprès d'une grande variété de sources, notamment les documents historiques, les reportages de journaux et de magazines, les rapports militaires, les organisations gouvernementales et non gouvernementales internationales, les médias sociaux et les travaux sur le terrain. On peut consulter le tableau qui recense l’ensemble de ces conflits par date et par région du monde avec les détails et les sources associées : https://www.worldwater.org/conflict/list/, consulté le 30 mai 2025.

Figure 6 Nombre d'événements classés chaque année dans les catégories « déclencheur », « arme » et « victime », de 2000 à 2021. Source : Gleick et Shimabuku, 2023.

Le graphique suggère que les conflits liés à l’eau ont tendance à s’accroître de manière significative à partir de 2012. Par ailleurs, le nombre d'événements où l'eau a été un déclencheur ou une victime a généralement augmenté à partir de 2012, tandis que le nombre d'événements dans lesquels l'eau a été utilisée comme arme a globalement stagné, voire a diminué. On peut relever par ailleurs que la base de données WCC recense des cas à différentes échelles et ne se limite pas aux conflits internationaux, impliquant des tensions, voire des affrontements entre deux États. Il existe en effet de nombreux cas de conflictualité hydrique interne, c’est-à-dire au sein d’un même territoire national, pouvant opposer des populations locales, ou bien des collectivités ou autres entités administratives. La conflictualité entre plusieurs États indiens sur le fleuve Cauvery représente un cas emblématique de conflit interne (cf. Encadré).

Encadré - Tensions sur le fleuve Cauvery en Inde : un exemple de conflictualité hydrique interne

Le cas du fleuve Cauvery (ou Kaveri), situé dans le sud de l’Inde, constitue un exemple particulièrement révélateur des tensions qui peuvent émerger autour du partage de l’eau, sans pour autant prendre la forme d’un conflit militaire interétatique. Historiquement, les tensions sur la Cauvery trouvent leur origine dans la répartition des droits d’usage de l’eau entre les États fédérés du Karnataka (en amont) et du Tamil Nadu (en aval). L’eau du fleuve a longtemps été mobilisée principalement pour l’irrigation agricole, ressource cruciale dans ces régions à forte vocation agraire. Cependant, à partir de la fin des années 1980, la pression sur la ressource s’est intensifiée du fait de l’industrialisation croissante, de l’urbanisation rapide, ainsi que de la croissance démographique, entraînant une précarisation de la disponibilité en eau. Le changement climatique, en aggravant les épisodes de sécheresse et les irrégularités pluviométriques, est venu accentuer les tensions déjà existantes. C’est dans ce contexte que des épisodes de violence, parfois meurtrières, éclatent au milieu des années 1990 entre le Karnataka et le Tamil Nadu (N. Ghosh et al., 2018; Sharma et al., 2020). Ces tensions qui se manifestent à l’échelle infra-nationale ressurgissent régulièrement lors des périodes de stress hydrique. C’est le cas par exemple en août 2023 lorsque le Tamil Nadu demande au Karnataka de relâcher environ 680 m3 d’eau par seconde de la Cauvery pour répondre à ses besoins agricoles. Le Karnataka a refusé, arguant d’un déficit pluviométrique et d’une situation proche de la sécheresse, ce qui a ravivé la discorde entre les deux États32.

L’exemple de la Cauvery met ainsi en lumière le fait que les tensions liées au partage de l’eau ne doivent pas être réduites à une confrontation armée entre États souverains : des conflits politiques, sociaux et territoriaux violents peuvent se déployer à des échelles internes, avec des conséquences très concrètes pour les populations locales. Il montre également que la raréfaction de la ressource, conjuguée à des rapports de pouvoir asymétriques et à l’absence de mécanismes de régulation efficaces, peut suffire à engendrer des formes de violence collective autour du contrôle de l’eau.

Indépendamment de l’échelle d’analyse retenue, les résultats relatifs au nombre, voire à la réalité, des guerres de l’eau, dépendent en réalité de la manière dont on les définit. Dans le champ de la science politique et des relations internationale, la définition du concept de guerre est admise et fait généralement consensus : la guerre désigne un « conflit létal que soutiennent à grande échelle des organisations politiques entre elles » (Baranets, 2022, §1). Selon cette définition, il convient donc de prendre en considération des critères précis pour pouvoir qualifier un conflit de guerre, tels que l’affrontement physique, la létalité ou encore la nature politique des belligérants.

32 “Karnataka bandh: Protests underway, 50 arrested; cabs, autos off road; Sec 144 in Bengaluru”, Business Today, 29 septembre 2023, https://www.businesstoday.in/latest/economy/story/karnataka-bandh-protests-underway-50-arrested-cabs-autos-off-road-sec-144-in-bengaluru-400135-2023-09-29, consulté le 28 juillet 2025.

Si l’on se base sur les données du droit international applicable aux conflits, on considère généralement qu’une guerre de l’eau a lieu lorsqu’un conflit armé éclate entre au moins deux États dans l’objectif de contrôler des ressources hydriques (Salamé, 2017). Dans ce cas, l’eau est avant tout considérée comme une finalité du conflit ce qui correspond à une guerre pour l’eau, sachant que dans certaines situations l’eau peut également constituer un moyen utilisé à des fins militaires dans le cadre d’un conflit, on parlera alors plutôt de guerre par l’eau (Lamballe, 2020; Oulkebous, 2024). Le Tableau 4 présente ces différents cas de figure avec des exemples concrets.

Tableau 4 Synthèse des principales façons d'utiliser l'eau dans le cadre d'un conflit. L. Oulkebous, 2023 Utilisation belliqueuse de l’eau

Mode d’action

Priver son ennemi d’accéder ou

d’utiliser la ressource en eau

Utiliser l’eau comme une arme

Intervenir sur les

étapes du cycle de

l’eau via des

altérations bio-

physico-chimiques

-Utiliser des produits chimiques pour

ensemencer des nuages et les capter pour son

territoire

Ex : accusation de l’Iran contre Israël et les

Emirats Arabes Unis de recourir à

l’ensemencement et de « voler ses nuages »

en 2018 dans un contexte de sécheresses et

de tensions diplomatiques33

-Utiliser des produits chimiques pour

perturber la pluviométrie et provoquer des

pluies abondantes qui vont gêner

l’adversaire ou au contraire entretenir une

sécheresse

Ex : lors de l’opération Popeye entre 1967

et 1972, les États-Unis ont volontairement

prolonger les moussons lors de la guerre

du Vietnam pour enliser les troupes du

Front national de libération du Sud Viêt

Nam (Peucelle, 2022)

-Empoisonner ou polluer des eaux superficielles ou souterraines

Ex : en 1979 lors de la guerre entre le Vietnam et la Chine, le Vietminh a tenté d’empoisonner les nappes phréatiques et les puits pour stopper les troupes chinoises (Lamballe, 2020) Utiliser des

33 « L’Iran accuse Israël d’un «vol de nuages» », Le Parisien, le 4 juillet 2018, https://www.leparisien.fr/international/l-iran-victime-d-un-vol-de-nuage-par-israel-02-07-2018-7804053.php, consulté le 9 août 2024.

infrastructures

pour en tirer un

avantage ou pour

causer des

dommages dans le

camp adverse

-Détruire des infrastructures liées à l’eau

comme une centrale hydro-électrique, un

barrage, une usine de dessalement d’eau de

mer ou une usine d’assainissement afin de

compromette les utilisations de l’eau

Ex : lors de la Guerre de Corée (1950-

1953), les Américains ont détruit plusieurs

barrages situés à la frontière entre la Chine

et la péninsule coréenne au nord (IHEDN,

-Construire des infrastructures comme un

barrage, une digue, un canal de dérivation,

des puits ou des forages afin de bloquer ou

détourner l’eau

Ex : l’accaparement et la construction de

puits et de forages par Israël face à la

Palestine (Rudolph & Kurian, 2022)

-Détruire un barrage ou une retenue d’eau

pour provoquer des inondations

Ex : la destruction du barrage

hydroélectrique de Kakhovka en juin 2023

dans le cadre de la guerre russo-

ukrainienne

Dans le contexte de la guerre indo-

pakistanaise en 1965, l’Inde inonde

volontairement des zones du Penjab en

aval afin d’immobiliser les troupes

pakistanaises (Lamballe, 2020)

Toutefois, cela n’empêche pas de penser les liens entre eau et conflits et je rejoins un certain nombre d’auteurs pour reconnaitre que la question du partage de l’eau peut susciter de vives tensions entre des États, et que si la ressource hydrique ne constitue pas un casus belli unique, elle représente généralement une dimension parmi d’autres facteurs, qui ensemble, peuvent mener à la guerre (Gascon, 2015a; P. H. Gleick, 1993; Lasserre, 2009b; Nguyen-Tien-Duc, 2004). Selon Frédéric Julien et Frédéric Lasserre, la thèse des guerres de l’eau relève de l’hyperbole car elle repose sur des fondements fragiles. Les auteurs mettent en garde face au risque d’anthropomorphiser les États, autrement dit de les assimiler à tort à des individus assoiffés, ce qui peut biaiser l’analyse. Ils pointent également l’écueil de l’hydromorphisme qui revient à accorder une importance trop grande à l’eau pour expliquer le comportement des États (Julien & Lasserre, 2012).

Sans être catastrophiste ou pessimiste, il semble pourtant nécessaire de reconsidérer la question à l’aune d’un contexte plus incertain marqué par les changements climatiques, l’épuisement de certaines ressources, l’urbanisation accélérée et une croissance démographique globale. La combinaison d’un certain nombre de facteurs d’instabilité interroge légitimement sur le risque de voir advenir, ou se multiplier, des guerres de l’eau dans un avenir plus ou moins proche.

1.2. Conflictualité et types de conflits

On voit qu’un cadrage rigoureux de l’expression guerres de l’eau rend son usage limité, il est ainsi utile d’aborder la question sous l’angle plus englobant et nuancé de la conflictualité. Dans le glossaire du site Géoconfluences, une entrée est consacrée à « conflictualité » et commence par cette précision : « Alors que la guerre est censée être un état de fait manifeste et perceptible par tous, le terme de conflictualité, souvent au pluriel, permet de rendre compte des nombreux états intermédiaires existant entre la paix parfaite et la guerre totale34 ». L’article précise en outre que dans la période post guerre froide, de nouvelles formes de conflictualités ont émergé, telles que le terrorisme, la cyberguerre ou encore la guerre de l’information, ce qui a renouvelé l’étude des guerres et des conflits. Bien que n’étant pas spécifique à l'époque contemporaine, j’ai expliqué précédemment que l’émergence de guerres de l’eau pouvait être probable dans un contexte généralisé incertain de changements climatiques et de pressions sur les ressources, ce type de guerre pouvant donc être considéré comme une forme nouvelle de conflictualité à étudier au même titre que les autres formes évoquées plus haut.

Ce qui caractérise la conflictualité, c’est une opposition entre au moins deux acteurs qui implique le recours à la violence. La principale mesure de la conflictualité est le nombre de morts occasionnées, ce qui tend à masquer les dommages liés aux blessés, aux victimes de séquelles psychologiques ou d’autres formes de souffrance physique ou mentale. Il existe donc une gradation dans l’intensité qu’il convient de prendre en compte.

Dans le dictionnaire critique Les mots de la géographie, le conflit est rapproché de l’idée de choc, d’affrontement, qui peuvent être de nature diverse et entre acteurs ou ensembles variés (villes/campagnes, agriculteurs/éleveurs, nomades/sédentaires, etc.). La définition précise que les conflits peuvent devenir des guerres lorsqu’ils grossissent et qu’ils « ont toujours pour thème majeur l’appropriation du sol, des biens, des ressources, des réseaux » (Brunet et al., 2005, p.122). Cette définition demeure vague et n’est pas satisfaisante en l’état. Il est intéressant de noter par ailleurs qu’il n’existe pas d’entrée dédiée au conflit dans le Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés sous la direction de Jacques Lévy et Michel Lussault. Pour une analyse plus fine, on peut se référer à la thèse d’Arnaud Lecourt (2003) dans laquelle le géographe propose une typologie des conflits. L’auteur distingue ainsi trois types de conflits : le conflit d’aménagement, le conflit d’environnement et le conflit d’usage. Je propose dans le

34 Géoconfluences, glossaire, « Conflictualité », mars 2019, https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/conflictualite, consulté le 10 août 2024.

Tableau 5 de préciser le sens de ces types de conflit, tout en donnant des exemples d’application à ma recherche.

Tableau 5 Typologie de conflits et exemple d'application. Oulkebous 2024, d'après Lecourt (2003).

Type de conflit Définition Exemple d’application

Conflit

d’aménagement

Conflit lié à un processus de

décision accompagnant

l’élaboration et la réalisation

d’un projet d’équipement ou

d’infrastructure

Cas d’un grand barrage, d’autant plus lorsqu’il est

construit sur un fleuve transfrontalier.

L’infrastructure implique des coûts et des

bénéfices, des retombées positives d’un côté et

des impacts négatifs d’un autre côté. Il peut y

avoir une opposition au projet même du barrage

et la négociation de garanties comme la

réalisation d’études d’impacts ou de mécanismes

de compensation face aux contraintes prévisibles

du projet

Conflit

d’environnement

Conflit qui résulte du

fonctionnement d’un

équipement ou d’une activité

existante qui induit des

pollutions, des nuisances et/ou

des risques : ce conflit opère

après qu’un aménagement a été

réalisé

Ce type de conflit peut éclater lors de la période

de construction d’un grand barrage qui s’étend

généralement sur plusieurs années. En plus des

pollutions et nuisances générées lors de sa

construction, un grand barrage peut produire des

externalités négatives, impliquer le déplacement

forcé de populations et bouleverser des

écosystèmes (submersion de terres agricoles,

obstacle au déplacement d’espèces aquatiques,

etc.). Dans le cas de barrages de rétention, les

phases de remplissage du lac artificiel peuvent

aussi être conflictuelles

Conflit d’usage Conflit qui résulte d’une

concurrence autour d’un espace

ou d’une ressource

Une fois un grand barrage en place, on peut voir

émerger des conflits d’usage du fait de

l’accaparement des ressources, soit en retenant

l’eau ou d’autres ressources charriées par le cours

d’eau, soit en les dérivant de leur cours antérieur

Cette typologie est intéressante car elle met l’accent sur ce qui cause le conflit, notamment dans le cas où un projet d’aménagement est mis en place, et permet une analyse qui tient compte de la temporalité. Il existe en effet des interrelations fortes entre ces trois types de conflit qui, même s’ils peuvent se manifester de manière simultanée, se succèdent par étape.

Pour reprendre l’exemple de la construction d’un grand barrage, le conflit d’aménagement vient dans un premier temps et peut durer longtemps. Entre la conception du projet et la concrétisation de l’infrastructure, il s’écoule généralement plusieurs années durant lesquelles des rapports de force et d’opposition se mettent en place.

Plusieurs cas de conflits d’aménagement autour de grands barrages sont documentés dans la littérature scientifique, par exemple les barrages Pak Mun et Bakun situés respectivement en Thaïlande et en Malaisie (Ang & Swain, 2004). Le conflit est avant tout entendu ici en opposition entre un pouvoir qui décide de mettre en place un grand barrage et des populations civiles impactées ou qui risquent de l'être et qui manifestent contre le barrage ou son projet dans le cas où il n’est pas encore construit. Si ces mouvements d’opposition au projet sont suffisamment forts et structurés, cela peut aboutir à l’abandon du projet, à l’image du barrage de Loyettes en Rhône-Alpes abandonné en 1990 suite à des contestations locales (Flaminio & Le Lay, 2017), ou encore du projet de barrage sur le Gange proposé par le Bangladesh et officiellement annulé en 2017 suite à une étude de faisabilité défavorable, mais également des pressions de la part de l’Inde par rapport au choix de localisation du projet trop proche de la frontière35.

Dans l’exemple du barrage de la Renaissance comme dans celui de Farakka, le projet apparaît effectivement longtemps avant leur construction. Dès les années 1950, l’Inde affiche sa volonté d’installer un barrage sur le Gange, et dans le cas de l’Éthiopie, le site du barrage a été identifié lorsque le US Bureau of Reclamation a effectué une première étude sur le Nil Bleu entre 1956 et 1964. Comme je l’ai montré au chapitre précédent, installer un grand barrage implique un pouvoir central fort, capable de financer et de faire accepter, voire d’imposer, une infrastructure telle qu’un grand barrage. Cela s’applique d’autant plus sur un cours d’eau transfrontalier, où l’État central, en plus des conséquences à prévoir et à gérer sur son territoire, doit également composer avec les pays riverains, soit en négociant un accord, soit en imposant le barrage en vertu d’un rapport de forces favorable. L’échelle de ce type de conflit est donc variable : l’opposition se structure aussi bien localement auprès des personnes les plus directement impactées, qu’au niveau du bassin entre pays riverains concernés.

Puis, une fois le barrage en place, des conflits d’environnement et/ou d’usage peuvent survenir, cette fois-ci plutôt au niveau local. Il convient ici de s’intéresser aux impacts des grands barrages pour analyser les réactions d’opposition que cela suscite. Avec un grand barrage, le conflit d’environnement entraîne généralement le conflit d’usage dans la mesure où l’infrastructure hydraulique perturbe dans un premier temps le système hydrologique, ce qui se répercute ensuite sur la disponibilité, la qualité ou la quantité des ressources du cours d’eau, et donc augmente les pressions sur les populations et les activités qui en dépendent.

35 Mustafizur Rahman, « Ganges Barrage Project shelved », Newage, le 13 avril 2017, https://www.newagebd.net/article/13348/ganges-barrage-project-shelved, consulté le 11 août 2024.

1.3. Barrages et conflit environnemental

1.3.1. Définition et échelles du conflit environnemental

Approfondissant la question du conflit d’environnement, le géographe Lionel Laslaz développe la notion de conflit environnemental qu’il définit de la manière suivante :

« À la différence du conflit, concernant de manière générale le partage de l’espace et des ressources, le conflit environnemental porte sur une des composantes de cet espace, l’environnement, qui en est à l’origine. Le conflit environnemental est une opposition forte entre acteurs se traduisant par différents niveaux de violence, déclenchée par un équipement ou une infrastructure (en projet ou réalisés) modifiant l’environnement (considéré au sens large) familier (quotidien, hebdomadaire, saisonnier) des dits acteurs, exerçant des activités ou résidant à proximité (Laslaz, in Gérardot & Prévélakis, dir, 2012, p.160).

Cette définition fait effectivement écho au conflit d’environnement mais se veut plus englobante puisqu’elle intègre aussi le conflit d’aménagement en insistant d’abord sur la dimension environnementale en tant qu’origine du conflit. Laslaz précise que ce type de conflit implique une coprésence et ne peut donc se manifester qu’à une échelle locale ou régionale. À mon sens, ce point mérite discussion, tout particulièrement dans le cas de grands barrages dont les impacts peuvent se faire ressentir des milliers de kilomètres plus loin en aval. Par ailleurs, au-delà des questions de proximité ou de distance géographique, la spécificité géopolitique des grands barrages mis en place sur des cours d’eau transfrontaliers implique de situer la conflictualité entre acteurs gouvernementaux à une échelle étatique. Il me semble ainsi essentiel de prendre en compte la multiplicité des échelles et des formes de manifestations de la conflictualité sans se limiter au niveau local ou à certains types d’acteurs.

Pour apporter plus de précisions concernant la place des échelles dans l’analyse de la conflictualité, on peut se référer aux travaux du géographe Philippe Subra qui propose de distinguer les conflits en fonction de l’échelle à laquelle ils éclatent. Subra (2012) définit ainsi trois catégories de conflits : le conflit externe qui oppose plusieurs États, le conflit interne qui oppose un gouvernement étatique et des groupes dissidents au sein d’un même pays (on parle généralement de guerre civile), et le conflit local. La géopolitique s’intéresse majoritairement aux deux premiers types de conflit ayant une dimension globale plus importante et qui implique au moins un acteur étatique, ils sont par ailleurs caractérisés par un niveau de violence élevé et par une forte médiatisation. Philippe Subra a contribué à davantage intégrer les conflits locaux dans l’étude de la géopolitique, et plus largement en géographie, en développant l’idée d’une géopolitique locale. Subra a par ailleurs consacré plusieurs articles pour explorer cette géopolitique locale, à propos de conflits d’aménagement et de visions du territoire, par exemple avec les zones à défendre (ZAD) comme celle de Notre-Dame-des-Landes (Subra, 2017), les conflits autour de Cigéo, le projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure dans la Meuse (Subra, 2018), ou encore le conflit opposant l’État français et la région Île-de-France concernant le projet de métro du Grand Paris Express (Subra, 2024). Les conflits locaux correspondent à des conflits socio-environnementaux qui se traduisent par des rivalités de pouvoir autour de politiques d’aménagement (projets d’infrastructures) de mandats politiques, d’usages et d’appropriation des ressources. Subra a essentiellement travaillé cette notion à partir de cas français ou européens, il apparaît donc intéressant de l’appliquer à d’autres cas ailleurs dans le monde, ce que fait cette thèse avec les cas de barrages en Afrique et en Asie.

1.3.2. Grands barrages et formes de violence

Le conflit environnemental s’inscrit dans un processus, il est généralement précédé par une étape de constitution d’un antagonisme qui correspond à la naissance et la montée de tensions, parfois déclenchées par un évènement précis tel que la décision de mettre en place un barrage de façon unilatérale. À propos du conflit environnemental, Lionel Laslaz pointe également la difficulté de définir et circonscrire les niveaux de violence dont il est question : la violence pouvant prendre une forme physique ou verbale, mais aussi être symbolique. La notion de violence peut être entendue de manière élargie : par exemple, le chercheur sud-africain Rob Nixon (2011) parle de violence lente en se référant aux menaces environnementales latentes telles que le changement climatique ou la désertification qui résultent en grande partie de l’action anthropique. Des auteurs comme Dennis Rodgers et Bruce O’Neill (2012) ont théorisé quant à eux la notion de violence infrastructurelle en considérant que les infrastructures, notamment les barrages, constituent des vecteurs de violence. Ils s’appuient pour démontrer cela sur l’exemple de l’Indonésie sous le régime autoritaire qui dirige le pays entre 1971 et 1992 et qui a réprimé avec violence des mouvements anti-barrages.

Un article écrit par des chercheurs et chercheuses de l’Université Autonome de Barcelone porte sur une analyse globale des liens entre barrages et violence (Del Bene et al., 2018). L’article analyse une base de données de 220 conflits environnementaux liés aux barrages, extraite du Global Atlas on Environmental Justice (EJAtlas), et qui s’appuie sur la coproduction de connaissances entre universitaires et activistes. L’article évoque de nombreux cas où les personnes affectées par les barrages dénoncent leur non-durabilité, généralement par le biais d'actions collectives non violentes. Les auteurs constatent cependant que la répression, la criminalisation, le ciblage violent des activistes et les assassinats sont des caractéristiques récurrentes des barrages conflictuels, et que la répression violente est particulièrement élevée lorsque des populations indigènes sont impliquées. L’article considère également les formes indirectes de violence à travers les impacts socio-économiques, environnementaux et sanitaires des barrages. Parmi les exemples développés dans l’article, figurent les cas du barrage d’Akosombo au Ghana ou encore celui de Sardar Sarovar construit dans le Gujarat en Inde sur la Narmada où des mobilisations contre les barrages se mettent en place au cours des années 1990. Les chercheurs listent également les actes de violence recensés. Il s’agit majoritairement de répressions à l’encontre de populations locales ou autochtones, mais aussi d’actions visant à criminaliser les activistes anti-barrages, avec parfois des agressions, voire des assassinats36 La figure est une capture d’écran issu du site du Global Atlas of Environnemental Justice37. La carte représente les conflits liés à la gestion de l’eau en relation avec des barrages. En appliquant les filtres concernant les barrages, la base de données recense 392 cas de conflits, avec une concentration géographique notable en Asie du Sud-Est, en Europe et en Amérique centrale (Figure 7).

36 Vingt cas d’assassinats d’activistes sont évoqués dans l’article, à l’image de Noé Vasquez, un activiste mexicain opposé au projet Naranjal sur le Rio Blanco et qui a été abattu en 2013 dans des conditions troubles.

37 EJAtlas - Global Atlas of Environmental Justice, https://ejatlas.org/, consulté le 28 juillet 2025.

Figure 7 Capture d’écran du Global Atlas of Environnemental Justice représentant la localisation des conflits liés à la gestion

de l’eau en relation avec des barrages à l’échelle mondiale. Source : https://ejatlas.org/, capture faite le 31 mai 2025

1.3.3. Conflit environnemental et territoire hydrosocial

Parmi les conflits environnementaux, je propose de distinguer et de m’intéresser à ceux qui portent sur l’eau (en tant que composante de l’environnement, notamment associée à l’hydrosphère dans le système Terre), et qui sont plus spécifiquement relatifs aux barrages. Il s’agit d’un type de conflit d’aménagement hydraulique qui est directement lié aux problématiques du partage et du contrôle de l’eau mais qui ne se réduit pas à cela. En effet, si la question du contrôle et de l’accaparement de l’eau est une source majeure de conflits, les grands barrages impactent également la disponibilité et la répartition d’autres ressources (poissons, sable, bois, etc.) en perturbant le fonctionnement hydrologique des cours d’eau. Les géographes Gaële Rouillé-Kielo, Selin Le Visage et Silvia Flaminio (2022) proposent de penser les liens entre eau, infrastructures hydrauliques et conflictualité à travers le concept de territoire hydrosocial. Il s’agit d’un concept largement repris en political ecology38, voire en radical political ecology39, que les autrices définissent comme :

« un espace, matériel ou immatériel, dont les frontières sont définies ou imaginées par des parties prenantes ayant des pratiques et des points de vue convergents ou opposés, et faisant partie de différents réseaux (multiscalaires). Différentes parties prenantes définissent différents territoires hydrosociaux et à différentes échelles, qui peuvent se superposer et entrer en conflit les uns avec les autres, notamment lorsque des acteurs supra-locaux cherchent par le biais de projets hydrauliques à transformer les territoires hydrosociaux préexistants » (§5).

38 Selon la définition qu’en propose Robert Fletcher, la political ecology renvoie à : « l’étude de la paix et des conflits, en insistant sur le rôle de l’inégalité dans l’accès à la richesse et aux ressources naturelles sur lesquelles se fonde cette richesse ; cette question de l’inégalité étant analysée comme l’un des principaux moteurs de la dynamique interdépendante entre tensions humaines et dégradation écologique » (Fletcher, 2010).

39 Il s’agit d’une branche de la political ecology qui se développe à partir du début des années 2000 qui s’intéresse plus spécifiquement à a question de l’eau (Blanchon, 2016).

La notion de conflit est ainsi directement liée au territoire hydro-social dans la mesure où des acteurs variés ont des pratiques et des points de vue différents et potentiellement en opposition. La définition demeure ouverte et volontairement floue sur la question des échelles, on devine simplement que le territoire considéré doit pouvoir être transformé par une infrastructure hydraulique, ce qui sous-entend que le territoire est au moins en partie structuré par un cours d’eau. Selon Rouillé-Kielo et al. (2022), c’est précisément le pluralisme territorial (l’existence sur un même espace de différentes visions de ce que devrait être le territoire) qui est source de conflits, sachant qu’un projet de grand barrage est véritablement porteur d’une vision du territoire (de même qu’un projet de grande bassine à une échelle plus locale). Comme dans la définition du conflit environnemental mentionnée plus haut, on retrouve l’idée d’une forme d’ingérence de l’extérieur (un acteur supra-local, généralement un État ou bien une entreprise multinationale) qui est en capacité d’intervenir sur le territoire hydro-social au point de modifier localement, plus ou moins profondément et durablement, l’environnement et le cadre de vie des populations. Dans l’article, les auteures mentionnent une diversité de cas comme celui du projet de barrage de Loyettes sur le Haut-Rhône en France, ou encore le projet « 1 000 gölet en 1 000 jours » qui consiste à mettre en place un ensemble de petits barrages collinaires dans la région d’Izmir en Turquie.

Après avoir posé ces premiers éléments conceptuels sur la conflictualité en lien avec l’eau et les grands barrages, je vais dans la sous-partie suivante m’intéresser plus spécifiquement à l’échelle du cours d’eau transfrontalier en mobilisant la grille d’analyse de l’hydro-hégémonie.

II) L’hydro-hégémonie : grille d’analyse des rapports de force à l’échelle d’un cours d’eau transfrontalier

Pour analyser les conflits à l’échelle des fleuves transfrontaliers, je propose de mobiliser la grille d’analyse de l’hydro-hégémonie. Il s’agit en effet d’un cadre théorique conçu pour analyser les relations de pouvoir asymétriques autour du contrôle des ressources en eau dans les bassins fluviaux transfrontaliers. À mon sens, le cadre de l’hydro-hégémonie permet de dépasser une lecture purement technique ou juridique des conflits autour de l’eau, en réintroduisant les rapports de force, les asymétries d’accès au pouvoir et aux ressources, ainsi que les stratégies mises en place par les États hégémoniques pour maintenir leur position dominante sur le bassin fluvial. Après avoir fait un bref rappel de l’intérêt de la géopolitique pour les ressources, je présente plus en détails la grille de l’hydro-hégémonie et en propose une analyse critique.

2.1. Une approche globale des conflits autour des ressources

Selon Kattalin Gabriel-Oyhamburu (2011), la période récente est marquée par un contexte de rareté des ressources, et de prise de conscience de cette rareté. Pour l'auteure, cela implique que le vecteur de puissance des États ne passe plus tant par le contrôle d'une région ou d'un territoire (géopolitique zonale : avec par exemple le concept de lebensraum, ou espace vital, théorisé par Friedrich Ratzel), mais par le contrôle des ressources (géopolitique objectale). L’enjeu est donc ici de saisir qu’est ce qui fait la puissance d’un État. Je considère effectivement que la place stratégique des ressources est centrale, je serais toutefois moins encline à opposer aussi frontalement territoires et ressources puisque les ressources sont toujours localisées et que leur exploitation implique le plus souvent le contrôle des sites d’extraction ou d’exploitation. Ce constat s’applique particulièrement pour les ressources minérales qui sont par nature plus stables et fixes dans l’espace. Il semble plus fécond de chercher à analyser les interrelations entre ressources et territoires en tenant compte des spécificités et de la diversité qui les caractérisent. Dans leur Manuel de Géopolitique, les géographes Frédéric Lasserre, Emmanuel Gonon et Éric Mottet consacrent un chapitre à la géopolitique des ressources au début duquel ils écrivent : « la mise en valeur des ressources naturelles par l’humanité a contribué à rendre leur contrôle stratégique. Très tôt, leur existence a concouru à engendrer des rivalités territoriales en vue de leur possession, non tant pour leur valeur intrinsèque que pour le pouvoir qu’elles procurent. Ainsi, les ressources naturelles ont joué un rôle important dans les conflits passés et contemporains. Encore aujourd’hui, par les revenus qu’elles génèrent et par la façon dont en disposent les parties belligérantes, elles contribuent à financer et à entretenir les rivalités de pouvoir portant sur le contrôle de territoires » (Lasserre et al., 2020, p.245).

Ainsi, la volonté de posséder une ressource particulière peut alimenter des tensions, être au cœur d’une compétition parfois violente à toutes les échelles du local au global. Les auteurs développent ensuite le cas particulier de la ressource en eau dont la relation avec le territoire est étroite. En effet, l’eau circule à l’échelle d’un bassin versant40 et le réseau hydrographique qui le compose draine un territoire dont la maîtrise et l’aménagement passent en grande partie par l’eau. Dans le cas d’un grand barrage, le contrôle s’opère initialement sur un territoire : il faut en effet qu’un pouvoir puisse accéder à un lieu et parvienne à mener un projet de barrage à terme, ce qui peut impliquer des négociations ou des compensations avec d’autres acteurs impliquées (populations présentes ou pays riverains). L’infrastructure autorise dans un second temps le contrôle des ressources, notamment l’eau qui s’écoulait librement avant la construction de l’obstacle, mais aussi l’électricité dans le cas d’un barrage hydroélectrique. Cela permet ensuite un contrôle sur les populations en aval, que ce soit pour accéder à la ressource ou pour éviter d’en être privé.

Comme le rappelle la géographe Béatrice Giblin (2024), l’eau est sans conteste la ressource naturelle qui a le plus inspiré la littérature géopolitique, en raison de sa nature essentielle pour la survie et aux nombreuses représentations auxquelles elle donne lieu. Selon le Dictionnaire historique de la langue française (Robert), l'origine du mot « rivalité » illustre parfaitement le lien entre eau et conflit, car le terme « rivaux » désignait à l'origine « ceux qui tirent leur eau du même cours d’eau (rivus : le cours d’eau) et qui s’opposent en de fréquents différends ». Cette étymologie souligne combien l’eau a toujours été une ressource précieuse et disputée. De ce fait, les enjeux liés à son contrôle, à sa distribution et à son usage ont constamment alimenté des conflits et des stratégies de pouvoir à travers l'histoire. La gestion de l'eau, que ce soit pour l'agriculture, l'industrie ou la consommation domestique, reste un élément central des politiques territoriales et internationales, faisant de l'eau une ressource stratégique essentielle à maîtriser. Cette maîtrise de l'eau se manifeste par des rivalités de pouvoir, ce qu'illustre très bien la notion d'hydro-hégémonie qui sera explorée dans la sous-partie suivante.

40 Au sens strict, le bassin versant désigne la portion d’espace élémentaire constituée d’une facette topographique permettant le drainage vers un exutoire. Il est délimité par des lignes de partage des eaux. Laurent Touchard, « Bassin-versant », Hypergéo, octobre 2007 : http://www.hypergeo.eu/spip.php?article408

2.2. Hydro-hégémonie : grille d’analyse des rapports de forces entre pays riverains

Selon l'approche réaliste des relations internationales, la puissance est définie comme une quadruple capacité : « capacité de faire ; capacité de faire faire ; capacité d’empêcher de faire ; capacité de refuser de faire » (Buhler, 2011). Suivant cette approche, il apparaît clairement que la maîtrise d’un grand barrage permet d’assurer ces quatre capacités et donc d’affirmer une puissance. Pour mieux saisir la manière dont un barrage peut garantir une puissance, le concept d’hydro-hégémonie est tout à fait pertinent. Théorisée par le géographe Mark Zeitoun et le politologue Jeroen Warner, l’hydro-hégémonie est définie comme la « capacité pour un État d’exercer sa domination à l’échelle d’un bassin versant à travers la mise en place de stratégies de contrôle de la ressource en eau » (Zeitoun & Warner, 2006).

L’hydro-hégémonie s’inscrit dans le champ de l’hydropolitique définie comme l’étude systématique du conflit et de la coopération interétatique autour des ressources hydriques transfrontalières (Julien, 2010). Dans ce cadre analytique, les barrages représentent des outils majeurs pour affirmer ou renforcer une position hydro-hégémonique sur un fleuve transfrontalier car ils permettent aux États de capter la ressource, et potentiellement d’en priver ou d’en réduire l’accès aux pays situés en aval. Le politiste John Waterbury qui joue un rôle important dans la formalisation du champ, avec son ouvrage de 1979 Hydropolitics of the Nile Valley, où il analyse les enjeux de pouvoir autour du fleuve Nil. Il y montre que la question de l’eau ne peut être réduite à des considérations techniques, mais qu’elle est éminemment politique, structurée par des rapports de domination, à tout le moins des rapports de rivalité, entre États.

Les conflits sur les fleuves transfrontaliers découlent généralement de rapports de force déséquilibrés entre les pays dits hydro-hégémons et les autres. Les États qualifiés d’hydro-hégémons au niveau des fleuves transfrontaliers disposent de certaines conditions qui peuvent généralement se combiner (Figure 8). Avec leur position géographique (ou riparienne), les pays en amont (c’est-à-dire situés plus en hauteur au niveau du fleuve et/ou à proximité de sa source) jouissent d’une position avantageuse pour le contrôle du fleuve. Les avantages que confère une position amont sont nombreux. Un État jouissant d’une telle position peut, par exemple, réguler le débit d'eau en fonction de ses propres besoins ou pour exercer une pression sur les pays en aval en période de tensions. Cela peut affecter l'agriculture, l'approvisionnement en eau potable, et la production hydroélectrique en aval. En période de sécheresse, le contrôle du barrage permet au pays en amont de prioriser ses propres besoins en eau, laissant les pays en aval en difficulté.

Cependant cette condition n’est pas suffisante pour affirmer l’hydro-hégémonie, cela suppose également de disposer d’un potentiel d’exploitation, autrement dit, de disposer de moyens économiques et techniques suffisants pour mettre en place des infrastructures de contrôle de la ressource, à l’image des barrages. Zeitoun et Warner identifient par ailleurs trois types de pouvoirs qui correspondent à différentes stratégies pour faire valoir sa puissance et qui sont souvent liés les unes aux autres. Tout d’abord, il est important de prendre en compte le degré de dépendance d’un État par rapport à l’accès et l’utilisation d’un fleuve, qui peut alors représenter un enjeu de sécurité et de souveraineté nationale (pouvoir structurel) ; l'hydro-hégémon peut par exemple influencer les perceptions internationales et nationales des droits, des besoins et des normes en matière d'eau, légitimant ainsi son contrôle sur les ressources. Deuxièmement, la puissance militaire traduit quant à elle une capacité de menace et de dissuasion envers un autre État riverain (pouvoir matériel). Enfin, la capacité de nouer des alliances avec les pays riverains est également importante pour faire pression contre un État et l’empêcher de mettre en place des projets hydrauliques, ou pour négocier une position avantageuse (pouvoir de négociation). Il convient ainsi de prendre en considération la nature des relations diplomatiques entre pays riverains ainsi que le cadre existant pour les négociations (existence de traités, d’accords, d’instances de gestion, etc.). Les auteurs portent aussi une attention à différentes manières dont le pouvoir se manifeste dans le cadre de l’hydro-hégémonie. Trois facettes principales sont ainsi identifiées : le pouvoir décisionnel (le pouvoir de « gagner la partie »), le pouvoir non décisionnel (le pouvoir de définir l'ordre du jour) et le pouvoir idéologique (le contrôle du discours, interprété comme un « sens commun » naturalisé).

Le concept de l’hydro-hégémonie, avec sa grille d’analyse, fournit ainsi un cadre pertinent pour étudier les conflits liés aux barrages sur les fleuves transfrontaliers. Il met en évidence le rôle des asymétries de pouvoir dans l'accès à l'eau et sa distribution. En mettant l'accent sur le rôle du pouvoir, l'hydro-hégémonie déplace l'attention des aspects purement techniques ou environnementaux de la gestion de l'eau vers les dimensions politiques et stratégiques, offrant ainsi une compréhension plus complète.

2.3. Analyse critique des limites de la grille de l’hydro-hégémonie

Depuis les travaux fondateurs de Zeitoun et Warner, le modèle de l’hydro-hégémonie a pu être critiqué et parfois enrichi dans la littérature scientifique. À titre d’exemple, la chercheuse Ana Elisa Cascão a été l’une des premières à approfondir l’analyse de la résistance à l’hydro-hégémonie. Elle s’est particulièrement intéressée à l’Éthiopie dans le bassin du Nil, en montrant que même un État non hégémonique peut mobiliser des stratégies de contournement ou de coalition pour redistribuer le pouvoir (Cascão, 2009). Il est d’ailleurs intéressant de noter que les travaux de Cascão rendent compte d’un certain rééquilibrage de pouvoirs entre l’Égypte et l’Éthiopie dès le milieu des années 2000, donc avant que commence la construction du GERD.

Figure 8 Schéma des critères de l’hydro-hégémonie selon Zeitoun et Warner

Zeitoun et Warner ont co-écrit eux-mêmes, avec d’autres chercheurs, un article qui fait office de bilan critique de l’hydro-hégémonie, une décennie après la publication initiale (Zeitoun et al., 2017). Les auteurs montrent notamment comment la réflexion sur la théorisation et l'analyse de l'hydro-hégémonie – et de l'hydropolitique – a dépassé l'étatocentrisme. Les auteurs mentionnent à ce sujet un écueil potentiel lié à l’usage de l’hydro-hégémonie, qualifié de piège territorial (territorial trap) en reprenant notamment les travaux de Kathryn Furlong (2006) et de John Agnew (1994). Ce piège renvoie à une posture intellectuelle qui tend à admettre la réification de la souveraineté comme contrôle total de l'État sur une unité territoriale fixe ; la séparation entre politique intérieure et politique étrangère ; ainsi que le fait que l'État préexiste à la société et la contient. Les auteurs admettent ici que plusieurs recherches se servant de l’hydro-hégémonie accordent trop d’importance aux acteurs étatiques, au risque de négliger d’autres acteurs qui ont pourtant un rôle à jouer, à commencer par les communautés locales mais aussi les ONG et les organisations internationales dans la gouvernance de l'eau. Je rejoins effectivement ces critiques en considérant par ailleurs que les analyses en termes d’hydro-hégémonies, donc appliquées à l’échelle internationales, gagnent à être complétées par un travail empirique. Cela permet à mon sens de porter une plus grande attention à la nature complexe et multiforme des relations dans le domaine de l'eau, qui impliquent non seulement des considérations politiques et stratégiques, mais aussi des facteurs culturels, sociaux et environnementaux, Pour ce faire, je propose de coupler la grille de l’hydro-hégémonie avec l’étude des différents types d’impacts provoqués par un barrage sur des zones situées en aval sur un cours d’eau transfrontalier, ce qui amène aussi à analyser les liens entre le risque et la conflictualité.

III) Impacts des grands barrages, risque et vulnérabilité

Afin d’analyser les impacts des grands barrages à plusieurs niveaux, il me semble intéressant de mobiliser une approche par le risque. En effet, en plus de générer de la conflictualité, tant au niveau local qu’à celui du bassin, les grands barrages participent à accroitre le niveau de risques auprès de certains territoires et de certaines populations. Dans les lignes qui suivent, je vais poser quelques jalons définitionnels à propos du risque, pour ensuite l’appliquer aux cas particuliers des grands barrages, puis articuler la réflexion avec celle sur la conflictualité.

3.1. Le risque en géographie : quelques éléments de définition

D’un point de vue épistémologique, le risque est une composante importante de la géographie de l’environnement. Dans la littérature académique anglophone, il a donné lieu à un champ d’études à part entière qui se développe notamment à partir des années 1980 : les hazard studies. Les géographes s’intéressent alors notamment aux inondations ou aux sécheresses dans l’optique d’améliorer les politiques publiques et, de ce fait, la vie des populations concernées par le risque (Kull & Batterbury, 2017). La géographie francophone investit également ce champ d’études aux cours des décennies 1990 et 2000 avec, entre autres, les travaux de Patrick Pigeon (1993) sur les glissements de terrain dans les Alpes, puis d’Yvette Veyret et Magali Reghezza (2005, 2006) qui ont contribué à une théorisation plus générale du risque dans la discipline. On peut également citer les travaux d’André Dauphiné (Dauphiné & Provitolo, 2013) qui ont contribué à affiner la compréhension des nuances entre risque, catastrophe et vulnérabilité.

Dans le dictionnaire Les mots de la géographie, le risque est défini de manière large comme un « danger auquel l’on est exposé individuellement ou collectivement dans certaines circonstances » (Brunet et al., 2005, p. 437). La définition insiste ensuite sur la distinction entre risque naturel et risque anthropique ou artificiel (qui inclue une guerre, une marée noire ou encore un accident nucléaire ou des inondations provoquées par l’effondrement d’un barrage). Dans ses travaux, Patrick Pigeon (1993) aborde le risque comme la mise en relation entre un danger, supposé naturel, et une vulnérabilité dont l’analyse, pour être complète, doit se situer à l’interface des phénomènes physique et humain. Puis les travaux sur le risque ont affiné l’analyse en considérant le danger davantage comme un aléa, ce qui insiste sur son caractère aléatoire et difficilement prévisible. Le risque est une potentialité, ce qui le distingue de la catastrophe qui est déjà survenue et dont il faut s’occuper des conséquences. Pour Veyret et Reghezza (2005), le risque est un objet social à distinguer de l’aléa qui relève d’un processus physique. Dans ces différentes approches, les géographes opèrent une distinction nette entre processus naturel et anthropique attestant de la prégnance du dualisme entre nature et culture et de la division institutionnalisée entre géographie physique et géographie humaine.

Il est intéressant de noter que Jérôme Dunlop (2019) place le risque comme quatrième entrée, après nature, environnement et ressource dans le chapitre intitulé « Les problématiques environnementales » tiré du livre Les 100 mots de la géographie, témoignant une fois encore de l’inscription du risque dans la géographie de l’environnement. Dunlop synthétise la définition en ces termes : « Un risque résulte du produit d’un aléa, d’un enjeu et d’une vulnérabilité » (p 71).

Une définition plus complète et mise à jour est proposée sur le site Géoconfluences : « un risque est la possibilité qu’un aléa se produise et impacte une population en situation de vulnérabilité vis-à-vis de cet aléa. […] Le risque peut être défini comme la probabilité d’occurrence de dommage compte tenu des interactions entre facteurs d’endommagement (aléas) et facteurs de vulnérabilité (peuplement, répartition des biens). On peut ainsi résumer cette définition par une formule : « risque = aléa × vulnérabilité » »41.

La définition précise que l’aléa est un phénomène naturel ou technologique, mais soulève le fait que la distinction entre les deux n’est pas vraiment satisfaisante et qu’il s’agit souvent d’une catégorie hybride, étant donné que les deux sont souvent imbriqués, comme l’illustre bien le risque climatique accentué par l’action humaine à un niveau global. De plus, la conceptualisation du risque a progressivement accordé plus d’importance à la vulnérabilité. D’abord défini comme l’addition d’un aléa et d’une vulnérabilité, le risque a ensuite été analysé comme résultant de leur multiplication. L’aléa varie en fréquence et en intensité mais le facteur déterminant qui est privilégié dans l’analyse géographique est, de plus en plus, la vulnérabilité qui est elle-même très variable.

C’est un point sur lequel insiste la géographe Valérie November (2006). Pour elle, les risques ne sont pas répartis de manière uniforme et juste sur le territoire, et ils peuvent se cumuler dans certains lieux (on pense notamment aux risques sismique et volcanique concentrés le long des zones de rencontres entre plaques tectoniques). Il existe par ailleurs de fortes inégalités dans les capacités des populations à y faire face et à s’adapter. Il convient donc d’accorder une attention particulière au niveau de vulnérabilité d’un territoire, mais aussi des populations concernées (sociétés et individus).

November critique le fait que la pensée sur le risque a essentiellement été externalisante, le traitant comme un objet externe aux espaces qu’il touche. Je la rejoins lorsqu’elle appelle plutôt à aborder le risque comme un élément qui fait partie du territoire et qui participe à le transformer. Cette idée est reprise dans les travaux de Julien Rebotier (2008) qui développe le concept de territorialité du risque pensé à partir d’espaces urbains à Caracas au Venezuela.

41 Géoconfluences, glossaire, « Risque », https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/risque-s, consulté le 14 août 2024.

Rebotier démontre comment le risque s’inscrit dans les territoires et il s’intéresse à la manière dont il participe à la production territoriale. S’inspirant de cette démarche de recherche, je défends l’idée que la mise en place d’un grand barrage transforme les territoires en aval en les exposant à une pluralité de risques.

3.2. Risque et impacts des grands barrages

Comme on va le voir dans les chapitres suivants, les barrages de Farakka et de la Renaissance apparaissent ambivalents au regard du risque : ils sont en partie promus pour réduire le risque d’inondation, mais ils accroîtraient en retour le risque d’érosion en aval (Sanyal et al., 2021). Aussi, il est important de saisir quels sont les différents types d’impacts des deux grands barrages étudiés et comment ils peuvent affecter le niveau et la territorialité des risques, d’autant plus que ces barrages sont construits par les pays en amont à moins de 20 km des frontières des pays en aval (le Bangladesh et le Soudan).

Dans le Tableau 6 ci-dessous, je propose une liste non exhaustive mais complémentaire pour documenter les principaux types d’impacts de grands barrages. J’ai réalisé ce tableau en m’inspirant des travaux menés par Philip H. Brown et ses collègues (2008) qui ont recensé un total de 27 indicateurs répartis en trois types d’impacts : biophysiques (ou environnementaux, autrement dit ce qui concerne le système hydrologique ou la biodiversité), socio-économiques (activités et présence humaines) et géopolitiques (enjeux de relation de pouvoir et de partage du cours d’eau).

Tableau 6 Liste des principaux types d’impacts des grands barrages sur un cours d’eau transfrontaliers. Inspiré et modifié à partir de des travaux de Brown et al. (2008) Impact Description Biophysiques

BP1 Temps de rétention de l'eau Temps de stockage de l'eau dans le réservoir comme indicateur de l'impact écologique BP2 Surface du réservoir Surface du réservoir à pleine capacité

BP3 Affluents en aval Nombre d'affluents pour l'apport de sédiments et de matières organiques, l'amortissement de l'hydrologie et la fourniture d'habitats

BP4 Biodiversité Plantes et animaux menacés ou en voie de disparition

BP5 Distance de la rivière

laissée à sec en aval du barrage

Dans les scénarios où le débit est détourné pour l'irrigation

BP6 CO2 équivalent au charbon Avantage de la production d'hydroélectricité par rapport au charbon en tant que source d'énergie alternative BP7 Protection contre les

inondations

L'ampleur de l'événement d'inondation capturé par le barrage en intervalle de retour d'année (RYI) BP8 Stabilité du site Présence de risques géologiques, par exemple glissements de terrain, stabilité du site, distance par rapport aux failles et sismicité induite par le réservoir

Socio

-économiques

SE1 Cohésion sociale Modification des réseaux sociaux et de la cohésion sociale perçue SE2 Activité économique

agricole et pastorale

Variation globale du revenu total pour les activités agricoles et pastorales

SE3 Activité économique non

agricole

Variation globale du revenu total pour les activités qui dépendent totalement ou partiellement du cours d’eau comme la pêche, la navigation, l’exploitation du sable ou du sédiment

SE4 Santé Fréquence et gravité d’éventuelles contaminations

SE5 Déplacement Coûts de relocalisation associés aux changements de niveau d'eau SE6 Hydroélectricité et

infrastructure

Valeur de l'énergie hydroélectrique consommée localement ou vendue

Géopolitiques

GP1 Population riveraine en

aval

Nombre de personnes des communautés en aval potentiellement affectées par les barrages en amont GP2 Irrigation en aval Superficie irriguée en aval potentiellement affectée par les barrages en amont GP3 Frontières politiques Nombre de frontières politiques nationales et infranationales traversées par le cours d’eau GP4 Barrages existants Capacité de régulation/stockage des barrages existants sur la voie navigable GP5 Accords/institutions Nombre d'institutions intergouvernementales chargées de la gestion du cours d’eau transfrontalier GP6 Participation politique Pluralité des processus décisionnels dans le pays où le barrage sera implanté GP7 Stabilité

historique/tensions

Degré de stabilité interétatique et intra-étatique par rapport aux tensions entre les pays riverains GP8 Gouvernance nationale Durabilité du gouvernement de l'État, y compris sa capacité à anticiper et, le cas échéant, à répondre de manière appropriée aux défis nationaux En reprenant cette liste, la finalité n’est pas d’établir une grille d’analyse des impacts à destination de décideurs politiques avec des mesures plus ou moins précises à renseigner comme c’est le cas dans l’article de Brown et ses collègues, mais plutôt d’affiner l’analyse en considérant plus spécifiquement les cas de barrages controversés mis en place sur un cours d’eau transfrontalier pour lesquels la dimension géopolitique occupe une place plus conséquente.

Après simplification, le tableau recense un ensemble de 22 critères qui permettent d’évaluer l’ampleur des impacts d’un grand barrage sur des territoires situés en aval à l’échelle d’un cours d’eau transfrontalier. Sur le plan géopolitique, la situation des territoires en aval en termes notamment de démographie et de niveau de dépendance au cours d’eau joue un rôle déterminant pour analyser l’ampleur des impacts que pourront avoir ces grands barrages.

Ce tableau synthétique des principaux impacts des barrages permet de rendre compte des éléments de problématisation appliqués aux cas d’étude.

IV) Problématique et hypothèses de la recherche

4.1. Problématique générale

Cette recherche part d’un questionnement central :

En quoi les grands barrages étudiés — Farakka sur le Gange et la Renaissance sur le Nil — (re)structurent-ils les rapports de forces à différentes échelles ?

Autrement dit, il s’agit de comprendre comment ces infrastructures hydrauliques majeures, mises en place par des pays situés en amont de fleuves transfrontaliers, modifient les équilibres de pouvoir, que ce soit à l’échelle géopolitique des bassins fluviaux ou à l’échelle plus locale des usages quotidiens et des populations dépendantes du fleuve. Ces barrages, au-delà de leur fonction technique, deviennent des instruments de contrôle de la ressource et peuvent être analysés comme des facteurs de recomposition des rapports de domination, de dépendance, voire de conflictualité.

4.2. Questionnements secondaires

À partir de cette problématique centrale, la recherche se décline en trois grands questionnements 1. Les rapports de forces hydro-hégémoniques

Dans quelle mesure la mise en place des barrages de Farakka (Inde) et de la Renaissance (Éthiopie) par les pays en amont renforce-t-elle leur position de pouvoir dans le bassin, et fragilise-t-elle les pays en aval à travers les impacts provoqués ?

Il s’agit ici d’interroger les dynamiques de domination dans la gestion des fleuves transfrontaliers, et de voir comment ces aménagements renforcent, cristallisent ou réactivent des rapports de forces asymétriques.

  1. Les impacts des barrages et la conflictualité locale

Dans cette recherche, il s’agit de comprendre en quoi les barrages de Farakka et de la Renaissance amplifient la conflictualité à une échelle locale dans les pays en aval. Il s’agit de voir comment les impacts de ces deux grands barrages augmentent les pressions par rapport à l’accès et l’usage des ressources des deux fleuves transfrontaliers le Gange et le Nil, ayant aussi des effets sur le niveau de risque pour les territoires et les populations.

Ce questionnement vise à analyser en quoi les transformations imposées aux dynamiques fluviales et aux ressources associées augmentent la pression sur les populations locales, et comment cela peut engendrer des situations de tensions, voire de conflits, liés à l’accès et à l’usage de ces ressources. Le terme de ressources renvoie ici à l’eau mais également à l’ensemble des ressources apportées par les cours d’eau vers l’aval.

  1. La vulnérabilité et l’adaptation des populations locales

Dans quelle mesure la vulnérabilité des populations riveraines en aval contribue-t-elle à renforcer la conflictualité autour de ces barrages, et en quoi leurs conditions socio-économiques influencent-elles leurs capacités d’adaptation face aux transformations induites par ces ouvrages ?

Ce questionnement engage une lecture plus fine et plus sociale des enjeux liés aux grands barrages, en s’intéressant aux pratiques, aux marges de manœuvre et aux vulnérabilités différenciées des populations concernées.

4.3. Hypothèses de recherche

À partir de ces questionnements, trois hypothèses structurent cette recherche : Hypothèse 1 - Les barrages comme outils de contrôle géopolitique

La mise en place d’un grand barrage par un État situé en amont induit de facto un rapport de force asymétrique à l’échelle du fleuve transfrontalier. Cette dynamique est d’autant plus marquée lorsque les relations interétatiques sont déjà fragilisées. Dans ce cas de figure, le barrage peut servir d’outil d’intimidation voire d’arme géopolitique via la captation brutale de l’eau, ou au contraire le relâchement de grandes quantités provoquant crues et inondations. Hypothèse 2 – Vulnérabilité et accentuation de la conflictualité locale liées aux impacts des grands barrages

Les grands barrages étudiés (Farakka et la Renaissance) transforment profondément les régimes hydrologiques et sédimentaires des fleuves, modifiant ainsi la disponibilité et la répartition des ressources fluviales en aval. Dans des territoires où les populations dépendent fortement du fleuve pour leurs activités économiques, sociales et culturelles, ces transformations accentuent la vulnérabilité des communautés locales. Cette vulnérabilité, liée à la dépendance au fleuve et à des conditions socio-économiques souvent précaires, tend à renforcer la conflictualité, que ce soit autour de l’accès aux ressources, de la gestion des terres ou des usages de l’eau. Les marges d’adaptation étant limitées, les impacts des barrages peuvent ainsi aggraver les inégalités et les tensions locales, en particulier dans les contextes déjà fragiles du Soudan et du Bangladesh. Hypothèse 3 – Interdépendance des conflictualités entre les échelles locales et globales Cette hypothèse repose sur l’idée que les grands barrages génèrent des formes de conflictualité à plusieurs échelles, qui ne sont ni indépendantes ni cloisonnées. Les tensions s’expriment à la fois au niveau des bassins transfrontaliers, entre États riverains disputant la gestion et le partage des eaux, et à l’échelle locale, où les populations en aval subissent directement les conséquences des aménagements hydrauliques. L’hypothèse est que ces différentes échelles de conflictualité sont interconnectées et s’alimentent mutuellement. Les déséquilibres de pouvoir entre États peuvent accentuer les inégalités d’accès à l’eau et aux terres dans les territoires en aval, suscitant des contestations ou des mobilisations locales. Inversement, ces mobilisations, lorsqu’elles se structurent autour de revendications sociales ou environnementales, peuvent résonner à des niveaux plus élevés et peser sur les dynamiques diplomatiques entre pays riverains. Autrement dit, les grands barrages ne sont pas seulement des objets techniques ou économiques, mais aussi des catalyseurs politiques inscrits dans des systèmes d’interdépendance à plusieurs niveaux. Comprendre les interactions entre ces échelles de conflictualité permet ainsi d’éclairer la manière dont les tensions autour de l’eau circulent, se transforment et s’inscrivent dans des rapports de force à la fois locaux et géopolitiques.

Conclusion du chapitre 2

Dans ce chapitre, j’ai exploré les liens entre grands barrages, risque et conflictualité pour constituer le cadre théorique et conceptuel mobilisé dans cette recherche.

J’ai notamment procédé à une analyse critique du concept de conflictualité, pensé dans sa diversité et à plusieurs échelles, en particulier celle du bassin transfrontalier à travers la grille de l’hydro-hégémonie. Développant ensuite l’approche géographique des risques, j’ai proposé de la mettre en perspective avec les impacts des grands barrages et de focaliser l’attention sur la vulnérabilité relative des populations locales situées en aval des infrastructures. Après avoir exposé les principaux questionnements problématisés de la thèse et les hypothèses de recherche, je vais expliciter les cadres méthodologique et empirique dans le chapitre suivant.

Chapitre 3 - Outils, protocoles méthodologiques et terrains

e chapitre vise à exposer les cadres méthodologiques et empiriques de la recherche.

Il s’agit tout d’abord de donner des éléments de contextualisation sur les évènements majeurs qui ont marqué mon parcours doctoral, notamment en ce qui concerne

l’accessibilité des terrains et leur déroulement. Mon terrain au Soudan en particulier a été bouleversé et brusquement interrompu par un coup d’État en 2021 et l’éclatement de la guerre civile en 2023, ce qui a par la suite eu des répercussions conséquentes sur le plan de la recherche. Je présente dans un deuxième temps les outils et protocoles méthodologiques employés pour la constitution et l’analyse des données.

J’ai mobilisé plusieurs méthodes d’enquête en les combinant, notamment la recherche documentaire, la réalisation d’entretiens semi-directifs auprès de populations qui résident dans des zones riveraines des cours d’eau transfrontaliers en aval des grands barrages, ainsi qu’un terrain numérique en utilisant des ressources et des moyens de communication à distance. C

I) Barrages étudiés et intérêt de l’analyse comparative

1.1. Cadre théorique général sur la comparaison et ses usages en sciences sociales

En sciences humaines, l’approche comparative42 désigne la démarche qui consiste à mettre en regard plusieurs éléments, qu’il s’agisse de sociétés, d’institutions, de territoires ou de pratiques, dans le but d’en identifier les ressemblances et les différences, et ainsi mieux comprendre leur fonctionnement, leur singularité ou leurs dynamiques. Il ne s’agit pas simplement d’aligner des cas, mais de les mettre en perspective, souvent dans des contextes variés, pour faire émerger des régularités, des contrastes, ou des relations de causalité. On parle aussi de comparatisme, une posture méthodologique plus structurée, qui constitue le cœur même de certaines disciplines : on pense par exemple à la littérature comparée ou au droit comparé, où l’étude des différences de systèmes devient une clé d’analyse. Ici, la comparaison n’est pas un outil parmi d’autres, elle est constitutive de l’identité disciplinaire elle-même. En géographie, la perspective comparative a été envisagée assez tôt au regard de l’histoire de la discipline : Carl Ritter, géographe allemand du 19e siècle, publie en 1817 une Introduction à la géographie générale comparée, marquant ainsi l’une des premières tentatives théoriques en la matière. Néanmoins, les usages comparatifs à cette époque étaient aussi empreints de biais idéologiques : Ritter, par exemple, avance que plus la surface des continents est massive, plus une civilisation est enfantine, suggérant ainsi une hiérarchie raciale des peuples selon leur environnement, une lecture aujourd’hui évidemment disqualifiée sur le plan scientifique, mais révélatrice des dérives possibles d’un usage non critique de la comparaison — alors utilisée pour légitimer l’esclavage ou le colonialisme.

Plus récemment, des travaux comme ceux de Louargant et Ghiotti (2000), qui portent sur la comparaison en géographie appliquée aux espaces de montagne, soulignent la faiblesse relative du socle épistémologique du comparatisme en géographie. Bien que la comparaison soit largement pratiquée dans les recherches empiriques, ses fondements théoriques restent peu stabilisés dans la discipline. Autrement dit, si la géographie fait usage de la comparaison, elle ne théorise pas toujours pleinement ses choix comparatifs, ce qui peut limiter la portée explicative ou critique des analyses. Ainsi, adopter une approche comparative rigoureuse, en géographie comme dans d'autres sciences humaines, suppose non seulement de choisir ses cas de manière justifiée, mais aussi d’interroger les logiques de comparaison elles-mêmes : quelles échelles sont pertinentes ? Quels critères de comparaison mobilise-t-on ? C’est à cette condition que la comparaison peut devenir une véritable démarche scientifique et non un simple outil descriptif.

42 La partie théorique sur la comparaison est partiellement reprise d’un travail réflexif que j’ai réalisé avec un collègue dans le cadre d’une communication aux 7e Rencontres des études africaines en France (REAF) en juin 2022 sur la question de la comparabilité entre cas africains et extra-africains. https://hal.science/hal-04584635, consulté le 6 octobre 2024.

Un article d’Alain Reynaud, publié en 1984, bien que critique, voire sceptique vis-à-vis de la démarche comparative, offre un point de départ stimulant pour penser les exigences et les tensions que cette démarche implique. À partir de cette lecture, deux éléments me semblent fondamentaux et méritent d’être soulignés, deux points que l’on propose de désigner comme le don d’équilibrisme et la tentation des modèles (Reynaud, 1984).

Le don d’équilibrisme renvoie à la souplesse intellectuelle que requiert toute démarche comparative. En effet, comparer, c’est en grande partie chercher des équilibres. Un premier équilibre à trouver est celui entre, d’une part, la montée en généralité, indispensable pour construire des hypothèses ou des cadres d’analyse transversaux, et, d’autre part, le respect des spécificités contextuelles de chaque cas d’étude. Cette tension est omniprésente dans toute entreprise comparative. Poursuivant la réflexion de Reynaud, nous postulons que deux écueils principaux doivent être évités : une généralisation excessive qui conduit à une abstraction théorique déconnectée du terrain, et, à l’inverse, une accentuation des différences au point de rendre les cas incomparables et de fragiliser le cadre analytique choisi. L’uniformisation efface les nuances ; l’hétérogénéité radicale disloque la comparaison. Le comparatiste doit donc apprendre à naviguer entre ces deux extrêmes. Un second niveau d’équilibre concerne la symétrie ou l’asymétrie entre les cas étudiés. Faut-il accorder un poids égal à chacun des objets ou territoires comparés ? En théorie, la symétrie semble préférable, mais en pratique, les conditions de recherche (disponibilité des sources, accès au terrain, maîtrise linguistique, ressources financières) imposent souvent une répartition inégale de l’effort analytique. Ce déséquilibre n’est pas en soi problématique, à condition qu’il soit explicité, assumé et méthodologiquement justifié.

Le second point que nous tirons de la lecture de Reynaud concerne la tentation des modèles. L’un des attraits majeurs de la comparaison est de permettre la conception de modèles d’analyse, susceptibles d’expliquer ou d’interpréter plusieurs cas à la fois, et de proposer des clés de lecture transférables. Il ne s’agit pas ici de plaquer des grilles interprétatives toutes faites, mais plutôt de faire émerger des hypothèses analytiques structurantes qui éclairent les rapports entre les éléments comparés. En cela, la comparaison ne se limite pas à une juxtaposition d’études de cas : elle devient un véritable dispositif de production de savoir, capable d’ouvrir des pistes nouvelles, de renouveler des problématiques ou de déplacer les cadres de lecture dominants. Reynaud met notamment en garde contre le double écueil du pullulement des monographies et de la tyrannie des modèles. Par « pullulement des monographies », Reynaud fait très certainement une critique de la géographie vidalienne, longtemps dominante au cours du 20e siècle (Robic et al., 2006). Dans la seconde partie de cette phrase, le géographe évoque un point central de la comparaison et qui en constitue à la fois une force et une faiblesse : la construction de modèles. Il s’agit en effet d’une tentation forte, pour celui ou celle qui mobilise une approche comparative, que de chercher à monter en généralité à travers la construction d’un modèle théorique pouvant transcender les cas particuliers, et proposer une grille de lecture globale des phénomènes étudiés.

Des politistes et sociologues tels que Laure de Verdalle, Cécile Vigour ou encore Thomas Le Bianic ont contribué en 2012 à un ouvrage collectif intitulé S’inscrire dans une démarche comparative : enjeux et controverses. Dans cette publication, les auteurs défendent une vision exigeante de la comparaison en sciences sociales, qu’ils conçoivent non pas comme une simple méthode parmi d’autres, mais comme une véritable posture épistémologique. Ils affirment ainsi que « la comparaison se trouverait alors au fondement même du raisonnement en sciences sociales, qui consiste à mettre en regard les uns des autres des matériaux, sources ou objets apparentés » (de Verdalle et al., 2012, p.7). Autrement dit, comparer ne relève pas seulement d’une opération technique ou instrumentale : cela engage une manière de penser, une manière de produire des connaissances en mettant en relation des éléments que l’on choisit de rapprocher. Adopter une posture comparative implique également un effort de distanciation, une forme de rupture critique par rapport à son propre cadre d’analyse, à ses catégories spontanées de pensée ou à ses références nationales et culturelles. Cette capacité à se décentrer constitue, selon ces auteurs, un moyen efficace pour éviter l’ethnocentrisme, c’est-à-dire le risque d’interpréter le monde à partir d’un seul point de vue, souvent implicite. En somme, la comparaison, bien pensée, devient un outil puissant de décloisonnement intellectuel et de relativisation des évidences, à la base même de toute réflexion en sciences sociales. Ces mêmes auteurs ajoutent : « Si les travaux comparatifs ont jusqu’à présent privilégié, parfois de manière ad hoc, la mise en regard de situations nationales dont il s’agissait de déterminer les proximités et les contrastes, la prégnance supposée croissante des circulations, emprunts et transferts entre pays est aujourd’hui régulièrement mobilisée pour justifier le dépassement du cadre national » (de Verdalle et al., 2012, p.8). Il me semble effectivement comme le soulignent Laure de Verdalle, Cécile Vigour et Thomas Le Bianic dans cet article que le contexte sans précédent de globalisation, de circulations et transferts de modèles incite les chercheurs à affiner le regard et modifier en conséquence leurs pratiques de recherche. Il s’agit de pouvoir et savoir monter en généralité tout en tenant compte des spécificités de chaque cas.

Avec cette recherche, j’entends également adopter une démarche comparative en arguant qu’elle permet, en elle-même, un positionnement original de la recherche et qu’elle ouvre des pistes et des questionnements nouveaux. Un des intérêts de cette démarche est de proposer des hypothèses comparatives qui vont permettre de guider le regard et la réflexion, et de lier les cas d’études comparés dans la recherche. Dans leur article, de Verdalle et al. (2012) mentionnent également deux éléments essentiels dans toute démarche comparative : la question de la symétrie entre les cas étudiés et l’illusion terminologique. La question de la symétrie est en effet importante et elle ne fait pas l’unanimité. On peut résumer la question dans l’opposition entre deux postures : une première qui considère qu’il est nécessaire d’avoir la symétrie la plus parfaite entre les cas étudiés ; une seconde qui estime qu’au contraire l’asymétrie entre les cas est de toute manière inévitable et qu’elle est porteuse d’enseignements. Cette

symétrie/asymétrie se manifeste à plusieurs niveaux et dans chacune des étapes de la recherche : références bibliographiques et sources disponibles et accessibles ; méthodologie, accessibilité et durée des terrains, échantillonnage ; méthodes d’analyse, qualité des données, etc. À ce propos, de Verdalle et al. écrivent : « l’asymétrie des données peut être révélatrice de différences significatives entre les divers terrains, notamment si elle renvoie à des paysages institutionnels différents » (p.16). Je privilégie pour ma part un équilibre entre les cas d’étude, sans chercher à tout prix à créer une symétrie qui s’avérerait rapidement factice, étant donné les différences inhérentes liées au contexte particulier des cas étudiés, mais aussi aux conditions pratiques de déroulement de la recherche (langue, accessibilité et coût du terrain, etc.). Enfin, de Verdalle et al. soulignent l’enjeu « d’éviter toute "illusion terminologique" » (Schultheis, 1989, p. 222), puisqu’un même mot peut en effet désigner des réalités différentes dans des pays qui utilisent la même langue, et inversement des termes différents qualifier des phénomènes similaires ou proches, avec des nuances significatives (Barbier, 1990) » (p.15). J’estime en effet qu’il est indispensable, dans la cadre d’une démarche comparative, de questionner la polysémie des mots et la pertinence et l’implication d’employer un même terme dans différents contextes. Cela exige donc une rigueur supplémentaire qui permettra de renforcer le cadre théorique au sein duquel la comparaison devient signifiante.

Ainsi, loin d’être un simple outil de vérification ou d’illustration, la démarche comparative constitue, à nos yeux, un positionnement scientifique à part entière. Elle engage une rigueur particulière, un effort réflexif permanent, et une capacité à maintenir ensemble des tensions parfois inconfortables, mais fécondes.

Après avoir posé ces quelques éléments théoriques généraux sur l’usage de la comparaison, je vais à présent expliquer comment je mobilise et applique cette approche.

1.2. Application de l’approche comparative dans la recherche

Le Nil et le Gange font partie des bassins les plus emblématiques au monde et donnent lieu à des tensions importantes entre les pays riverains. Ils sont situés dans des régions densément peuplées où des centaines de millions de personnes dépendent de l’eau et des ressources des fleuves.

Dans cette recherche, la comparaison se fonde sur un travail de théorisation préalable à propos d’espaces géographiques parcourus par des cours d’eau transfrontaliers, et qui connaissent une situation géopolitique tendue autour de l’installation de grands barrages. Ces derniers sont construits de manière unilatérale par les pays situés en amont des fleuves à quelques dizaines de kilomètres seulement de la frontière avec les pays riverains situés plus en aval, ce qui suscite de vives oppositions de la part de ces derniers (respectivement l’Égypte et le Soudan face à l’Éthiopie sur le Nil et le Bangladesh face à l’Inde sur le Gange).

Trois analyses guident en partie la recherche et offrent des points d’entrée pour la comparaison : les positions ripariennes et les relations interétatiques à l’échelle des bassins versants ; le contexte de mise en place des grands barrages ; et les impacts (réduction débit, blocage de poissons et de sédiments etc.) provoqués par ces barrages en aval. Cette analyse initiale est ensuite affinée au regard des données récoltées sur les terrains pour comprendre les enjeux des risques et de conflictualités sur ces deux cas d’étude.

Pour étudier les enjeux et impacts des deux barrages, j’ai ciblé et réalisé mes enquêtes de terrain dans les pays en aval au Soudan (Nil) et au Bangladesh (Gange). En ce qui concerne le cas du barrage éthiopien de la Renaissance j’ai concentré les enquêtes de terrain uniquement au Soudan. Par ailleurs dans les chapitres qui traitent des enjeux hydro-hégémoniques et de l’analyse des discours à l’échelle du bassin transfrontalier, le cas égyptien est inclus dans l’étude.

Mener une comparaison entre les barrages de la Renaissance et de Farakka parait pertinente, aussi bien en termes d’enjeux à l’échelle du bassin que par rapport aux impacts induits en aval43, et ce, quel que soit le type de l’infrastructure. En effet, le barrage de Farakka est un barrage de dérivation avec un système de portes pour bloquer ou laisser passer l’eau, ce type d’installation sert généralement à alimenter des canaux, le plus souvent à des fins d’irrigation ; tandis que le barrage de la Renaissance est un barrage hydroélectrique, il s’agit d’un barrage dit de rétention ou de retenue d’eau, ce qui génère un lac artificiel. Dans un cas comme dans l’autre, le cours d’eau peut être altéré de façon plus ou moins intense et durable.

Dans cette recherche, je m’intéresse à la réception des impacts dans l’espace et dans le temps via un travail d’enquêtes auprès de populations riveraines situées dans certaines localités dans les pays en aval des barrages. Les zones ciblées dans les pays en aval (le Soudan sur le Nil et le Bangladesh sur le Gange) partagent des similitudes qui les rendent d’autant plus vulnérables aux impacts des barrages. Il s’agit en effet de zones fortement peuplées et denses où une majorité de la population dépend directement de ces fleuves et de leurs ressources pour leur sécurité hydrique et alimentaire. La population locale pratique l’agriculture en utilisant le fleuve pour l’irrigation des champs, mais également la pêche et la navigation, deux activités qui dépendent directement du bon état écologique du cours d’eau.

II) Déroulement des terrains : difficultés et positionnement

Pour étudier les enjeux et impacts du barrage éthiopien de la Renaissance et du barrage indien de Farakka, j’ai ciblé et réalisé mes enquêtes de terrain dans les pays en aval au Soudan (Nil) et au Bangladesh (Gange). Cette sous-partie vise à rendre compte des conditions de déroulement des terrains dont l’accès et la stabilité sont loin d’avoir été évidents. Les terrains ont été marqués par plusieurs difficultés qui m’ont amenée à faire preuve d’adaptation et de résilience. Il m’a paru nécessaire de livrer le récit de ces évènements dans la mesure où cela apporte un éclairage sur le processus de recherche.

43 Il convient de signaler que des impacts peuvent également exister dans les territoires en amont et à proximité immédiate du lieu où est construit le grand barrage. Je fais le choix de me concentrer sur les impacts en aval pour focaliser l’analyse sur la dimension géopolitique/internationale.

2.1. Un début de thèse perturbé par la pandémie de coronavirus

J’ai débuté ma thèse en octobre 2019 et me suis lancée assez rapidement dans la préparation d’une première mission de terrain pour l’Égypte et le Soudan en m’occupant des demandes de visa. Cependant, cette période a coïncidé avec le développement de l’épidémie de coronavirus, caractérisée officiellement en tant que pandémie par l’Organisation Mondiale de la Santé à partir de mars 2020 du fait de l’ampleur de sa diffusion. Cette pandémie a brusquement interrompu et annulé tous mes projets de terrains qui étaient prévus à partir de ce mois de mars 2020.

La pandémie a eu des répercussions très importantes à tous les niveaux, et en particulier sur la fermeture des frontières et l’interdiction de voyage à l’étranger. Au moment où la pandémie commence, il n’est pas possible d’anticiper son ampleur et son évolution et surtout la durée que cela allait prendre, et donc la durée des mesures de prévention. En ce qui concerne ma recherche, les restrictions liées à la pandémie se sont finalement étalées sur près de deux années en 2020 et 2021. De manière progressive à partir de 2021, les campagnes de vaccination rendent de nouveau possible les mobilités bien que celles-ci soient encore très contraintes en fonction des règles imposées par tel ou tel pays (test PCR, schéma vaccinal précis, période de quarantaine etc.). Ces mois de doctorat en contexte de pandémie ont donc été particulièrement difficiles, d’autant plus qu’à ce moment-là je ne disposais pas encore de contrat doctoral et je n’ai donc pas pu bénéficier des dispositifs de prolongation des contrats proposés par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche à l’été 2020.

Je n’ai jamais eu de suite à ma demande de visa pour l’Égypte, et pour des considérations sécuritaires (du fait de la sensibilité du sujet concernant le barrage de la Renaissance et son traitement médiatique en Égypte), je décide après discussion avec ma direction de thèse, de me concentrer sur le Soudan pour mener mes enquêtes de terrain, et de maintenir l’étude du cas égyptien dans mes analyses à l’échelle du bassin et sur un plan historique. Au-delà de ces considérations sécuritaires initiales, ce choix de réorientation des terrains s’explique aussi par des arguments scientifiques.

Concernant le barrage éthiopien de la Renaissance, il existe une importante production de travaux scientifiques, mais essentiellement en langue arabe et en anglais. La grande majorité des articles journalistiques comme scientifiques qui traitent de ce sujet insistent très largement sur l’antagonisme entre l’Égypte et l’Éthiopie, de ce fait la position du Soudan est souvent relayée au second plan, voire n’est pas du tout abordée. Je souhaitais donc remédier à cela en comblant ce manque identifié. Par ailleurs, me concentrer sur le Soudan était pertinent au regard de mon approche comparative, puisque le pays partage avec le Bangladesh le fait d’être situé directement en aval du grand barrage, se trouvant ainsi aux premières lignes des impacts éventuels de ces infrastructures.

Dans un contexte global déjà incertain, je continue de composer avec le risque de l’inaccessibilité du terrain en apprenant avec une certaine appréhension qu’un coup d’État a lieu au Soudan en novembre 2021. Ce coup fait suite au renversement du gouvernement d’Omar al Bashir en 2019 alors que ce-dernier était au pouvoir depuis près de trente ans. Cet évènement m’incite à prioriser un premier terrain au Bangladesh. Je me lance ainsi dans les préparatifs de la mission. Les démarches pour l’obtention du visa ont pris plus longtemps que prévu (2 mois). Il me faut être patiente et après plusieurs convocations à l’ambassade du Bangladesh en France à Paris, je finis par obtenir le visa pour partir entre les mois de mars et d’avril 2022. Je reste tout d’abord quelques jours à la capitale du pays Dacca pour prendre mes repères et rencontrer quelques collègues chercheurs universitaires bangladais avec qui j’avais déjà initié les échanges à distance avant mon départ. Il s’agit de chercheurs spécialistes des questions de l’eau et qui connaissent le terrain qui m’intéresse dans l’ouest du pays le long du fleuve Padma (Gange). Je prends ensuite la route de la ville de Rajshahi bordée par le Padma, qui fait également ici office de frontière avec l’Inde située de l’autre côté de la rive. En outre, Rajshahi se situe à quelques dizaines de kilomètres en aval du barrage de Farakka. Une fois sur place, je prends contact avec des collègues de l’Université de Rajshahi qui m’aident à cibler des zones stratégiques pour ma recherche et à me mettre en contact sur le terrain avec un assistant et interprète qui puisse me guider et traduire les échanges du bengali à l’anglais avec les personnes enquêtées. Suite à ce premier terrain bangladais et au regard de la situation toujours incertaine au Soudan, j’envisage à ce moment-là de choisir un autre terrain pour anticiper le risque à ce que le terrain soudanais demeure instable et inaccessible pour une durée plus longue. La démarche comparative occupe en effet une place structurante dans ma recherche et je tenais à pouvoir analyser deux cas d’étude. En faisant mes recherches pour l’état de l’art je m’intéresse alors au cas du barrage de Xayaburi construit par le Laos sur le fleuve Mékong et qui suscite l’opposition du Vietnam et du Cambodge en aval. Ce barrage controversé correspond bien à ma grille d’analyse et je commence de plus en plus à l’intégrer comme cas d’étude en substitution du Soudan. Cependant, courant 2022 la situation politique au Soudan semble se stabiliser et les séjours de recherche redeviennent possibles. Après échange avec la direction de thèse, j’ai été ainsi encouragée à maintenir le Soudan comme terrain d’étude, d’autant plus que j’avais déjà approfondi mon état de l’art et construit ma problématisation à partir de ce cas spécifique. Le retour de témoignages positifs de chercheurs et de postdoctorants sur place me conforte dans ce choix.

Avec le soutien de mon laboratoire, j’engage des démarches pour l’obtention du visa et les délais sont conséquents, environ deux mois et demi. Je finis par obtenir le visa soudanais pour un départ en mars 2023. J’étais malheureusement loin d’imaginer ce que ce terrain, jusque-là stable, allait me réserver. L’autorisation de départ que j’obtiens du Fonctionnaire Sécurité Défense (FSD) de l’université ne concerne que la capitale Khartoum, qui est alors la seule zone du pays marquée comme accessible sur le site du ministère des affaires étrangères. Au cours des dernières décennies, le Soudan a connu plusieurs guerres internes, mais sans que sa capitale ne fasse partie des théâtres d’affrontements, ce qui m’a en partie rassurée.

Une fois arrivée à Khartoum, je constate l’ambiance militarisée avec la présence très marquée de soldats et de véhicules de l’armée dans les rues de la capitale. Les stigmates du régime de Bashir et des récents coups d’États sont bien visibles. Malgré cela, mon terrain se passe très bien et je parviens à obtenir rapidement les autorisations administratives nécessaires. Il est en effet obligatoire de disposer d’un permis de mobilité délivré par la police, ainsi qu’une autorisation pour mener ma recherche que j’ai dû obtenir auprès de l’Université de Khartoum. Ayant une maitrise de l’arabe classique et une bonne connaissance de l’arabe dialectal égyptien, je communique facilement avec la population, étant donné que ce dialecte est proche du dialecte soudanais.

Il est intéressant de noter que certaines personnes que je rencontre, que ce soit des enquêtés ou des gens croisés dans le quotidien, présument que je suis Égyptienne, et elles se montrent beaucoup plus enclines à échanger avec moi sur le sujet du barrage une fois que je les informe que je suis de nationalité marocaine. Je découvre en effet sur place qu’une partie de la population soudanaise a une image plutôt négative des Égyptiens.

Le Maroc jouit d’une bonne image, ce qui s’avère être un atout, en particulier pour que les gens acceptent d’exprimer leur point de vue au sujet du barrage éthiopien et du partage du Nil. De plus, ma nationalité a pu jouer un rôle rassurant auprès de certaines personnes, dans la mesure où je ne suis pas partie prenante par rapport aux enjeux de ce barrage.

À Khartoum, je fais la rencontre de plusieurs collègues universitaires qui me conseillent sur les lieux à visiter et sur la manière de faire certaines démarches. Ils me mettent aussi en lien avec une assistante pour m’accompagner sur le terrain et aller à la rencontre des populations enquêtées. Les choses se déroulent bien et je prends mes repères rapidement, cependant après quelques jours, mon assistante me confie qu’elle ne se sent pas à l’aise de m’accompagner dans certaines zones qui sont essentiellement fréquentées par des hommes et où la présence de deux jeunes femmes pourrait s’avérer dangereuse. Nous avons effectivement été confrontées à des regards déplacés de certains enquêtés. Suivant les conseils de collègues qui allaient dans ce sens je décide donc rapidement de prendre plutôt un assistant par mesure de sécurité.

Avec ce nouvel assistant, je mène des entretiens très intéressants avec quelques pêcheurs, agriculteurs et des fabricants de briques rouges. Je mets en place un planning de travail journalier pour réaliser les enquêtes dans différents endroits auprès de populations cibles variées, principalement des fabricants de briques à base de limons du Nil, des agriculteurs et quelques pêcheurs. Ce calendrier va toutefois être brutalement chamboulé avec les évènements qui surviennent à partir du 12 avril, suite au communiqué officiel des forces armées soudanaises.

2.2. Éclatement de la guerre au Soudan

Il me semble important de faire le récit de l’éclatement de la guerre au Soudan auquel j’ai assisté directement, qui m’a durablement marquée, ainsi que mon parcours doctoral, et a profondément bouleversé la trajectoire du pays dans son ensemble.

C’est le samedi 15 avril 2023 à 9h30, en plein mois de ramadan, que tout bascule au Soudan et que la guerre éclate entre les forces armées soudanaises et les paramilitaires des Forces de Soutien Rapide (FSR). Ce matin-là, j’étais comme à mon habitude, sur une des zones d’enquêtes sur l’île de Tuti, située à la confluence du Nil Blanc et du Nil Bleu. L’île est reliée à la ville par un unique pont dans sa partie sud. Tandis que j’attends mon assistant, il me joint par téléphone et m’informe qu’il ne pourra finalement pas me rejoindre car un barrage de police l’empêche d’aller plus loin. Il m’explique que la guerre est finalement déclarée entre les deux généraux et qu’il faut que je rentre à la guesthouse au plus vite. À ce moment même j’assiste en direct au déclenchement des premiers tirs de l’artillerie lourde. J’entends des bruits sourds et aperçois de la fumée noire qui s’élève de la ville. La guerre a commencé et je peine à réaliser ce qui se passe vraiment. Tout le monde s’agite autour de moi, les gens s’empressent de se mettre à l’abri, ce que je cherche également à faire. Cependant, la guesthouse où je réside se situe non loin du quartier général des armées, à Khartoum 2 là où les hostilités ont démarré, il aurait donc été trop dangereux pour moi de retourner là-bas, sachant que, de toute manière, aucun taxi parmi les rares qui circulent ne souhaite prendre le risque de s’y rendre. Un agriculteur de l’île, me propose alors de m’emmener dans la maison de membres de sa famille qui habitent non loin et où je pourrais trouver refuge. La famille chez qui je me refugie en urgence me rassure. Les jours qui suivent vont être très longs et très difficiles. Khartoum se transforme littéralement en champ de bataille, les deux armées s’affrontent avec des armes lourdes directement dans la ville. J’entends presqu’incessamment les bruits des tirs d’artillerie, et les détonations des missiles et des bombardements. Suivant les consignes et instructions du Quai d’Orsay, je reste cachée sous un lit loin des fenêtres pour éviter le danger d’éventuelles balles perdues. Les jours passent très lentement jusqu’à ce que je reçoive enfin des instructions de la part de la cellule de crise du Quai d’Orsay chargée de s’occuper de l’évacuation des ressortissants vers la France. On m’envoie par messagerie les cordonnées d’un point de ralliement que je dois rejoindre par mes propres moyens. Par chance, un employé de l’ambassade de France habite sur l’île de Tuti et se prépare également à être évacué avec sa famille. Il vient donc me récupérer avec sa voiture et après des adieux difficiles avec ma famille d’accueil, nous nous retrouvons à rouler au milieu d’une ville déserte et en partie détruite. Le chemin est chaotique, nous passons plusieurs barrages dans des zones de la ville tantôt sous le contrôle des militaires de l’armée régulière, et tantôt tenus par des forces de soutien rapide (FSR). Après maints détours dans des zones et quartiers de combats nous atteignons enfin le point de ralliement dans un autre quartier de Khartoum. Le lendemain, nous nous préparons enfin à quitter la ville sous l’escorte de militaires français. Les soldats sont venus dans le cadre de l’opération Sagittaire dont l’objectif est d’assurer la sécurité de notre évacuation, ce qui concerne 538 personnes d’une quarantaine de nationalités différentes44. Le convoi est interrompu plusieurs minutes à cause d’un affrontement qui démarre entre les belligérants et une explosion qui retentit très proche45. Nous parvenons finalement à quitter le pays par la voie des airs pour rejoindre dans un premier temps la base militaire française de Djibouti. Je quitte alors le Soudan, laissant derrière moi mes affaires et le chaos continu d’un pays en guerre. Trois jours plus tard, à l’arrivée à l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle, nous sommes accueillis parmi d’autres par la ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Catherine Colonna, et je partage quelques impressions des évènements que je viens de vivre devant les caméras des télévisions. Je ne souhaitais pas forcément endosser ce rôle de témoin, mais lorsque la proposition nous a été faite à l’atterrissage de l’avion, il m’a semblé important en tant que chercheuse de partager les informations et faire le relais de qui se déroulait au Soudan.

44 Vincent Lamigeon, « Opération Sagittaire : comment l’armée française a évacué 500 civils du Soudan », Challenges, le 25 avril 2023, https://www.challenges.fr/entreprise/defense/operation-sagittaire-comment-l-armee-francaise-a-evacue-500-civils-du-soudan_853356, consulté le 8 août 2024.

Un journaliste de l’Agence France Presse (AFP) récupère mon contact et prend mon témoignage détaillé lors d’une entrevue. Je ne me doute pas à ce moment que mon récit allait être largement diffusé, repris dans de nombreux médias à travers le monde46 et traduit en différents langues dont l’anglais47 ou encore l’indonésien48. Je me retrouve ainsi malgré moi prise dans un tourbillon médiatique et reçois de nombreuses sollicitations de médias internationaux que j’ai préféré décliner. Mon retour n’est en effet pas de tout repos car je dois rapidement gérer beaucoup de démarches administratives pour refaire mes documents laissés à la guesthouse à Khartoum, ayant été contrainte d’abandonner toutes mes affaires (dont du matériel de travail comme mon drone et ma caméra).

Après mon retour, il a fallu surtout composer avec le choc post-traumatique et faire face aux cauchemars répétés liés aux moments de panique que j’ai vécus à Khartoum. J’ai fait un suivi psychologique pendant un mois. Cependant par la suite, j’ai régulièrement subi des flash-backs, m’obligeant parfois à interrompre la rédaction concernant le terrain soudanais.

45 Laurent Lagneau, « Soudan : L’Élysée confirme la blessure d’un commando des forces spéciales lors de l’opération Sagittaire », Opex360, le 25 avril 2023, https://www.opex360.com/2023/04/25/soudan-lelysee-confirme-la-blessure-dun-commando-des-forces-speciales-lors-de-loperation-sagittaire/, consulté le 8 août 2024.

46 « "Je me retourne et je vois des explosions", "J'ai pleuré", "Je voyais la mort" : récits glaçants d'évacués du Soudan », La Libre, le 26 avril 2023, https://www.lalibre.be/international/afrique/2023/04/26/je-me-retourne-et-je-vois-des-explosions-jai-pleure-je-voyais-la-mort-recits-glacants-devacues-du-soudan-I2LVIAXHHVFYBADIHTK5TFIDKA/, consulté le 8 août 2024 ; « TÉMOIGNAGES. « Je voyais la mort » : évacués du Soudan, ils racontent la vie au milieu des combats », le 26 avril 2023, https://www.ouest-france.fr/monde/soudan/temoignages-je-voyais-la-mort-evacues-du-soudan-ils-racontent-la-vie-au-milieu-des-combats-fd0c4102-e457-11ed-b65b-fca66c0089ee, consulté le 8 août 2024

47 Sylvie Corbet, « World powers pull their citizens as violence roils Sudan », The Seatlle Times, le 26 avril 2023, https://www.seattletimes.com/nation-world/world-powers-pull-their-citizens-as-violence-roils-sudan/, consulté le 8 août 2024.

48 Novi Christiastuti, « Kisah Dramatis Wanita Maroko Selamat dari Pertempuran di Sudan », le 27 avril 2023, https://news.detik.com/internasional/d-6692361/kisah-dramatis-wanita-maroko-selamat-dari-pertempuran-di-sudan., consulté le 8 août 2024.

Encadré - La guerre au Soudan : un drame qui se poursuit dans un relatif silence médiatique

Je tiens à signaler que plus de deux années après le commencement de la guerre le 15 avril 2023, la situation au Soudan reste dramatique. La guerre s’est étendue et frappe quasiment l’ensemble du vaste territoire soudanais. D’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) de l’ONU, en août 2024, le Soudan se situait déjà à un point de rupture qui pourrait entraîner des dizaines de milliers de morts dans un pays qui connaît déjà « l’une des pires situations humanitaires au monde »49. On estime qu’en quatorze mois, le conflit a causé la mort de 60 000 civils et plongé la moitié de la population dans une insécurité alimentaire sévère50. Au premier septembre 2025, selon l’ONU, on estime que plus de 12 millions de personnes ont été déplacées et que près de 4 millions de personnes ont dû fuir vers d’autres pays (majoritairement les pays voisins comme l’Égypte, le Tchad ou encore le Soudan du Sud). La famine est confirmée dans dix régions et continue de s’étendre ; la majorité des hôpitaux ne sont plus opérationnels et de nombreuses infrastructures et services sont dévastés51. De plus, malgré les annonces régulières de relance des négociations entre les belligérants, le conflit semble loin de prendre fin et continue au contraire de faire rage.

Il était initialement prévu que mes missions de terrain se succèdent et que je parte au Bangladesh dès le mois de juin 2023. Cependant, et de l’avis de nombreuses personnes, il n’était pas raisonnable pour moi de partir aussi rapidement après le choc subi au Soudan. Cela a de nouveau perturbé mes plans en compromettant une fenêtre de disponibilité pour partir sachant que j’allais débuter à partir de septembre 2023 un contrat d’ATER à temps plein, réduisant de facto ma mobilité lointaine et de longue durée. La seule période possible restante était en fin d’année entre mi-décembre et mi-janvier. J’ai donc repris les démarches et suivi la procédure pour les demandes administratives et de financement. Cependant, cette période coïncide cette fois ci avec des élections nationales au Bangladesh. Mon laboratoire comme l’université et le fonctionnaire sécurité défense me préviennent dès l’été qu’au regard des conditions sécuritaires incertaines, ils ne pourront pas me donner l’autorisation de partir. Mon expérience passée avec le Soudan semble me coller à la peau, et bien que comprenant tout à fait les raisons objectives de ce choix pour limiter la prise de risque, je me vois à nouveau contrainte de me réorganiser et de retravailler mes stratégies d’enquête. Je décide alors de remobiliser mes contacts sur place pour convenir avec un assistant de mener le reste des enquêtes à distance à partir de mes grilles et de mes instructions. Cela me demande une charge de travail conséquente sur plusieurs mois pour suivre le travail d’enquête avec mon assistant sur place. Les entretiens sont alors réalisés en bengali, mon assistant, Mahfuz, étant locuteur natif de cette langue, puis retranscrit en anglais, sachant que, du fait de l’absence d’institutions de recherche partenaires de mon laboratoire, la prise en charge de la rémunération de mon assistant n’a pas été possible et a donc été à ma charge. 25 entretiens sur les 85 réalisés au Bangladesh ont été effectués par l’intermédiaire de mon assistant. Des réunions régulières ont eu lieu par téléphone pour guider et accompagner le travail dans le recueil des données et la prise de photographies.

49 « Le Soudan à un « point de rupture cataclysmique », selon une agence de l’ONU », Le Monde avec l’AFP, le 12 août 2024, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/08/12/le-soudan-a-un-point-de-rupture-cataclysmique-selon-une-agence-de-l-onu_6278448_3212.html, consulté le 12 août 2024.

50 Eliott Brachet, « Le Soudan s’enfonce dans une guerre d’usure », Le Monde, le 2 juillet 2024, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/07/02/le-soudan-s-enfonce-dans-une-guerre-d-usure_6245998_3212.html, consulté le 8 août 2024.

51 « L’ONU et la crise au Soudan », Nations Unies, Centre régional d’information pour l’Europe Occidentale, 24/10/2025, https://unric.org/fr/crise-au-soudan-la-reponse-de-lonu/, consulté le 28 octobre 2025.

À noter que si la période électorale de janvier 2024 a effectivement constitué un moment de tensions au Bangladesh (à vrai dire, essentiellement à Dacca, la capitale), l’instabilité du régime en place s’est confirmée quelques mois plus tard lorsque le gouvernement de Sheikh Hasina est renversé le 5 août 202452, un évènement sur lequel je reviendrai ultérieurement dans l’analyse. Sur la Figure 9, j’ai représenté synthétiquement sous forme de calendrier trimestriel les principaux évènements qui ont jalonné mon parcours doctoral.

52 Le Parisien avec l’AFP, « La « Dame de fer du Bangladesh » : qui est Sheikh Hasina, la Première ministre poussée à la démission par les manifestations ? », le 5 août 2024, https://www.leparisien.fr/international/la-dame-de-fer-du-bangladesh-qui-est-sheikh-hasina-la-premiere-ministre-poussee-a-la-demission-par-les-manifestations- 05-08-2024-BFQBNSGRGNDLTCOHQQOBUDKLJM.php, consulté le 06 octobre 2024.

Figure 9 Calendrier trimestriel des principaux évènements qui ont jalonné le parcours doctoral.

2.3. Réflexivité sur les terrains difficiles

La littérature académique interroge depuis longtemps déjà la notion de terrain difficile. La difficulté est avant tout une notion subjective, les politistes Magali Boumaza et Aurélie Campana (2007) proposent toutefois d’identifier certains critères qui permettent de qualifier, à défaut de quantifier, la difficulté d’un terrain donné. Les chercheuses évoquent à ce titre le niveau d’étrangeté initiale que le chercheur noue avec son terrain, autrement dit son degré de familiarité (langue, culture, histoire, etc.) avec ce dernier. Elles mentionnent ensuite le danger, physique ou émotionnel, lié à l’étude ou au fait de se rendre physiquement sur un terrain. Boumaza et Campana parlent également de la nécessité de mettre en place des stratégies de contournement des risques lorsque la question se pose sur tel ou tel terrain, en expliquant que cette étape fait partie à part entière du processus de recherche. Dans un ouvrage d’anthropologie paru sur cette thématique, les terrains sensibles sont définis comme « porteurs d’une souffrance sociale, d’injustice, de domination, de violence » (Bouillon et al., 2005), cette définition insiste davantage sur le résultat physique ou émotionnel que sur le danger en tant que tel.

En ce qui concerne cette recherche, les conditions de déroulement des terrains font que l’on peut aisément les qualifier de sensible et de difficile. En effet, le sujet tout d’abord n’est pas anodin et relève d’enjeux stratégiques significatifs pour les différents gouvernements concernés. Par ailleurs, les conséquences sur la vie quotidienne de nombreuses personnes peuvent être directes et brutales, certaines personnes pouvant perdre leur lieu de vie et/ou de travail.

À l’image du thème choisi pour l’édition 2022 de La Nuit européenne des chercheur·e·s53, mes terrains ont été marqués par de l’imprévu, essentiellement dû aux instabilités politiques des pays étudiés. Dans le cas du Soudan, la situation est particulière car, avec l’éclatement soudain de la guerre au cœur même de Khartoum, le terrain s’est brusquement transformé en un champ de bataille, un lieu hostile et très dangereux, relayant le présent de la recherche et des enquêtes au second plan. La difficulté de mes terrains s’est également manifestée au niveau des démarches administratives, que ce soit pour l’obtention de visas, ou d’autorisation de déplacement dans le cas du Soudan.

Dans le champ des sciences sociales, la question des terrains empêchés — c’est-à-dire devenus inaccessibles ou partiellement inaccessibles en raison de facteurs externes — soulève des enjeux théoriques, méthodologiques et éthiques majeurs. Lorsqu’un terrain se ferme brutalement, par exemple à la suite d’un coup d’État ou du déclenchement d’un conflit armé, le chercheur est confronté à une incertitude profonde : non seulement quant à la durée de l’empêchement, mais aussi quant à l’intensité des restrictions qui peuvent aller jusqu’à l’impossibilité de maintenir tout contact avec les interlocuteurs locaux. Cette rupture soudaine bouleverse le rapport au terrain, mais aussi la posture du chercheur, qui se voit contraint d’adapter ses outils, ses questions, voire son rapport au savoir.

On peut évoquer à ce sujet le rapport publié en décembre 2024 et coécrit par Delphine Allès et Louise Perrodin, chercheures à l’Inalco, qui commente les premiers résultats d'une enquête sur l'évolution des contraintes et des pratiques de recherche en terrains empêchés ou entravés (Allès & Perrodin, 2024). Basé sur les réponses de plus de 400 chercheurs confrontés à des contraintes d’accès à leur terrain, l’enquête montre que 80 % d’entre eux déclarent faire face à des restrictions, qu’elles soient politico-administratives, sécuritaires, diplomatiques ou conjoncturelles. Ce que révèle ce rapport, c’est l’enchevêtrement de ces contraintes et leur tendance à se pérenniser, obligeant les chercheurs à adopter des stratégies alternatives de production de données. Deux évolutions y sont présentées comme essentielles : d’une part, la formalisation rigoureuse des méthodes de collecte et de fiabilisation des données à distance, et d’autre part, la systématisation des formations aux enjeux spécifiques de ces terrains contraints (éthique, sécurité des données, relations avec les partenaires locaux, etc.).

53 Le thème de cette année était « L’imprévu », une édition à laquelle j’ai d’ailleurs participé à Bordeaux. https://www.u-bordeaux.fr/evenements/la-nuit-des-chercheurs, consulté le 6 octobre 2024.

Ce rapport rappelle aussi combien le temps long et l’articulation de méthodes diversifiées deviennent cruciaux dans ces contextes, non seulement pour maintenir une expertise sur les terrains entravés, mais aussi pour produire des savoirs contextualisés, sensibles et réflexifs. En somme, loin de signifier l’arrêt de la recherche, l’empêchement du terrain impose de renouveler profondément les cadres méthodologiques, de repenser les relations d’enquête, et d’interroger les conditions mêmes de la production du savoir en situation de contrainte.

Ces différents éléments interrogent sur le degré d’accessibilité des terrains qu’il n’est pas toujours simple d’anticiper et avec lequel il m’a fallu sans cesse composer.

III) Outils méthodologiques et stratégies de rencontre des populations sur les terrains

Dans cette recherche, je mobilise une approche qualitative adaptée pour rendre compte du vécu des populations enquêtées à travers leurs pratiques, leurs discours et leurs représentations. En règle générale, cette approche implique d’osciller entre approches hypothético-déductive et empirico-inductive. Tandis que la première se base sur des hypothèses de recherche que l’on conçoit théoriquement avant de les tester sur le terrain ; la seconde se fonde sur des faits et des données observables pour ensuite construire la réflexion et la problématisation. Autrement dit l’approche hypothético-déductive va de la théorie à l’empirie, quand l’approche empirico-déductive fait le mouvement inverse (Marquet et al., 2022). En réalité, une recherche est très souvent le résultat d’une combinaison de ces approches et ne se réduit pas strictement à l’une ou à l’autre. Cette recherche n’y échappe pas et procède par allers-retours. Ayant été privée d’accès aux terrains au début de ma thèse, ma démarche a été initialement davantage théorique en m’appuyant sur un état de l’art de la littérature et diverses documentations pour établir mes hypothèses et mes pistes de recherche. Les phases de terrain m’ont ensuite permis d’affiner ce cadre en fonction des données récoltées. Les géographes Marianne Morange et Camille Schmoll soulignent justement l’avantage que confère cette souplesse de la démarche qualitative dans leur ouvrage Les outils qualitatifs en géographie : « L’absence de protocole méthodologique fermé permet d’effectuer de nombreux allers-retours et réajustements entre données empiriques et cadre théorique, entre induction et déduction » (Morange & Schmoll, 2016, p.22).

Cette recherche mobilise ainsi une approche qualitative de terrain en se basant sur le croisement de quatre principales méthodes et sources de données complémentaires :

-de la recherche documentaire (en format papier ou numérique) comprenant de la littérature académique, de la littérature grise comme des rapports d’ONG, des documents officiels comme des traités ou des protocoles d’accord ou encore des articles de presse.

-des entretiens semi-directifs avec des personnes (population locale, chercheurs) rencontrées sur les terrains dans des zones en aval des deux grands barrages étudiés.

-également d’un terrain numérique réalisé en complément et qui se présente sous trois formes différentes : la conduite d’entretiens à distance ; l’utilisation d’images satellites pour rendre compte d’évolutions temporelles des modifications des fleuves en aval des deux grands barrages ; ainsi que la constitution d’une base de données pour l’analyse de discours médiatiques.

-de l’observation sur le terrain

Comme le souligne l’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan (1995), ces différentes sources sont essentielles pour la récolte de données qualitatives et nécessitent ensuite un travail rigoureux de croisement, de triangulation, un peu à la manière des historiens qui croisent leurs sources de façon critique pour recouper les informations et tenter au mieux de s’approcher de la véracité des faits. À noter que la triangulation peut se faire pour les données (en variant les sources), mais aussi pour les méthodes en ayant recours à plusieurs techniques pour étudier un phénomène, par exemple l’entretien et l’observation.

3.1. Recherche documentaire et choix des zones d’enquête

Dans le cadre de cette recherche de nombreuses sources et références bibliographiques consultées en plusieurs langues (notamment anglais, français et arabe) servent à documenter et préciser le cadre théorique et conceptuel de la recherche, en s’appuyant notamment sur une revue de la littérature scientifique, la consultation de la littérature grise (rapports d’ONG et d’institutions), ou encore sur des entretiens avec des chercheurs.

Ma maitrise de la langue arabe était un atout pour lire comprendre et analyser quelques articles et ouvrages écrits par des collègues égyptiens et soudanais à propos du barrage éthiopien de la Renaissance. Sur le terrain soudanais, cela m’a aussi grandement facilité les interactions avec les populations locales. Par ailleurs, la grande majorité des travaux portant sur le Bangladesh et le barrage de Farakka sont en anglais

Le travail de documentation est complété par la récolte de données empiriques lors de phases d’enquêtes sur le terrain. En plus des phases d’observation, une série d’entretiens semi-directifs sont réalisés auprès de populations cibles variées (populations locales dont agriculteurs, pêcheurs, éleveurs, membre d’ONG, etc.).

Les analyses sont également complétées par un travail de cartographie à partir de Systèmes d’Information Géographique (SIG) en maniant diverses bases de données pour la réalisation de cartes.

Pour des raisons de sécurité liées aux conditions climatiques, mes phases d’enquête sur le terrain se sont déroulées hors des saisons des pluies ou des moussons, qui pour mes deux terrains ont lieu entre les mois de juin et de septembre. J’ai ainsi réalisé mes enquêtes de terrain lors des saisons sèches, cela m’a été très utile pour rendre compte des modifications du fleuve et aussi les éventuels impacts des deux barrages sur les territoires en aval, pour interroger les pratiques des populations et leur adaptation. Les zones d’étude que j’ai ciblées sont identifiés comme des zones touchées par la mise en place des barrages dans les pays en aval, au Soudan et au Bangladesh. Il s’agit de zones densément peuplées dont les populations dépendent des ressources des fleuves pour leurs activités (pêche, agriculture, élevage, navigation). Au Soudan, à travers les enquêtes réalisées sur le terrain et en distanciel (40 entretiens semi-directifs), j’ai étudié les pratiques agricoles des populations locales riveraines du Nil Bleu à Khartoum-Bahri (agriculteurs, pêcheurs et éleveurs et fabricants de briques rouges à base des sédiments du Nil Bleu), notamment en période sèche. L'objectif était de voir dans quelle mesure les éventuelles variations du cours d'eau liées à la mise en place du barrage de la Renaissance ont un effet sur les pratiques agricoles (types de cultures, méthodes d'irrigation, rythme et qualité des récoltes, etc.) ; mais également d’étudier les impacts sur la quantité de limons déposés qui servent pour l’activité de fabrique de briques rouges.

Khartoum est la capitale et la principale ville du Soudan. J’y ai

réalisé mes enquêtes dans deux endroits stratégiques bordés

par le Nil Bleu. Le quartier d’Al-Jerif Est tout d’abord, situé

dans la partie sud-est de la ville. De nombreuses personnes y

pratiquent une agriculture urbaine en utilisant l’eau du Nil

Bleu. Ce quartier est également connu pour l’activité de

fabrication de briques rouges à base du limon, déposé lors des

crues régulières du fleuve.

L’île de Tuti ensuite, située au niveau de la confluence entre le

Nil Blanc et le Nil Bleu, il s’agit d’une zone de production

agricole propice pour la rencontre de populations

d’agriculteurs et de pêcheurs.

Ad-Damazin est une des principales villes du Soudan. Elle se trouve dans l’État du Nil Bleu et est traversée par le cours d’eau du même nom. La ville est située à proximité du barrage éthiopien de la Renaissance, il s’agit donc d’une localité intéressante pour rendre compte des impacts de ce grand barrage. À ad-Damazin se trouve également le barrage soudanais de Roseires, un des plus importants construits par le Soudan sur le Nil Bleu. Mon assistant de recherche rencontré à Khartoum est originaire de cette ville, il y est retourné après l’éclatement de la guerre, et nous avons convenu ensemble de poursuivre le travail d’enquêtes au regard de la pertinence de la localisation pour mon sujet de recherche et parce que les conditions politiques le permettaient encore.Carte 7 Localisation des zones d’études au Soudan à l’échelle du pays Terrains soudanais Terrains bangladais

Figure 10 Localisation des zones d’enquêtes à Khartoum au Soudan

Au Bangladesh, la zone étudiée se situe dans diverses localités situées à proximité de la ville de Rajshahi (Carte 8). Ici le Gange (appelé Padma au Bangladesh) sert de frontière entre l’Inde le Bangladesh. Quatre-vingt-cinq entretiens ont été menés auprès de pêcheurs, d’agriculteurs, d’extracteurs de sable (disponible en période d’étiage lors de la saison sèche). Des entretiens ont aussi été réalisés auprès de représentants d’institutions locales, dont un membre d’une ONG.

Carte 8 Localisation des zones d’enquête dans le district de Rajshahi au Bangladesh et nombre d’entretiens réalisés par localité

La commune de Rajshahi abrite près d’un million d’habitants en 2024, elle est le siège administratif du district et de la division du même nom, située au nord-est du Bangladesh à la frontière avec l’Inde.

Plusieurs entretiens ont été menés avec des personnes qui résident dans des chars. Ce terme utilisé localement et présent dans de nombreux toponymes, désigne une étendue de terre entourée par les eaux d'un océan, d'une mer, d'un lac ou d'un cours d'eau ; il s'agit généralement d'une accumulation dans le cours d'un fleuve ou d'un estuaire. Il existe par ailleurs des chars insulaires, qui sont entourés d'eau tout au long de l'année, et les chars attachés, qui sont reliés à la terre ferme dans des conditions normales d'écoulement. Une fois végétalisées, ces terres sont communément appelées chars au Bangladesh54. Ces terres sont particulièrement prisées pour les activités agricoles dans la mesure où elles fournissent de nouveaux sols fertiles, qui ont d’autant plus de valeur dans un contexte de pressions foncières. Il s’agit en outre de terres particulièrement vulnérables face aux aléas d’érosion et d’inondation.

3.2. Réalisation d’entretiens semi-directifs

3.2.1. Choix des populations cibles et indicateurs recherchés

La constitution des données s’est principalement opérée à travers la réalisation d’entretiens semi-directifs auprès de différentes catégories d’acteurs sur les terrains. J’ai réalisé un total de 125 entretiens sur les deux terrains avec des populations riveraines ayant une activité qui dépend du cours d’eau, dont 85 pour le terrain bangladais (dans diverses localités dans les alentours de Rajshahi) et 40 pour le terrain soudanais (36 à Khartoum et 4 à ad-Damazin).

À noter que parmi les 85 entretiens du Bangladesh, 55 ont été menés en personne in situ, et 30 l’ont été en distanciel avec l’aide d’un assistant. De même, au Soudan, sur les 40 entretiens, 23 ont été réalisés directement sur le terrain à Khartoum, puis 17 en distanciel, plusieurs mois après l’éclatement de la guerre, dont quatre dans la localité d’ad-Damazin grâce à un assistant de recherche.

L’entretien est l’outil qui permet véritablement d’approfondir et de récolter beaucoup d’informations à partir des savoirs ou des souvenirs des acteurs locaux. Il s’agit en outre d’un outil privilégié pour avoir accès aussi aux représentations des personnes, une dimension particulièrement importante de ma recherche.

54 Pour plus de détails, se référer à ce reportage : Libération, « Changement climatique. Au Bangladesh, îles éphémères et vies mouvantes », le 11 juillet 2020, https://www.liberation.fr/apps/2020/07/bangladesh-iles-changement-climatique/, consulté le 6 octobre 2024.

Le choix des enquêtés s’est concentré sur des acteurs directement dépendants du fleuve et de ses ressources, afin de documenter, au plus près, les usages quotidiens du cours d’eau, les formes de vulnérabilité, et les perceptions locales des aménagements hydrauliques mis en place en amont. Les profils ciblés varient en fonction des contextes nationaux, mais répondent à une logique commune d’ancrage territorial au plus près du fleuve. Il s’agit principalement d’agriculteurs, de pêcheurs, d’éleveurs, ainsi que, dans certains cas spécifiques, d’extracteurs de sable (Bangladesh) ou de fabricants de briques rouges (Soudan). Ces groupes ont en commun d’exercer une activité directement tributaire du fleuve et donc potentiellement affectée par toute modification hydrologique induite par un aménagement, tel qu’un grand barrage.

En amont du terrain, une grille d’entretien semi-directive a été élaborée. Elle a ensuite été progressivement ajustée en fonction des entretiens, des types d’acteurs rencontrés et des réalités observées sur le terrain. Cette grille visait à guider l’enquête sans l’enfermer dans un cadre rigide, et à permettre une certaine flexibilité dans les échanges, en fonction des contextes et des réponses obtenues. Les entretiens avec les populations locales au Soudan comme au Bangladesh se structurent en trois grands axes : une première série de questions porte sur les activités et les pratiques de la personne afin notamment de caractériser plus finement les usages qui sont faits du fleuve, et le niveau de dépendance aux ressources. Un deuxième axe porte sur les changements et les conflits : il s’agit ici d’interroger le point de vue de la personne enquêtée sur les changements observés d’un point de vue hydrologique sur une période donnée. Enfin, la grille se termine par des questions plus générales sur le profil de la personne.

Pour structurer les entretiens et mieux caractériser les usages, les vulnérabilités et les dynamiques locales, plusieurs indicateurs (essentiellement qualitatifs, mais parfois aussi quantitatifs) ont été retenus. Ces indicateurs ont permis de préciser la relation quotidienne des enquêtés au fleuve ainsi que leurs pratiques professionnelles. Parmi eux, on peut citer pour ce qui concerne les agriculteurs : les techniques d’irrigation utilisées ; l’éventuel recours à des sources d’eau alternatives au fleuve (eaux souterraines, canaux secondaires, etc.) ; l’usage ou non d’engrais ou de produits chimiques ; la présence de phénomènes de salinisation ou d’appauvrissement des sols ; les types de cultures pratiquées et la quantité d’eau requise pour chacune ; les pratiques alimentaires en lien avec la production agricole ; le nombre de cycles de récolte par an, leur fréquence et leur régularité, etc. D’autres indicateurs plus spécifiques sont aussi utilisés pour les pêcheurs (comme les types de poissons pêchés, en quelle quantité et sur quelle période) ou bien pour les fabricants de brique rouge à partir des limons du Nil (quantité de limon reçu et utilisé, évolution, etc.).

Ces éléments ont permis d’analyser, de manière fine et située, comment les populations locales perçoivent et vivent les évolutions du fleuve, notamment en termes de débit, de saisonnalité ou de qualité de l’eau. Ils contribuent également à évaluer les capacités d’adaptation ou, au contraire, les situations de blocage ou de précarisation accrue, en lien avec les grands projets hydrauliques décidés en amont.

Enfin, les entretiens ont également permis d’explorer la perception locale des enjeux diplomatiques et géopolitiques liés au fleuve. Il s’agissait de recueillir les représentations et les connaissances des populations concernant les barrages construits par les pays en amont, mais aussi leur opinion sur le positionnement de leur propre État dans les négociations régionales : étaient-elles au courant des traités ou accords existants ? Quelle lecture faisaient-elles du partage de l’eau ? Ressentaient-elles une forme d’injustice ou d’abandon ?

Cette démarche qualitative, ancrée dans le terrain, a ainsi permis d’articuler différentes échelles d’analyse. Elle éclaire la manière dont les rapports de force géopolitiques autour de l’eau s’imbriquent dans les trajectoires et les expériences locales, et souligne l’importance de considérer les savoirs et les vécus ordinaires comme partie intégrante des enjeux hydropolitiques.

3.2.2. Rencontre avec les enquêtés et positionnement

Pour Jean-Pierre Olivier de Sardan, le contexte dans lequel se déroule l’entretien est important à prendre en compte, il écrit à ce propos : « L’entretien ne doit pas être pour autant perçu comme une extraction minière d’informations. Dans tous les cas, l’entretien de recherche est une interaction : son déroulement dépend évidemment aussi bien des stratégies des deux (ou plus) partenaires de l’interaction, et de leurs ressources cognitives, que du contexte dans lequel celle-ci se situe » (Olivier de Sardan, 1995, §29). Beaucoup d’éléments entrent en considération dans la relation enquêteur-enquêté en fonction entre autres de la personnalité, des origines, de l’apparence, du genre, de la proximité culturelle et linguistique, etc. (Morange & Schmoll, 2016, p.27).

Cela amène aussi à prêter attention à la posture réflexive et mon positionnement en tant que jeune chercheuse qui étudie ce sujet spécifique dans ces terrains. Mon statut de jeune femme étrangère, sans doute exotique aux yeux de certains, a joué dans l’impression que j’ai pu laisser au moment de la prise de contact puis de la sollicitation d’un entretien.

La majorité des entretiens ont été effectués sur le lieu de travail des personnes, à proximité des champs agricoles ou à côté des zones de pêche par exemple. Dans certains cas, les personnes acceptaient de m’accorder du temps plus tard en soirée, par exemple après la coupure du jeune lors du ramadan. La plupart des entretiens ont été enregistrés à l’aide d’un dictaphone avec l’accord des personnes, puis j’ai retranscrit et traduit dans un second temps. Tout particulièrement pour les entretiens réalisés en extérieur sur un lieu de travail, il me paraissait plus naturel d’enregistrer la conversation, j’avais également un carnet pour parfois prendre des notes écrites, ce que je n’ai pas fait systématiquement car dans certains cas, cela aurait pu instaurer une certaine distance, voire une méfiance de la part des enquêtés.

Sur chaque terrain, j’ai regroupé les enquêtés par rapport à la nature de leur activité principale, ce qui m’a permis de concevoir quatre catégories, dont deux communes aux deux pays: agriculteurs, pêcheurs; et une dernière similaire mais spécifique, à savoir les extracteurs de sable au Bangladeh et les fabricants de briques rouges au Soudan. Ces deux activités présentent la similarité de dépendre des apports du fleuve (dépôt de sable ou de limons) (Figure 11, Figure 12).

Figure 11 Répartition des entretiens réalisés au Bangladesh par catégorie d'acteurs Pêcheurs 35 41%

Agriculteurs

32

38%

Eleveurs

8

9%

Extracteurs de sable

10

12%

Répartition des entretiens réalisés au Bangladesh par

catégorie d'acteurs (total = 85)

Figure 12 Répartition des entretiens réalisés au Soudan par catégorie d'acteurs

En amont des enquêtes, lors des phases préparatoires des missions, j’ai conçu des grilles d’entretiens semi-directifs adaptées pour chacune de ces catégories d’acteurs. Une fois sur le terrain, j’ai réalisé une première série d’entretiens pour tester la grille de questions pour ensuite la réajuster si nécessaire en fonction des réponses et des pistes abordées dans les entretiens. À titre d’exemple, sur le terrain bangladais, la question des relations frontalières tendues avec l’Inde et de certaines dynamiques transfrontalières comme la contrebande a émergé des enquêtes préliminaires, ce sont des pistes qui m’ont ensuite paru pertinentes à intégrer pour mieux contextualiser et comprendre les relations entre les deux pays riverains au niveau local. De même, dans les entretiens menés au Soudan, les enjeux et liés aux appartenances ethniques des population riveraines sont apparus nettement sur le terrain et se sont avérés une piste pertinente pour analyser la conflictualité.

Sur le terrain, j’ai réalisé également quelques entretiens avec des collègues chercheurs à l’Université de Khartoum au Soudan et des collègues de différentes universités bangladaises à Dacca. Les échanges avec ces chercheurs m’ont surtout aidé pour comprendre le contexte du terrain et obtenir des informations pratiques et étendre mon carnet de contacts.

Ces enquêtes visent à interroger les populations locales pour rendre compte et comprendre l’ampleur des impacts socio-environnementaux des barrages étudiés, ainsi que les stratégies d’adaptation des populations affectées dans quelques localités riveraines des fleuves, situées Agriculteurs

25

62%

Fabricants de

briques

10

25%

Pêcheurs

5

13%

Répartition des entretiens réalisés au Soudan par

catégories d'acteurs (n = 40) dans les pays en aval et aussi leurs représentation et positionnement par rapport au barrage et partage du fleuve.

Faisant écho aux rapports entre induction et déduction évoquées précédemment, ces ajustements font partie intégrante du travail d’enquête qualitative façonné par des aller-retours entre la phase de conception et de problématisation et la phase de récolte de données empiriques. Selon le géographe Sylvain Guyot : « la réalité de la pratique de terrain se résume plutôt à un ensemble de tâtonnements, de renoncements et de bricolages » (Guyot, 2008, p.2). Dans mon cas, les difficultés extérieures m’ont en effet contraintes à des renoncements : notamment ceux de ne pas pouvoir retourner moi-même sur le terrain, que ce soit au Soudan après le début de la guerre, ou bien au Bangladesh pour des raisons de conditions climatiques extrêmes (cyclone et forte inondation) et aussi pour des raisons de sécurité liées à l’instabilité potentielle en contexte électoral. L’expérience acquise lors des premiers terrains, m’a toutefois permis à la fois de nouer des contacts pour permettre une nouvelle phase de constitution de données à distance, mais aussi d’intégrer les ajustements dans les grilles d’entretiens. Sur mes deux terrains, j’ai utilisé la méthode de l’effet boule neige (ou snowball sampling) qui consiste à demander à une personne enquêtée de me mettre en relation avec d’autres personnes susceptibles de participer à l’enquête et ainsi de suite. Cette méthode permet de gagner du temps, elle comporte toutefois le risque de biaiser, même partiellement, les données dans le cas où les personnes rencontrées seraient trop homogènes socialement. Dans le cadre de cette recherche, cela n’a pas été une difficulté car j’ai réussi à établir des contacts avec plusieurs personnes ressources dans les différentes zones d’enquête.

Sur le terrain bangladais, pour rencontrer mes populations cibles, je me suis rendue dans des zones accessibles en transport en commun, en ciblant des zones connues pour des activités comme la pêche ou l’agriculture ou l’extraction de sables, le plus souvent localisées dans la partie sud de la ville de Rajshahi à proximité du fleuve Padma. Il m’est alors facile de prendre contact avec les gens, d’engager la conversation et de solliciter un entretien plus long en fonction de leurs disponibilités. Ces rencontres initiales me permettent ensuite de recourir à la méthode de boule de neige pour être orientée vers d’autres personnes susceptibles de participer à mon enquête. Pour rencontrer plus d’agriculteurs, je me rends dans les upazillas55 de Chargat et de Sardah où se trouvent de nombreuses communes agricoles qui dépendent du Padma et se trouvent juste en face de la frontière indienne dont le tracé coïncide avec le cours d’eau sur ce segment. Facilement accessibles depuis Rajshahi, c’est ici que je décide de mener la majorité de mes enquêtes.

55 L'upazila est une subdivision administrative du Bangladesh. Les upazilas forment le 3e niveau de division territoriale du pays, après les divisions et les districts.

3.3. Terrain numérique

D’après la définition issue du Dictionnaire de la Géographie et de l’espace des sociétés « Le terrain est une entité spatio-temporelle et une instance épistémique où se manifeste l’attitude empirique d’un chercheur dans sa tentative d’établissement des faits scientifiques » (Volvey in Lévy & Lussault, 2013, p.904). Cette première définition du terrain demeure toutefois restrictive, impliquant une dimension vécue, empirique qui nécessite pour un géographe de se rendre sur place et de se baser sur son expérience sensorielle (Claval, 2013). Afin d’élargir la conception du terrain, les géographes Amaël Cattaruzza et Kévin Limonier (2022) posent des éléments de réflexion épistémologiques et méthodologiques sur la définition et l’intérêt de pratiquer des terrains numériques. Les auteurs rappellent que le terme « numérique » est multidimensionnel : il renvoie tout d’abord à un ensemble d’objets matériels et tangibles qui permet d’accéder à un espace de communication et d’information, autrement dit, un type d’espace spécifique qualifié de numérique. Cattaruzza et Limonier précisent : « Mais, la notion de numérique désigne également l’espace d’information en tant que tel, que ce soit au niveau des codes et des protocoles qui le génère, qu’au niveau des contenus informationnels qu’il transmet » (2022, §7). Un terrain numérique revient ainsi à mener ses enquêtes et constituer ses données à partir ou par l’intermédiaire de cet espace numérique, qui est également parfois nommé datasphère56.

En ce qui concerne ma recherche, le terrain numérique revêt trois formes principales : la conduite d’entretiens à distance ; l’analyse d’images satellites ; ainsi que la constitution d’une base de données pour l’analyse de discours médiatiques. Je ne présenterai ici que la première et reviendrai plus en détails sur les deux autres dans les chapitres ultérieurs.

Dans le cadre de ma thèse et pour compléter mes phases d’enquêtes sur le terrain, la question de mener un terrain numérique sous forme d’entretiens à distance s’est posée avec force à partir du moment où mes terrains n’étaient plus physiquement accessibles, d’abord à cause de la pandémie, par la suite à cause du coup d’État et la guerre au Soudan, et de la situation politique potentiellement instable en période pré-électorale au Bangladesh.